Le Génocide de la nourriture

Front Populaire publie : « Le capitalisme de l’agriculture cellulaire a sa morale de circonstance »

ENTRETIEN. Dans son ouvrage Steak barbare (éditions de L’Aube), Gilles Luneau livre la première analyse approfondie de l’agriculture cellulaire, une chimère qui illustre la logique d’affranchissement de l’homme vis-à-vis de la nature animée par des intérêts financiers sous couvert de moralité. (partie  2)

"Le capitalisme de l'agriculture cellulaire a sa morale de circonstance"

FP : En 1967, le sociologue Henri Mendras annonçait, dans un livre éponyme, la Fin des paysans. Pensez-vous que ce titre était prophétique des années 2000 ? Dans quelle mesure ?

Gilles Luneau : Toujours délicat de prêter des pensées à des personnes disparues. Je ne crois pas qu’Henri Mendras prophétisait ce qui arrive aujourd’hui. Il détectait dans la modernisation des campagnes la fin de la culture rurale. Il écrivait que paysan était une assignation sociologique et anthropologique alors qu’exploitant agricole (dénomination choisie par la FNSEA en 1946) était un métier. Avec le recul, 53 ans plus tard, j’ajoute qu’exploitant agricole est aussi une assignation, une assignation à une logique technique et économique où le paysan a perdu son savoir-faire et sa liberté, et avec eux sa compréhension de la nature et son dialogue fécond avec elle. Nous étions dans l’essor des Trente Glorieuses et l’innovation technique – en fait l’industrialisation de l’agriculture avec la segmentation de ses tâches – était vécue comme un progrès inéluctable et infini. Une révolution silencieuse rompant les fondamentaux de la vie rurale pour offrir aux ruraux l’égalité avec la ville. Si Mendras a bien vu la force de la logique de progrès il n’a pas analysé l’idéologie technique, scientiste, productiviste et extractiviste qui le structure. C’est, à mes yeux, ce qui nous a conduit à la situation actuelle de rupture avec les lois naturelles qu’incarne l’agriculture cellulaire.

FP : Un rapport publié en 2019 par le cabinet américain AT Kearney prévoit que les nouveaux substituts de viande végétaliens ont « le potentiel pour perturber l’industrie de la viande ». Dans quelle mesure cette affirmation est-elle fondée selon vous ?  Peut-on imaginer à quoi ressemblera le marché de la nourriture dans vingt ans ?

GL : Cette prévision s’appuie sur la modélisation du développement capitaliste. A savoir, ici, à la fois la puissance du marketing pour formater la consommation – faire naitre le désir de manger de la fausse viande pour ne pas tuer des animaux, protéger la planète et nourrir tout le monde – et la puissance des mouvements financiers – les plus gros investisseurs donnant le signal de miser ce nouveau marché permettant d’accroître l’emprise sur le grand marché infini de la nourriture. Si nous ne résistons pas à cette offensive, nous risquons de tomber dans une société dépendante de quelques grandes multinationales fournisseuses des données permettant d’imprimer de l’alimentation (pas de la nourriture) à partir de banques de protéines de synthèse ou/et de culture in vitro.

FP : Les discours vegans prônent une rupture totale avec le monde animal, alors que manger de la viande a toujours fait partie de l’histoire humaine et constitue un moment essentiel de partage. L’agriculture cellulaire vient rompre cette relation. Culturellement, n’est-on pas en train de faire mourir un pan de notre histoire ?

GL : C’est une rupture de civilisation. Depuis le néolithique, c’est-à-dire depuis les débuts de la domestication des plantes et des animaux il y a 10 000 ans, l’être humain compagnonne avec la nature. La coévolution être humain-animal est un des fondamentaux de la dynamique des écosystèmes. Comme le souligne Jean-Luc Guichet, le philosophe qui témoigne dans mon livre, le fait de prendre un animal sous sa protection a fait découvrir à l’être humain l’altérité. C’est fondateur de notre civilisation, toutes cultures confondues. Les animaux d’élevage peuplent les contes, les chants, les religions, les traditions culinaires. Le contenu de l’assiette nous relie directement à la nature, aux paysans, aux paysages sculptés par l’agriculture. Il y a une différence philosophique de taille entre savoir que notre vie dépend de la nature et savoir qu’elle dépend du laboratoire et de l’usine. On change de représentation du monde et par là même on influe sur la construction des identités. C’est un pas de plus dans l’extraction de l’être humain de son écosystème. C’est la porte ouverte au posthumain, à « l’homme augmenté », au transhumanisme.

FP : Pour votre ouvrage, vous avez rencontré une « mafia végane », un groupe d’investisseurs qui misent sur l’avenir de l’alimentation. Ce sont des entrepreneurs et des investisseurs qui tentent de créer des entreprises dont l’activité améliore le monde et se présentent comme altruistes. N’ont-ils vraiment pas conscience qu’ils remodèlent dangereusement l’agriculture et l’alimentation ? Peut-on imaginer que leur démarche soit désintéressée ?

