France – Mafia en restauration

Il y a quelques mois, durant le mois de décembre, j’entrais dans une chaîne de restauration rapide.  J’y découvrais une équipe à moitié mêlée avec la mafia, qui ne pensait guère à évoluer et qui se contentait de servir dans un bâtiment aussi vétuste qu’une déchetterie.

Ce bâtiment est l’un des premiers construits de cette chaîne de restauration rapide. Il a peut-être 50 voire 60 ans. Il borde l’autoroute ainsi qu’une voie rapide. De nombreuses personnes s’y arrêtent. L’intérieur du restaurant n’est en soi pas vilain, mais les alentours oui. Des malfrats traînent dans les parages et il n’est pas rare que les clients, durant leur dîner, aient la surprise de retrouver la vitre de leur voiture brisée pour une pochette d’ordinateur, quelques autres sous exposés à la vue des regards malveillants, appâtés, affamés par l’argent facile, par le vol.

Dans ces chaînes, l’autonomie de la personne, du serveur n’existe pas. Le débarrassage se fait selon des gestes bien précis, sinon, c’est le lynchage public, aucun savoir-faire personnel n’est tolérable, tout le monde doit être identique, pour tous les gestes, pour tous les services, pour toutes les tâches. Les nouveaux doivent notamment et principalement se plier aux ordres du chef. Y compris lorsqu’ils sont autoritaires car l’autorité fait foi, y compris sans réflexion.

La mafia demeurait en ces lieux. Une jeune cheffe autoritaire dictait sa loi. Elle fumait dans la cuisine, sur le rebord d’une fenêtre, elle indiquait qu’il ne fallait pas laver ceci ou cela et que si nous lavions alors nous lavions mal, elle lynchait mais n’aidait point, ne félicitait point,  ne remerciait point. Elle exerçait sa loi, toute amélioration était vaine. Un autre homme, servait depuis longtemps dans ses lieux. Il arborait des tatouages le long de ses bras, une gourmette en argent. Il fumait des joints et des cigarettes dans l’arrière cour du restaurant. Extrêmement fin, il était nerveux. Sa voix rauque était sans cesse élevée, on sentait qu’il pouvait frapper d’un moment à l’autre lorsque quelque chose l’importunait, le saisissait. Il pouvait à chaque instant basculer. Il était extrêmement en colère à l’égard de son ex-femme, devant bientôt passer devant le tribunal car elle voulait lui ôter sa fille. Sa fille qui portait le même prénom que le mien. Nous nous entendions peut-être sur ce point-là et est-ce aussi la raison pour laquelle il ne me tapât point lorsque je cherchais tant bien que mal à le raisonner lors de ses dérives. Il avait des yeux bleus perçants et était extrêmement hyperactif. Il cherchait le mal partout, il cherchait également la vulgarité. Il cherchait à déstabiliser.

Lui et la cheffe s’entendaient étroitement bien. Elle était du même style, en moins féroce sauf dans l’expression orale. Elle arrivait au volant de sa BM, était quelques instants sur ses gardes, saluait tout le monde puis lors du service se transformait, reprenait ses quartiers et devenait une véritable dictatrice.  Le moindre geste ne lui convenant point elle n’hésitait pas à le relever, à exercer une sorte de tyrannie de laquelle il était impossible de s’ôter sauf à lui répondre et reprendre une forme de liberté.

 Si la soumission s’installe par principe avec des personnes qui n’en ont pas, l’enfer devient la tyrannie et la lutte devient insoutenable.

