Front Populaire – Chapitre 3 – Des Gilets jaunes au Covid : le feu sous la cendre

ENTRETIEN. Pour qualifier le lent délabrement de l’Etat français, Marcel Gauchet a parlé d’une « étrange défaite en temps de paix ». C’est de cette étrange défaite dont l’économiste Frédéric Farah fait le récit minutieux dans son dernier ouvrage intitulé Fake State (2020) chez H&O. Troisième et dernière partie de notre entretien.

Chapitre 3 - Des Gilets jaunes au Covid : le feu sous la cendre

Front Populaire On dit souvent que même au sein de l’UE, la politique sociale reste de la compétence souveraine des États. Est-ce aussi simple ? Vous montrez que la marchandisation de la protection sociale a partie liée avec les engagements européens depuis l’Acte unique de 1986. Pouvez-vous développer ?

Frédéric Farah : Il faut bien comprendre que lorsque les capitaux circulent librement, ils ont un coup d’avance sur la protection sociale qui elle, est fixée à un territoire national. Donc le facteur moins mobile est contraint de s’ajuster, il n’a pas les moyens de chantage si je puis dire. A partir du moment où la logique concurrentielle et de compétitivité l’emporte, le financement de la protection sociale sur la base de cotisations sociales est ébranlé, d’où le recours à une fiscalisation accrue comme la CSG qui monte en puissance. Par ailleurs, à partir du moment ou la constitution de l’euro implique une réduction ou une limitation de la progression de la dépense publique, alors c’est la dépense sociale qui est concernée. Il faut qu’elle devienne compatible avec le marché, elle est perçue comme un poids, un coût à contenir.

FP : Vous anticipez dans votre ouvrage la rhétorique libérale au sujet de l’Etat redistributeur champion des dépenses publiques et parlez de « l’Etat anesthésiste ». Qu’entendez-vous par là ?

FF : L’Etat, par les politiques sociales, va rendre plus supportable les politiques déflationnistes qui sont à l’œuvre à partir de 1983. Elles doivent faire passer la pilule. On passe ainsi de l’« Etat dirigiste » à l’ « Etat anesthésiste » qui rend la pilule moins amère et qui accompagne socialement si je puis dire la destruction d’emplois, la fermeture d’usines. Le poids de la dépense publique, essentiellement de la dépense sociale, ne donne pas plus de leviers d’action de l’Etat, il lui permet d’amortir et de rendre supportable un système économique terrifiant.

FP : Depuis les années 1990, la politique fiscale, l’un des derniers vestiges de la souveraineté française, aurait pu être un levier de justice sociale. Or vous considérez qu’elle n’a cessé d’avantager le capital contre le travail. Est-ce une lutte des classes larvée ?

FF : La lutte des classes ne meurt jamais dans les sociétés qui combattent pour l’accès à des ressources rares comme le savoir, le pouvoir et l’avoir. Le terrain s’est déplacé de la lutte des classes autour des revenus à une question fiscale, et les réformes de la fiscalité ont eu pour conséquence de non seulement faire peser sur les ménages le poids de la fiscalité, mais aussi de gripper l’impôt progressif qu’est l’impôt sur le revenu. Il suffit de voir combien la dernière tranche de l’impôt sur le revenu a évolué depuis le début de la décennie 1980, ou encore les dernières réformes qui ont avantagé le capital. Le pouvoir macronien, dans le droit fil du pouvoir Sarkozyste, a approfondi la fiscalité régressive.

FP : La porosité entre le public et le privé est devenue telle que les anciens « serviteurs de l’Etat » se sont progressivement transformés en mercenaires jonglant entre les emplois privés et les instances publiques. Que dit cette pratique du pantouflage de notre vie politique ?

FF : Elle révèle un état préoccupant de la vie politique, du développement terrifiant d’un certain mercenariat à l’œuvre. Les « serviteurs » de l’Etat n’ont plus pour horizon qu’eux-mêmes, et leurs propres intérêts. Pire encore, la pratique du rétro pantouflage, c’est-à-dire les passages du public, vers le privé, puis un retour vers le public en dit long sur la porosité entre les intérêts privés et l’appareil d’Etat.

