Front Populaire – Les États-Unis, laboratoire de l’État profond mondial ?

Front Populaire publie ce jour un article écrit par Renaud Beauchard.

DÉBATS. Avant d’être importé en France, le concept d’État profond a émergé aux États-Unis, où il désigne l’emprise des cadres de l’administration sur la vie politique. Donald Trump en a fait un usage récurrent dans le débat public. Un article dans le droit-fil du second numéro de la revue Front Populaire consacré à cette notion.

Les États-Unis, laboratoire de l’État profond mondial ?

Auteur

Renaud BEAUCHARDAvocatPublié le 2 octobre 2020

Le concept d’État profond est à la fois mobilisateur et problématique. Il est commode dans le contexte d’une société de masse caractérisée par l’indifférence à la politique de citoyens consommateurs de spectacles préfabriqués qui ont besoin de toujours plus de stimulation. D’apparition récente, ce concept plastique par excellence a été évoqué dans la littérature américaine pour caractériser, entre autres, le complexe militaro-industriel (dont Raymond Aron et Christopher Lasch rappelaient que son cœur était l’université), le FBI du temps de J. Edgar Hoover, le style de gouvernement de l’administration Nixon ou l’institutionnalisation permanente de l’État d’exception dans l’esprit du Patriot Act. Popularisé dans les milieux trumpistes, il évoque surtout l’idée d’une classe professionnelle managériale installée aux commandes de tous les relais d’influence (administration, agences de renseignement, médias, université, grandes entreprises, état-major des armées, etc.) qui transcenderait les partis politiques et s’auto-reproduirait. Percevant Trump comme un corps étranger installé à la Maison Blanche par cette vieillerie dangereuse qu’est le système des grands électeurs, son souci immédiat serait d’annuler le résultat de l’élection de 2016 pour reprendre inlassablement le chemin de la mondialisation heureuse et de la dictature universelle des bonnes intentions.

Trump et l’État profond

Dans le cas précis de la présidence Trump, la rhétorique de l’Etat profond est surtout alimentée par le schisme inédit dans l’histoire américaine entre l’occupant de la Maison Blanche et les services de renseignements et le rapprochement fusionnel entre ceux-ci et les médias. En atteste le fait que les deux plus hauts responsables du renseignement sous l’administration Obama (James Clapper, qui officiait en tant que directeur du renseignement national, et John Brennan, qui dirigeait la CIA) sont des consultants rémunérés par NBC et CNN, aux côtés de nombreux autres anciens cadres dirigeants des agences de renseignements. Les fuites des services secrets et des diplomates dans les médias existaient avant Trump, mais, pour la première fois dans l’histoire de la nation américaine, les hauts cadres dirigeants du renseignement et l’élite du corps diplomatique se sont auto-institués, à grand renfort de médias complaisants, en tant que gardiens de l’innocence en politique, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes compte tenu de leur habileté légendaire à la déstabilisation et au chaos.

De ce point de vue, il est tout à fait remarquable que les principaux témoins qui se sont exprimés lors de l’instruction devant la chambre des représentants du procès en destitution de Trump provenaient essentiellement du corps diplomatique, ou si l’on veut de l’Etat profond. Selon Christopher Lasch, l’élite dirigeante américaine s’est en effet formée autour de la politique étrangère, vers la fin du XIXe siècle dans les pas de Theodore Roosevelt et Henry Cabot Lodge, les deux principaux artisans de la « large policy ». Abandonnant la doctrine Monroe, celle-ci orchestrait la mutation de la « Destinée manifeste » de la République américaine. Dans la première partie de son histoire, les États-Unis se pensaient en effet comme une sorte de multiplicité d’Athènes dont, paraphrasant Benjamin Franklin, la destinée n’était pas d’être un « pouvoir », mais une lumière, appelée à imprégner le monde entier de l’éclat du nouveau peuple élu. Avec la « large policy », elle devenait une nouvelle Rome impériale, fondée sur des formes européennes bien connues de domination et de conquête. Mark Twain ne s’y était pas trompé, qui voyait dans la subjugation de peuples au loin la trahison de l’idéal d’autogouvernement sur lequel reposait la nation américaine depuis sa fondation.