GL : Le noyau de départ de la « mafia végane » est constitué de jeunes biohackers, de véganes et de transhumanistes qui a grandit en raison du succès de ses levées de fonds qui attirent aujourd’hui les gros opérateurs financiers. Leur conscience du monde révèle ce qu’ils sont : des jeunes urbains américains, élevés dans l’idolâtrie technique, l’idéologie du profit, la mission de sauver le monde pour gagner son propre salut personnel. Ils ont parfaitement conscience de remodeler l’agriculture et au-delà la planète. C’est logique car ils regardent le monde au filtre de ce qu’ils connaissent de la production et de la culture alimentaires en Amérique, c’est-à-dire un désastre. Leur démarche est nécessairement intéressée car il ne peut pas en être autrement au pays où le billet de banque est au sceau de leur croyance en dieu (In God we trust). Si ces start-uppeurs ne prouvaient pas à longueur de conférences, d’interviews, de powerpoints, qu’ils vont gagner et faire gagner beaucoup d’argent, ils ne récolteraient pas un dollar dans leurs levées de fonds.

FP : Le sens des affaires de Xavier Niel n’est plus un doute pour personne. Il a, avec Jeff Bezos et Richard Branson, participé en 2019 au financement de Motif Ingredients, une foodtech qui a pour objectif de créer des aliments végétaux alternatifs, et cette année il a pris part au lancement des « nouveaux fermiers », première usine en France de substituts végétaux de viande. Dans le même temps, il soutient la tenue, avec plusieurs autres entrepreneurs, d’un Référendum d’initiative partagée (RIP) sur la cause animale. Comment peut-on imaginer cet engagement en faveur des animaux sincère ? N’est-ce pas là l’ultime démonstration d’un capitalisme de plus en plus cynique ?

GL : En effet, la coïncidence est troublante entre les engagements financiers de Xavier Niel et ses engagements moraux et politiques. En disant que c’est grâce à ses enfants qu’il a pris soudainement conscience de la « cause animale », il se met en position d’avoir fauté et donc de se racheter. Comme il en a les moyens financiers, il ameute… et cela sert ses intérêts économiques. En fait, lui et ses deux collègues milliardaires du numérique, empruntent la même voie et les mêmes ficelles, la même fable, pardon, le même « story telling » comme disent ceux de la Silicon Valley, pour émouvoir les gens pour leur arracher une signature. C’est ça l’histoire de ce référendum, ils surfent sur la vague d’émotion provoquée par les images de production industrielle de viande et d’abattoirs, ils amalgament avec la chasse, l’expérimentation animale, les cirques, ils ajoutent une touche d’engagement moral personnel, un doigt d’attendrissement familial et ça fait l’affaire. Des images, donc une part de subjectivité, d’abandon de la raison, pour entraîner les gens vers un point de non-retour juridique. C’est grave pour la démocratie. Ce référendum participe de l’encerclement idéologique de notre culture alimentaire et gastronomique. Un acte de plus pour couper ce qui rattache l’être humain à la terre, oublier la place de chacun des êtres dans l’évolution, bafouer l’héritage de la dynamique de la vie. Le tout remplacé par une logique économique et binaire de la vie. Les centaines de milliers de signatures déjà recueillies reflètent la dérive de notre société très majoritairement urbaine, devenue inculte de la nature, avec peu de culture politique au point de se laisser gouverner par l’émotion.

FP : Est-ce alors là l’avenir du capitalisme ? A l’image de ces entrepreneurs, le profit va-t-il dorénavant revêtir une dimension morale (ou du moins le prétendre) ?

GL : Le capitalisme a cette « qualité » de se régénérer en permanence à partir des rapports de forces qu’il rencontre. A chaque bataille sociale, sociétale, politique, il réajuste pour garder un temps d’avance sur le corps social et politique. Nous sommes dans une période où la financiarisation se marie avec la dématérialisation et l’économie des données. Un abandon grandissant du réel. Pour le sujet qui nous intéresse, l’alimentation devient l’empire du faux, ce qui dit comme ça serait inacceptable tant l’ingestion quotidienne de nourriture nous relie au réel, à la vie et à la mort. Il faut donc un mensonge de taille pour gommer la manipulation. C’est la fable de la mort animale qui serait injuste, de la démographie mondiale, du lien au climat, à la biodiversité, bref, on offre au citoyen le moyen unique et salvateur de faire le bien. Un calque du monothéisme qui s’y connait en mensonge. L’avenir et le poids du monde repose sur l’épaule de chacun. Pas question de jouer collectif, de faire société. Il faut rester dans sa case individuelle et sauver le monde en consommant. Mais ce n’est pas nouveau, selon les époques, le capitalisme a sa morale de circonstance : l’assiduité et l’ardeur au travail, la famille, l’esprit sain dans un corps sain, le sens de l’histoire … Je retire de l’étude des rapports scientifiques, que les mesures à prendre pour enrayer la dégradation des conditions de vie sur Terre (climat, biodiversité), exigent une approche par unité géographique et humaine ce qui exclue les solutions uniques et globales. Les énormes changements de mode de vie qui en découlent ne seront acceptables que si la transition écologique refonde la démocratie et instaure la justice sociale. Ce qui ne laisse comme avenir au capitalisme que sa territorialisation sous l’égide du dialogue social. Sinon, ce sera aux risques de troubles graves voire de guerres civiles.

La partie 1 de l’entretien est disponible ici

Source : https://frontpopulaire.fr/

Publié par magrenobloise

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