FP : Pour vous, le mouvement des Gilets jaunes est une manifestation éclatante de l’état de crise du Fake state. Ce mouvement était-il inévitable selon vous ?

FF : Il était inévitable car l’offre politique est peu encourageante, inévitable car les institutions comme le Sénat, et plus largement le Parlement ne jouent pas le rôle de contre-pouvoir ou d’équilibre par rapport à l’exécutif. Les députés sont largement des godillots, le groupe de la République en marche a peu d’idées à offrir et exprime sa loyauté à l’égard du chef mais leur conviction ramollit. Quant aux syndicats, ils sont à bout de souffle depuis un moment. Il paraissait évident que la contestation allait prendre une forme inédite, et s’émanciper des voies d’expression habituelles. Le mouvement est larvé, il continue, mais il a peine à trouver une incarnation d’autant plus qu’il refuse la structure syndicale ou partitaire habituelle. Le gouvernement parie sur son essoufflement pour poursuivre son œuvre délétère à la faveur de la crise sanitaire. Le risque serait à l’avenir des versions de Gilets jaunes plus dures, plus violentes tant le pouvoir est violent et sourd à la colère populaire.

FP : Vous écrivez à la fin de votre ouvrage : « le pouvoir macronien (…) sait qu’il ne tient plus que par la propagande et la force. Jamais depuis 1958 un pouvoir n’a reposé sur une base électorale et sociologique aussi étroite. » Parleriez-vous d’usurpation ?

FF : Je dirai une légitimité très étroite, trop étroite. C’est le malheur du moment, la minorité organisée, celle que Palombarini et Amable nomment le « bloc bourgeois », détient les leviers du pouvoir et ne veut pas l’abandonner. La voie électorale est très largement obstruée, nourrissant davantage une « logique insurrectionnelle ». Je le dis néanmoins avec prudence. Il est certain qu’avec une base électorale si faible, le programme de transformation du pays dans le sens d’une marchandisation accrue et de progression des inégalités me paraît inacceptable. Le programme macronien, c’est un mélange de darwinisme social et d’inefficacité économique. L’objectif du pouvoir est de le faire au pas de charge, la crise du covid ne marque pas un temps d’arrêt, bien au contraire.

FP : Au-delà des débats économiques et des divergences de théories politiques, vous expliquez que le Fake state tue, au sens où on finit par oublier que derrière les indicateurs et les courbes, il y a la vie des gens. Ne seriez-vous pas bassement « populiste » ?

FF : Je ne sais pas mais justement, de nos jours, toute forme de critique est ramenée à un populisme de mauvaise foi. Une forme presque édulcorée de critique n’est plus possible, il ne s’agit pas de vociférer, d’insulter qui que ce soit, mais d’admettre que 40 ans de mise en œuvre du « fake state » a eu des conséquences sur la vie des travailleurs, leur espérance de vie, leur sécurité. Vient un moment où il n’est plus possible d’être dans un balancement circonspect comme dans les dissertations que j’ai apprises à Science Po. Alors si c’est du populisme, je suis prêt à faire avec. N’oublions pas que dans cette critique sous-jacente du « populisme », la peur et la méfiance à l’égard du peuple est criante.

FP : La crise de la Covid a été selon vous un véritable révélateur de près d’un demi-siècle de vente à la découpe des prérogatives publiques et de carcan idéologique néolibéral. En quoi le Fake state a-t-il révélé ses insuffisances ?