Comment les élites américaines ont confisqué le pouvoir au peuple

Il n’est d’ailleurs pas innocent que Walter Lippmann, l’un des fondateurs du néolibéralisme, ait été un des conseillers de Teddy Roosevelt et de Woodrow Wilson. Figure tutélaire de l’ère progressiste (1897-1920), Lippmann, auquel Lasch accorde une place centrale dans ses analyses, a plus que quiconque contribué à renouveler le rapport de l’Amérique à sa démocratie et à faire émerger la classe professionnelle managériale. Avec Lippmann, la révocation de l’idéal d’autogouvernement trouvait son socle théorique, le critère de la démocratie cessant d’être la capacité à l’autogouvernement, qui est l’affaire de tous, pour devenir celui de la distribution équitable des bienfaits de l’économie capitaliste, qui est le pré-carré d’une élite d’experts en sciences humaines et sociales. Il s’en suivait que le rôle des institutions, du gouvernement à la presse, en passant par l’éducation, devenait la poursuite du gouvernement objectif et la manufacture du consentement des masses à un projet de société décidé par des délibérations d’experts soustraits à tout contrôle démocratique. C’est sans doute Kennedy qui en a le mieux exprimé l’essence dans un discours prononcé devant des étudiants de Yale en 1962, dans lequel il codifiait la transformation de la politique en administration et, d’une certaine manière, en banal bien de consommation : « Aujourd’hui, nos grands problèmes intérieurs sont plus subtils et moins sommaires. Ils ne concernent plus des conflits philosophiques ou idéologiques fondamentaux mais les voies et les moyens permettant d’atteindre des buts communs, la recherche de solutions intelligentes à des questions complexes […]. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’étiquettes et de clichés mais d’une discussion [sur les] questions complexes et techniques que pose la marche en avant d’une grande machine économique. » Comme l’avait craint Mark Twain, la « large policy » avait accouché d’une « grande société » dans laquelle l’État et le capitalisme s’entendent pour anéantir toute aspiration à l’autogouvernement.

C’est en ce sens que le terme d’État profond est problématique, car il est dans la nature de l’État de s’approfondir sans cesse, et contrairement au parfum occulte qu’implique l’épithète « profond », cet approfondissement s’accomplit en pleine lumière, avec le plein consentement de sujets exhibant leur servilité comme une vertu cardinale. Depuis Kennedy, la classe des planificateurs et des organisateurs a même réussi la gageure d’attirer dans le grand intérieur climatisé de l’État total la nouvelle gauche des années 1960, qui avait eu la bonne intuition de comprendre que, dans la grande société, la sphère intime devient elle aussi politique. Retournant ses promesses d’émancipation contre elle-même, ce ralliement de la radicalité de gauche au « Moloch technique » et à l’omnipotence de l’État a accouché d’un individu anxieux, préoccupé essentiellement de sa survie psychique. D’une nation d’individus à la Mark Twain ou Jack London taillés pour expérimenter toutes les possibilités de la vie libre dans une multiplicité infinie d’associations volontaires, la « grande pensée » inaugurée par Teddy Roosevelt et Henry Cabot Lodge a accouché d’une société mondiale de zombies lancés, citant Philippe Muray, dans « la seule aventure qui vaille encore la peine qu’on s’y attarde : la protection de soi-même (redoublée de l’exhibition de cette protection et de la protestation qui va avec) ». Voilà qui explique comment l’humanité tout entière a été si prompte à arborer fièrement le masque de l’adhésion servile au Covid State dès la première injonction du politburo chinois.

Le précautionisme, comme le nomme Matthew Crawford, cette philosophie qui tend à transformer la vie en exercice de survie, est le vecteur par lequel l’État menace de s’approfondir sans limite, de coloniser tout espace où les humains exercent encore une activité pratique. S’il est une voie que le souverainisme doit explorer, c’est celle de restaurer la souveraineté d’individus aptes à l’autogouvernement en repartant à la conquête de la vie pratique. À prendre le parti de la vie en somme. À défaut, la prophétie déjà largement réalisée de Bernanos d’une « civilisation mécanique [promenant] autour de la Terre, dans un fauteuil roulant, une humanité gâteuse et baveuse, retombée en enfance et torchée par des robots » pourrait rapidement devenir un horizon inéchappable.

Publié par magrenobloise

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