Bertrand Badie décrypte la situation au Niger

Bertrand Badie, professeur émerite à Science Pop Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) intervenait hier, mardi 11 août 2018, sur France Info au sujet de l’assassinat de huit civils au Niger. Il explique les raisons de ces crimes et les stratégies géopolitiques qu’ils sous-tendent. Ma Grenobloise retranscrit le verbatim.

France Info : « Selon l’ONG Acted, les humanitaires ont été attaqué alors qu’ils étaient en balade, un jour de repos, ils faisaient du tourisme dans un parc situé à une heure de la capitale. Est-ce qu’ils dérangent ou est-ce qu’ils sont un peu une cible facile, plus facile que des militaires notamment ? »

Bertrand Badie : « Evidemment les humanitaires sont une cible facile d’abord parce qu’ils sont connus, repérés sur place, s’inscrivent dans la familiarité du jeu social quotidien. Il faut ensuite comprendre que ces attaques ont pour fonction de toucher l’opinion publique. Quand on touche des humanitaires évidemment ca fait encore plus mal. Cette cible est probablement plus en mesure que n’importe quelle autre cible d’atteindre les objectifs recherchés par les auteurs de ce genre d’attaque. Il y a une troisième raison ; c’est que ce type d’attaque a un effet de démonstration. Il s’agit de démontrer que la présence et la mise en œuvre des forces militaires françaises sur le terrain n’empêchent pas les groupes qui se livrent à ce genre d’attaque de toucher les civils français. C’est une sorte de défi qui est lancé à l’armée française et surtout, à l’entreprise politico-militaire que le gouvernement français a lancé dans le Sahel. Il ne faut pas oublier que ce genre d’attaque épouvantable et tragique, a pour principal objectif de toucher l’opinion et de démontrer qu’ intervention miliaire ou pas, ces fauteurs d’attentats gardent la maîtrise du jeu. »

France Info : « Une attaque dans une zone pourrait-on dire « safe », très fréquentée par les Occidentaux, est-ce que cela veut dire que les combattants gagnent du terrain ? Est-ce qu’ils étendent leurs zones d’influence ?« 

Bertrand Badie : « C’est évident et c’est certainement l’un des éléments les plus préoccupants de ces événements à savoir que ce conflit à débuté dans le Mali du Nord, s’est étendu à l’ensemble du Mali ou presque, en excluant peut-être la zone occidentale puis ensuite au Burkina Faso, à l’Ouest du Niger, au Sud du Tchad, débordant même sur des pays limitrophes, comme le Cameroun,  le Nigéria, mais aussi on l’a vu il n’y a pas très longtemps vers le Bénin, la Guinée, la Côte d’Ivoire, donc, ce que l’attaque a cherché à montrer c’est que le conflit sahélien s’étend un peu comme une tâche d’huile sur une zone extraordinairement vaste, d’autant plus vaste qu’elle peut échapper à tous contrôles militaires. »

France Info : « Pour bien comprendre ce qui se joue au Sahel quelle est la nature du conflit qui se développe est-ce que c’est uniquement du terrorisme au sens où on l’entend chez nous en France ? »

Bertrand Badie : « C’est tout le problème, c’est-à-dire qu’on n’a pas été suffisamment attentif à la transformation des conflits dans notre monde post bipolaire. On n’est plus du tout ni face au modèle classique qui oppose des états, des armées, comme on n’est pas non plus dans le contexte de ces guerres coloniales ou des troupes bien entraînées venaient poursuivre des troupes rebelles. On est face à une situation d’une complexité effroyable. C’est-à-dire que derrière ce conflit du Sahel, il y a toutes une série de décomposition et c’est de toutes ces décompositions que proviennent les violences : décompositions économiques, décompositions écologiques. Pensez une chose, c’est que la désertification dans cette région du monde augmente de 10 cm toute les heures. C’est dire que tout l’équilibre écologique et donc économique se trouvent bouleversés, les pasteurs n’ont  plus de pâturage, viennent s’installer à la place des cultivateurs qui n’ont plus les moyens de cultiver leurs propres biens. Tout ceci crée des tensions sociales et économiques énormes qui sont relayées par toute une autre série d’autres violences : les groupes mafieux, les trafics et les contrebandes de tous genres qui s’allient  à cette violence économique et sociale et surtout des tensions intercommunautaires entre groupes qui se chevauchent, qui se disputent des terres, et enfin, ajouter, ce n’est pas la moindre des choses, des logique de vendetta : un village attaqué un jour et des représailles le lendemain. C’est une violence extraordinairement composite dont bien entendu profitent ceux que j’appellerai des entrepreneurs de violence. C’est-à-dire des groupes organisés. Mais ces groupes organisés ne font que fructifier une situation de violence sociale, économique, politique, face a des états qui n’existent plus et des institutions qui sont trop faibles pour résoudre les problèmes ; et face à une telle complexité, face à un tel fondement social et économique de cette conflictualité on comprend bien que les armes ne peuvent pas grand-chose et que les corps expéditionnaires surtout venant de l’ancienne puissance coloniale ne peuvent qu’activer les foyers de violence, beaucoup plus que les réduire et c’est ce qui a été à l’origine du sort de nos malheureux compatriotes. »

