Front Populaire – La Turquie est-elle notre ennemie ?

Cet article entier est issu de FrontPopulaire.fr

L’accrochage avant l’été, entre deux bâtiments de guerre en mer Méditerranée vient souligner l’état plus que précaire des relations franco-turques. Alors que la presse française rapporte une « escalade » entre les deux pays, il semble pertinent de s’interroger sur les raisons de cette brouille actuelle.

En décembre 2004, Jacques Chirac estimait que l’adhésion de la Turquie était la seule voie possible entre l’Union européenne et l’héritier de l’empire ottoman. Modèle quasi unique d’Etat musulman aux institutions laïques, le pays semblait vouloir faire un pas décisif vers l’Occident et désirer s’y amarrer fermement.

Déjà, des voix décrites comme issues « des courants souverainistes et d’extrême-droite[i] » – façon de les disqualifier à l’avance – s’élevaient contre l’entrée dans l’Union européenne d’un Etat dirigé par un parti islamo-conservateur en la personne du premier ministre d’alors, un certain Recep Tayyip Erdogan. D’autres, plus pragmatiques, se posaient la question de fixer enfin les limites d’une Union qui semblait faire tache d’huile à l’infini, et de fait empêcher la création d’une entité politique cohérente.

16 ans plus tard, plus personne n’évoque sérieusement la possibilité d’une adhésion à l’UE, le maintien officiel des négociations n’étant qu’un avatar supplémentaire de l’incurie européenne sur ses procédures d’élargissements. Les deux rives du Bosphore n’ont jamais semblé aussi distantes, et l’UE fait maintenant face à un puissant empire aux visées hégémoniques sur le sud de la méditerranée. A l’intérieur, le pays s’est islamisé et les valeurs occidentales (celles qui tiennent sur le revers d’une boite d’iPhone) ont beaucoup reflué, en même temps que son économie se libéralisait, battant une fois de plus en brèche l’idée éculée que le libéralisme économique produit nécessairement des sociétés libérales.

La renaissance turque se heurte à la décadence européenne

Sûr de lui, aux commandes d’un ilot de stabilité placé au cœur de la poudrière moyen-orientale, Erdogan est tout ce que la France d’aujourd’hui exècre : conservateur, antiféministe, vindicatif, autoritaire et sourcilleux de l’indépendance de son pays. En place depuis longtemps, il a mis en œuvre un plan de longue haleine visant à faire sortir la Turquie de son allégeance aux puissances occidentales, conséquence directe de l’effondrement de l’empire ottoman acté par le Traité de Sèvres de 1920. Par touches successives, il pousse plus avant les pions d’une Turquie qui se vit à nouveau comme puissance centrale de la mer intérieure qu’est la Méditerranée.

Puissamment aidé par le retrait britannique des eaux méditerranéennes et par la complaisance d’un empire américain trop heureux de s’imaginer laisser un supplétif Otanien faire le sale boulot à la place, la Turquie s’est de facto imposée comme la puissance montante de ces 20 dernières années, au même titre que la résurrection russe ou la déferlante chinoise.

Sur ces mêmes années, la France a joué un jeu perdant sur tous les fronts : destruction de la Lybie, analyse catastrophique de la guerre civile syrienne, perte d’influence au Maghreb, partenariats financiers avec les monarchies du Golfe. Aujourd’hui marginalisée alors qu’elle se rêvait au centre d’une Union pour la Méditerranée en 2007, la France s’oppose de manière bruyante aux prétentions turques.

Ces derniers mois, les tensions se sont exacerbées. L’offensive turque sur les peshmergas alliés des forces spéciales françaises en Syrie contre Daesh, le soutien militaire au gouvernement libyen contre le Maréchal Haftar soutenu par la France, et les forages au large de Chypre et la Grèce sont autant de pommes de discordes. Saupoudrés de déclarations tantôt irrespectueuses, tantôt franchement dédaigneuses des autorités turques, ces évènements ont atteint un point critique en juin dernier, avec les manœuvres jugées hostiles d’un navire turc autour d’une frégate française croisant au large de Tripoli.

En réaction, Emmanuel Macron a déversé un torrent d’eau tiède, découvrant le lundi la mort cérébrale d’une OTAN obsolète, et semblant réaliser le mardi que les membres d’une même organisation internationale puissent poursuivre des objectifs divergents. Ignoré par les Etats-Unis, lâché en rase campagne par ses amis européens, le président boude. Il a retiré quelques-unes de nos forces d’un exercice de l’OTAN, redistribuées dans une initiative conjointe avec la marine grecque. Pas vraiment de quoi effrayer le nouveau sultan, qui annonce être disposé à discuter avec la Grèce, mais écarte d’emblée la pertinence de toute intermédiation française, par définition inutile.