Un jour, alors que j’exerçais ma tâche avec une nouvelle équipe, je découvrais un homme d’une quarantaine d’années qui était là depuis 3 ans. Il avait été auparavant dix ans serveur dans un autre restaurant. Il avait exercé ce métier toute sa vie et continuait à le faire mais cette fois dans cette chaîne.  Tous les jours, sur la grande table centrale en bois laqué du restaurant était proposé le Dauphiné Libéré. Je lisais quelques pages du journal puis m’installait à table avec eux. Il commença à me poser des questions sur ce que je faisais puis nous en vînmes à parler politique. C’est ainsi qu’il m’expliqua sa difficile situation. Il travaillait 35 heures voire 39 heures par semaines. Il venait d’un village à environ 1 heure de son lieu de travail. Sa femme ne travaillait point car physiquement malade et lui ne pouvait pas venir en voiture. Il venait ainsi matin et soir, en stop, pris par deux ou trois voitures. Il était entièrement gilet jaune. Il était contre la taxe du gouvernement, il était dans une situation extrêmement délicate, il n’avait pas fini de payer l’achat de sa maison et ne pouvait réparer sa voiture. Il ne connaissait plus de vacances, sa vie était entièrement dévouée, sacrifiée aux allées et venues éreintantes entre son lieu d’habitation et le restaurant. Il gagnait à peine plus que le smic, était le plus âgé de l’équipe et le plus censé.  Je n’aurais pas pu faire ce qu’il faisait sur une si longue période. Il était étonnamment hyperactif, il ne disait mot, travaillait, travaillait, servait, vidait le plateau, rinçait les ustensiles sales, reprenait un plateau, remplissait les coupelles de salades, distillait la sauce par-dessus et repartait pour un service de table. Il montrait l’hyperactivité qu’il fallait détenir pour travailler dans ce métier. Le répit n’existait pas, seule l’hyperactivité comptait. Nous nous entendions bien pour le résultat positif que fournissait le travail. Il fallait laver le sol, laver les vitres, laver les ustensiles, en un éclair, sans prendre le temps d’améliorer les choses par manque de temps, sauf en cas de sous-activité, car ces lieux ne sont pas la maison bien qu’ils auraient pu le devenir.

Tout allait très vite, tout allait très très vite.

Je restais à la plonge, milieu que j’aimais particulièrement, pour ne pas être vue des clients et pour rincer, pour laver, pour que tout soit propre.

Un jour, je fis la connaissance d’un jeune homme âgé d’environ 18 ans, peut-être moins. C’était un jeune gitan lui aussi sous la coupe de la cheffe dictatrice. Il m’aidait admirablement, il avait été formé pour gérer le bac de vaisselle. Cela faisait plusieurs mois voire plusieurs années qu’il ne marchait plus, totalement bouché par la nourriture des services et personne ne l’avait réparé.

La cuisine de cette chaîne de restaurant était infâme. Les plexiglas protégeant la nourriture à l’intérieur des meubles ne tenaient plus, les vis et les boulons tombaient, les carreaux des murs étaient instillés de tâches noires, les modes d’emploi affichés n’étaient plus au goût du jour, les outils tels que le lave vaisselle n’étaient pas optimaux, les tuyaux d’évacuation étaient bouchés, des odeurs nauséabondes influaient parfois dans la cuisine, des bouts de verre traînaient sous les meubles, les ustensiles de propreté étaient dégradés et il paraissait comme impensable d’en commander des neufs. Cela sans parler des  toilettes du personnel, tellement ignobles qu’il serait impossible de les décrire sans conférer la nausée au lecteur. Tout était décrépitude dans l’arrière boutique de ce restaurant. Sauf la salle, sauvant les meubles. Cependant, lors des casses de voitures le rideau était levé, donnant un aperçu du réel.

Dans l’arrière cours du restaurant était posé un grand algeco blanc digne d’une déchetterie. C’est au sein de cet algeco que les employés avaient le droit de manger l’hiver.

Un jour alors que j’arrivais, la boule au ventre devant la tâche de batailler avec la cheffe dictatrice pour lui faire comprendre et admettre que la dictature n’était pas une forme d’émancipation des employés, le jeune gitan avait oublié de sortir les plats du micro-onde. Il faut savoir que les plats servis  en salle sont simplement réchauffés au micro-onde. Je ne sais pas ce qu’il advint de ces plats mais c’était l’apogée. Il y avait dans cette équipe plus de mafia qu’autre chose et une impossibilité de faire le bien. Un directeur dépassé par ses employés, qui ne savait qui croire, ne reconnaissant ni bien, ni mal, ni émancipation, ni tyrannie, il était là béat devant le monde, ne voulant ni améliorer, ni rien. Il était là ; un bracelet hawaïen au poignée. J’étais désespérée, me disant que cette petite ville dans laquelle se trouvait ce restaurant possédait la même réputation que ce restaurant. Une mafia. C’était la mafia qui faisait la loi.

Publié par magrenobloise

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