France Info : « Bertrand Badie, la France est sur place depuis longtemps, on sait qu’elle ne remporte pas beaucoup de succès on l’a vu tout à l’heure. Cela coûte cher, on a peu de moyens, l’Europe n’aide pas beaucoup. Quel est l’intérêt de la France a rester dans cette zone ? »


Bertrand Badie : « Je ne sais pas s’il faut raisonner en termes d’intérêt, je crois qu’il faut d’abord raisonner en termes de représentations. C’est-à-dire que les gouvernements français qui se sont succédés, n’ont peut-être pas pris la mesure ce ce que sont ces conflits nouveaux, et les traitent exactement comme si une nouvelle bataille de la Marne pouvait régler tous les problèmes et défaire, de façon définitive, les groupes armés. Ce n’est plus du tout comme cela qu’il faut penser les choses. Et donc une intervention militaire classique c’est une intervention, non seulement comme je le disais il y a un instant, ne résout rien, mais aggrave, exacerbe, souffle sur les braises et contribue à augmenter la pression conflictuelle. Ces situations doivent être d’abord traitées pour ce qu’elles sont c’est-à-dire un désastre économique, écologique, social, qu’il faut traiter et qui appartient d’abord aux acteurs locaux et éventuellement aux acteurs régionaux c’est-à-dire  le rôle de la CDAO, le rôle de l’Union Africaine, sont probablement plus fructueux que celui que tiendrait l’ancienne puissance coloniale qui est déjà considérée comme suspecte de part un lourd passé qui reste dans la mémoire de ceux qui combattent aujourd’hui dans cette région. »

Mise au point sur l’opération Barkhane

Blog : Ca n’empêche pas Nicolas – Blog de Jean Lévy sur l’actualité politique au jour le jour.

France Info profite de l’émission pour faire un point sur l’opération Barkhane. La France est présente dans cette région sahélienne depuis 6 ans. Elle a pour mission notamment de lutter contre les groupes terroristes. Une opération une lutte qui démarre en janvier 2013 avec l’opération Serval lancée par François Hollande à la demande du gouvernement Malien qui craint à l’époque que sa capitale Bamako tombe aux mains de groupes djihadistes armés. Le premier août 2014, l’opération Serval devient Barkhane, l’objectif est toujours la lutte contre les groupes terroristes armés mais cette fois elle est étendue à cinq pays. Ce sont les pays du fameux G5 Sahel : le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Mauritanie. Les opérations se concentrent notamment sur la région dite des trois frontières au carrefour entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali. La France est appuyée entre autre par les armées britanniques ou encore estoniennes ou encore des pays de la zone mais les forces françaises représentent l’écrasante majorité des soldats en présence. La présence française a même été renforcée récemment. Une hausse des forces en présence à été décidé en janvier dernier lors du sommet de Pau avec le déploiement de plus de 600 soldats pour faire face au regain d’agressivité des groupes terroristes sur place. Aujourd’hui, l’opération Barkhane représente notamment 5100 militaires français, 7 avions de chasse et 290 véhicules blindés lourds. Le bilan sept ans après est contrasté car l’opération aurait permis de neutraliser 600 terroristes uniquement depuis le début de l’année 2020 mais 43 soldats français ont perdu la vie dans les opérations Serval et Barkhane depuis sept ans, et la situation au Sahel apparaît toujours aussi instable.

Le Figaro lançait hier un sondage interrogeant les lecteurs afin de savoir s’il fallait augmenter ou non la présence française au Mali, près de 79% ont répondu par la négative.

Publié par magrenobloise

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