La Bouquinerie : Baisser de rideau

Mardi 23 juin, par une belle après-midi aux couleurs d’été, je décidais de me rendre en ville pour redécouvrir les joies urbaines dont le confinement nous avez privé. L’agitation, la déambulation des passants, les rencontres aux coins des rues, les discussions sur les terrasses des cafés, toute cette flottaison et cette floraison de passions m’avaient, par privation, manquées.

Je redécouvrais la place Victor Hugo. Cette place, d’ordre carré, était ornée à ses alentours de luxueux immeubles aux styles haussmanniens. Nos yeux escaladaient l’immeuble à travers les larges bossages ; des petites colonnades rosées ornementaient le contour d’épaisses portes d’entrée de bois, elles aussi agrémentées  de sculptures délicatement façonnées. On devinait de-ci de-là un arc boutant surmontant un blason, le tout entouré de feuilles de laurier.

La place Victor Hugo est un reflet frappant de l’étrangeté avec laquelle des différences humaines se côtoient en son sein.

Une femme de bonne famille, vêtue d’un tailleur blanc, assise à l’ombre d’un arbre sur un banc, regardait paisiblement derrière ses lunettes de soleil,  les allées et venues des passants. Le soleil et la chaleur se faisaient déjà écrasants. La fontaine revigorait de sa fraîcheur, par ses gouttelettes parsemées dans l’air, l’air ambiant et les pièces de verdures de la place. 

Quelques mètres plus loin, un homme assis sur le muret, se tenait recroquevillé sur lui-même. Il n’était pas doté de la même parure : ses yeux vides, contemplaient le sol et son ample tee-shirt gris recouvrait son ventre joufflu. Son corps, transpirant, avait imbibé le coton par de larges tâches humides. Il tirait les lattes de sa cigarette, toussant parfois une expectoration rocailleuse émanant du plus profond de ses poumons. A l’entendre, on se doutait, que les siens n’étaient plus roses. Je songeais à ce manque de propreté, ce corps désolant laissé pour compte par son propriétaire et qui pouvait, en ces sombres heures de Covid-19 succomber.

Je traversais la place et décidais de me rendre dans la petite bouquinerie qui borde le boulevard Agutte Sembat,  à l’angle du Square Docteur Martin. Cette bouquinerie, sent le vieux livre. Le store est une toile de couleur verte sur lequel est apposé en lettres dorées le nom de « La Bouquinerie ». Ce nom représente à lui-seul, une institution. La devanture est parée de bois, tout comme la porte d’entrée sur laquelle est gravée une plume.

Je poussais la porte.

Je découvrais alors une ribambelle de livres anciens qui occupaient tout l’espace des étagères. Ils habillaient entièrement la pièce. Je ne voyais qu’eux. J’étais obnubilée par eux. Les êtres humains pour moi n’existaient plus. Une bonne femme aux lunettes rondes s’approcha de moi et, me parlant, me fit revenir à la raison : « En quoi puis-je vous aider Madame ? » « Bonjour, euh… rien, bafouillais-je, je regarde vos livres anciens ». Elle me regarda de la tête aux pieds puis m’indiqua que de nombreux livres étaient en promotion du fait de la fermeture prochaine de la boutique. « Possédez-vous des livres de Dostoïevski » lui dis-je. « Il me semble que nous n’en avons plus ; mais nous allons vérifier cela à l’étage ». Je traversais  la boutique derrière elle, émerveillée devant cet étalage de vieux livres innombrables qui attiraient fiévreusement ma curiosité et au sein desquels je me sentais si bien. M’aurait-il fallu un millénaire que j’aurais accepté de tous les lire.

Les étagères étaient de bois, le sol recouvert d’une moquette ;  ils rendaient le lieu extrêmement chaleureux. Le bouquiniste, assis derrière son pupitre, les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur, ne disait mot. Il tenait parfaitement son rôle. J’imaginais l’esprit d’un être curieux, doué d’intelligence, plongé continuellement dans le flot des lettres et de l’imagination, qui devaient considérer chacun de ses clients comme un personnage à part entière et avait dû, tout au long de sa vie, tout au fil des jours, se satisfaire de la rencontre de chacun d’eux.

Je suivais la bonne femme jusqu’à l’étage, montant les marches de cet escalier de bois qui craquait sous nos pas.

Je découvrais là-aussi un étage entier remplis de livre.

Cette pièce blanche, éclatait de la lumière du jour. Cela était rendu possible par une fenêtre donnant sur l’extérieur. Mon esprit en fut comme aimanté, attiré, irrésistiblement au-dehors. Je ressentais en ma chair, la  vie qui s’y poursuivait, l’agitation continue. Et j’étais là, dans cet intérieur ralenti, presque mort, inerte, dont les livres attendaient que nous leur donnions vie. Seules quelques personnes pouvaient circuler au sein de ses rayonnages. La hauteur des bibliothèques était à taille humaine.

Je laissais la bouquiniste fouiller dans les rayonnages pendant que mes yeux scrutaient délicieusement les bordures des livres, découvrant les titres et s’émerveillant parfois devant des noms d’auteurs dont les lettres étaient gravées dans l’histoire. Sa voix de nouveau me rappela à la raison. Elle en sortit le dernier livre de Dostoïevski qui lui restait.  Je restais stoïque devant la simplicité de la couverture et le titre dont l’évocation ne suscitait en moi aucun désir de le lire. Elle le rangea puis descendit au rez-de-chaussée, me laissant aimablement à ma rêverie.

Je regardais de nouveau quelques titres puis redescendis en bas à la recherche de quelques pépites dans un endroit que je considérais comme une véritable caverne d’Ali Baba et que je découvrais juste aujourd’hui.

J’appris, tout en observant et en admirant les dos des livres, les nerfs et les entre-nerfs,  en écoutant les conversations au fil des clients qui passaient que la Bouquinerie en était  à sa fin. Ses heureux propriétaires approchaient à grands pas de la retraite. Ils fermaient donc boutique et écoulaient leur stock. Il fallait qu’il n’en reste plus rien ; jusqu’au dernier.

Je me livrais à contempler et à ouvrir, majestueusement les pages des livres aux parures les plus nobles. J’appris que certains de ces bijoux valaient jusqu’à 6000 euros. Je comprenais désormais pourquoi la bouquiniste lorsque, devant ma forte excitation de savoir quel était le prix de ces beautés, se ravisa de me répondre et, me dévisageant, m’orienta plutôt vers les livres de poche. Elle avait en effet raison, moi dont les poches étaient vides.

Je regardais avec avidité les rayonnages du fond de la salle, faisant oublier aux bouquinistes mon existence. J’achetais un livre de Jean-Paul Sartre issu de l’édition Gallimard. La couverture blanche, l’ornementation du sigle « Nouvelle Revue Française » et le titre « Situations » m’avaient attiré l’œil, suscité mon intérêt, attisé ma curiosité. Je prenais également deux livres de Freud, un de Marie-Louise Von Franz, un autre de Lacan. J’osais espérer que ces ouvrages allaient pour l’instant assouvir ma soif de connaissances. Ne pouvant acheter plus,  je me promettais dans mon fort intérieur de tous les lire, de travailler plus, pour gagner de l’argent et de revenir, avant la fermeture en juillet pour remplir mon propre stock personnel avec le désir secret, de m’offrir le luxe, pourquoi pas, d’acheter un de ses livres de collection qui m’étaient pour l’instant, inaccessibles.

Fanny Bancillon

La Bouquinerie
04.76.46.15.32.
9 Boulevard Agutte Sembat à Grenoble
Fermeture définitive en juillet.

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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