Notre fibre patriotique incite à considérer la Turquie comme une ennemie. Ses insultes blessent notre orgueil, et provoquent une réaction instinctive de rejet, parfois même belliqueuse.

Aux antipodes de notre conception de la société, la Turquie mérite pour autant notre respect. Grand pays à la civilisation millénaire, elle est une démocratie qui a choisi sa voie. Souveraine, elle a droit de décider pour elle-même, y-compris quand elle refait de Sainte-Sophie une mosquée, sans recevoir de leçons de diplomates dont le principal fait d’armes est de se tromper en tout avec une constance métronomique. Savent-ils que la chute de Constantinople remonte à 1453 ?

Pragmatique quand la France est idéologue, La Turquie ne nous respecte pas. Je la comprends. Comment prendre au sérieux un pays qui hurle aujourd’hui à la violation de l’embargo sur les armes en Lybie, de la part du même pays qui a outrepassé le mandat confié par l’ONU en 2011 pour liquider Kadhafi, déchaînant les forces islamistes longtemps écrasées par le dictateur déchu ?

Comment respecter une UE qui préfère payer la Turquie plutôt que de faire face elle-même à la crise migratoire de 2015 ?

Comment ne pas juger sévèrement des pays qui nourrissent en leur sein des terroristes, mais dont ils refusent le retour après leur jihad, trop peureux d’avoir à les confronter eux-mêmes ?

Le droit va toujours à la force

La France, au nom de son universalisme pacifique, oublie trop souvent le principe cardinal des relations internationales : c’est la force qui fait le droit, et non l’inverse. Le droit international en est le reflet : l’Amérique hégémonique crée l’ONU, la Chine redevenue elle-même la subvertie. La France de la Société des Nations qui refuse la violence manque de disparaitre en 1940. La France de 2020, dissoute dans une zone de libre-échange sans âme, émasculée par une pensée dominante qui fait du pouvoir et de la force une tare, se comporte comme un enfant criant à la triche après un tacle trop appuyé d’un joueur adverse.

La veulerie et l’impuissance de notre juvénile président ne sont pas à eux seuls responsables de notre déconfiture internationale. Aujourd’hui malade de ses divisions, la France ne peut et ne doit pas tenter de se projeter à l’extérieur. Elle doit en priorité s’ausculter et s’administrer les traitements pour se remettre sur pieds. Rétablie, nous pourrons imaginer une France à nouveau souveraine, défendant une politique qui lui soit propre et respectant les différences des autres Etats, qui chercherait une coopération plutôt que de calquer sa vision fondée sur l’alliance du droit et du commerce à la réalité d’un monde régit par la force et les stratégies au long court. Forte et puissante, impavide aux évènements lui étant étrangers, elle serait à nouveau respectée pour ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une puissance d’équilibre dans un monde en bouleversement.

Pour cette France-là, la Turquie sera peut-être une alliée de revers contre les forces obscurantistes islamistes venues du Golfe, ou bien une rivale pour le leadership en méditerranée, ou encore plus probablement un pays tiers aux ambitions différentes des nôtres. Pas une amie, ni une ennemie. En attendant, il nous faut cesser de prêter le flanc aux provocations, d’où qu’elles viennent. Nos regards doivent se porter sur de plus hautes cimes.

Philippe Wagner

Sur l’auteur de ces lignes : Philippe Wagner (abonné), 34, marié et père d’un garçon de 2 ans. Juriste international basé à Dubaï, Emirats Arabes Unis, je suis passionné de la chose publique depuis mes années lycéennes. La lecture des mémoires de de Gaulle furent une révélation, et je suis depuis à la recherche de son successeur (toutes proportions gardées). Refusant l’inéluctabilité de la disparition de la France ou du moins de la certaine idée que je m’en fais, je suis enthousiasmé par la création de Front Populaire, un média porteur d’espoir et de renouveau de la parole publique.

[i] https://www.nouvelobs.com/monde/20041215.OBS3883/u-e-chirac-dit-oui-si-a-l-adhesion-de-la-turquie.html

Source : https://frontpopulaire.fr/o/Content/co228545/la-turquie-est-elle-notre-ennemie

Publié par magrenobloise

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