FF : La crise sanitaire, c’est le grand dévoilement du « fake state ». Cette crise sanitaire – si elle n’était pas aussi dramatique, si elle n’avait pas eu les conséquences que l’on sait pour l’économie, pour les personnes, on aurait réduit ce moment à un simple cas d’école du « fake state ». Tout d’abord, elle est révélatrice de l’imprévoyance de l’Etat (les élites, la technocratie qui peuple l’Etat, la haute fonction publique). Lorsque l’on voit les réformes de la santé, l’hôpital dans sa nature a été complètement transformé. Après plus de vingt ans de réformes, l’hôpital devait être un principe d’assurance collective. Il devait – quitte à assumer des lits supplémentaires, quitte à assumer des stocks et les entretenir – être un système d’assurance collective. Le principe du politique, à long terme, est toujours d’imaginer l’imprévisible. Une guerre demain ? Une épidémie ? Lorsqu’il y a eu les attentats de 2015, par exemple, les soignants ont vu des choses inhabituelles comme des blessures causées par des armes de guerre. C’est bien la preuve que les événements terribles sont toujours possibles. Durant la crise sanitaire, nos hôpitaux ont craqué, nos urgentistes ne tenaient plus, nos aides-soignants étaient au bord du burn-out. Mais l’État était prêt à poursuivre dans la même voie. On parle parfois d’un second confinement, mais c’est aussi lié au fait que les moyens de l’hôpital n’ont pas été augmentés depuis le début de la crise sanitaire.

FPLa réforme des retraites avait été mise sous le boisseau à cause de la crise sanitaire. On nous dit qu’elle se fera avant la fin du quinquennat malgré les hésitations. Pourquoi maintenir une réforme aussi impopulaire qui ne peut qu’encourager les Gilets jaunes à reprendre la rue ?

FF : Emmanuel Macron, pour l’heure, est chanceux, si je puis dire, il illustrerait presque la devise de Paris : « il est battu par les flots mais ne sombre pas ». Les trois premières années du macronisme sont calamiteuses. Les réformes du marché du travail, de la fiscalité n’ont pas dynamisé l’économie, ont aggravé les inégalités et offrent de redoutables instruments juridiques pour les grandes entreprises pour réduire le personnel par temps de crises. Edouard Philippe a été un premier ministre médiocre, il a dû faire face à trois crises qu’il a mal gérées et qui ont tendu le corps social de manière préoccupante : la réforme des retraites, le Covid, les gilets jaunes. Son bilan économique et social est vraiment pauvre. Les médias l’ont parfois célébré car il a peut-être de l’allure, donne un sentiment de sérieux, mais ça sent la contrefaçon. Malgré ce paysage peu réjouissant, la macronie se décomposant elle-même, le pouvoir est toujours là. Il n’y pas d’opposition structurée et le rassemblement national joue bien son rôle d’épouvantail. Alors les Gilets jaunes peuvent descendre dans la rue, le pouvoir est convaincu qu’il y survivra.

FP : Le dernier chapitre de votre livre s’intitule « Que faire ? » C’est également ma dernière question.

FF : Le chantier qui est devant nous est considérable, la crise sanitaire le complique davantage, car il n’est pas propice au calme, au rassemblement des hommes et des femmes pour préparer la vaste alternative à construire. Règnent la peur, la méfiance. Le pouvoir peut se maintenir de ce fait. Avant d’énoncer un programme, ou quelques recommandations, ce qui risque de manquer ce sont peut-être les hommes et les femmes pour le mettre en œuvre. La question des élites est centrale. Pour ma part, j’ai peine à rejoindre les théories de la décroissance, même si elles disent des choses intéressantes, et encore moins les collapsologues. Il me semble nécessaire de définanciariser l’économie, de resocialiser une partie des activités, recréer des monopoles d’Etat, construire une vraie planification à la française. Au niveau européen, la fin de l’euro et la fin de l’UE sont aussi nécessaires. Pas nécessairement sous forme de frexit, mais pour dissoudre un ensemble qui pose de réels problèmes politiques et juridiques. Là encore, la dissolution ne pourra être que collective, via la courroie des nations. Malheureusement, les vents contraires sont nombreux, la période est peu propice à un changement organisé. Je vois davantage la montée de tensions sociales de plus en plus incontrôlables.

Publié par magrenobloise

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