Front Populaire – Hommage à Michael Lonsdale, par Hubert Viel

TEMOIGNAGE. Les obsèques du comédien Michael Lonsdale ont eu lieu ce jeudi. En 2014, il avait accepté de tourner avec le réalisateur Hubert Viel, pour son film Les Filles au Moyen-âge. Touché par la disparition de l’acteur, Hubert Viel nous dresse, à travers souvenirs et anecdotes, le portrait d’un homme bon et profondément humain.

Hommage à Michael Lonsdale, par Hubert Viel

Je travaillais à cette époque sur un projet de film assez particulier car il s’agissait d’un film à sketches plutôt comique qui s’amusait à reprendre des épisodes du Moyen Âge qui mettaient l’accent sur une certaine forme d’émancipation des femmes en cassant les idées reçues sur le mythe d’une période austère, cléricale donc nécessairement misogyne. Tout ça joué par des enfants. Je ne partais donc pas avec des vents favorables pour convaincre financiers ou comédiens de me rejoindre dans l’aventure…

Je lui avais envoyé un scénario sans grand espoir car je savais qu’il les refusait quasiment tous. Chose compréhensible, l’homme avait déjà bien roulé sa bosse et aspirait plutôt à un repos bien mérité. Je m’étais trompé. Il m’avait appelé, j’étais en plein repérage devant un cloitre du XIIème siècle. Il m’avait dit « On va le faire ce film, je suis content mais c’est étrange votre affaire, vous êtes bien sûr de vous niveau Histoire ? J’ai pris des notes… Pouvez-vous m’envoyer votre film « Artémis… », en DVD oui, je suis en retraite à Paray-le-Monial, je le regarderai ici, on va se débrouiller ».

C’est Valery du Peloux, mon producteur et associé, qui alla le chercher à Paris en voiture. Dans les stations-service de l’A13, les gens venaient à lui comme s’il était une pop star. Il les recevait avec la plus grande des déférences. Taillant le bout de gras avec tous et s’étonnant à chaque seconde d’une telle notoriété, qu’il semblait penser ne pas mériter.

Sur le tournage en Normandie, il était là, seul, sans personne, ne connaissant personne. Sur le plateau, on aurait dit son premier tournage. Il posait des questions d’une ingénuité absolue : « Ah, on la retourne une deuxième fois mais pour quoi faire ? » « Ah, on va la faire d’un autre angle ? Le premier ne vous allait pas ? ». Pendant les pauses, au milieu du plateau en foutoir, il lisait sur un canapé des albums sur les races de chiens qu’il avait piqué dans le décor, il était agacé car il ne trouvait pas son chien préféré : le setter irlandais. Je lui dis « Ah, mais ça tombe bien, le seul chien du film dans une des scènes est un setter irlandais et c’est le mien ! ». Il me répondit : « C’est formidable, j’ai bien fait de faire ce film alors ! »Mais il n’était pas ironique ni gâteux pour un sou.

Le soir, on dinait avec lui dans son Hôtel, il ne prenait qu’une soupe et du pain mais se plaignait gentiment qu’il n’y avait pas de télé dans sa chambre. « J’aime bien les documentaires la nuit, y’en a des biens. Vous savez, moi je ne sais pas ce que c’est qu’internet ». Il était d’une bienveillance et d’une sympathie légendaire mais dans ces moments un peu intimes, il ne se privait pas pour tailler des shorts avec malice, et pas à n’importe qui ! Les grands monstres avec qui il avait tourné en prenaient allègrement pour leurs grades. Il pointait du doigt leur suffisance, leur embourgeoisement, avec un certain panache.

Ambiance : Otto Preminger le fait venir et lui demande sans retenue s’il vaut quelque chose, s’il est « un bon acteur ». Michael lui répond : « Et vous, êtes-vous un bon réalisateur ? ». Inutile de dire que l’auteur de Laura l’a congédié illico. Il ricanait avec ruse, c’était jubilatoire : « Je veux bien tout mais je n’aime pas le mépris ». Selon lui, la vie sera toujours plus importante que les films. Si génial que puisse être un artiste, de quel droit pourrait-il se poser au-dessus de la masse ? Cela l’insupportait au plus haut point. Un jour, il termina par une saillie sur Godard de qui il gardait un souvenir acerbe : « Je n’ai jamais vu quelqu’un aimer autant les films, les images, les peintures. Tant mieux pour lui, mais je n’ai jamais vu quelqu’un avoir autant de mépris pour les humains. A quoi ça sert de produire des images pour des gens qu’on déteste ? »

Une autre anecdote fait grand sens pour moi. Michael racontait comment Umberto Eco s’était invité sur le tournage du Nom de la Rose afin de vérifier de visu à quelle sauce était cuisiné son livre. Il était furieux de voir à quel point Jean-Jacques Annaud n’avait apparemment rien compris à rien, en dépeignant un Moyen Âge obscur et austère. La fameuse scène ou les moines jettent leurs ordures en pâture pour que les gueux puissent avoir à manger l’avait remplie de colère et il avait préféré, par la suite, ne plus entendre parler de ce tournage. Il faut dire que Eco n’était pas un simple romancier à succès façon Dan Brown. C’était un médiéviste d’une érudition folle qui avait montré à quel point la lumière et la couleur étaient au fondement de l’esthétique médiévale ; soit tout l’inverse de ce que faisait Annaud ! Michael était content de retrouver la question du Moyen Âge, mais cette fois abordée d’une manière plus joyeuse et plus candide avec le film que nous tournions.

Le dernier jour sur le plateau, j’avais besoin de lui pour tourner mais je ne le trouvais pas, il était dehors avec les gamines en train de leur imiter les animaux de la basse-cour, dans un fou rire général. Je n’osais pas déranger ce petit monde, j’avais l’impression de m’immiscer dans une soirée Pyjama, dans une enfance éternelle imperturbable qui vivait sous mes yeux. Les filles, qui n’avaient pas dix ans, lui avaient demandé quel était le plus grand réalisateur avec qui il avait tourné. Il ne savait pas trop quoi répondre. Il évoqua néanmoins Orson Welles, mais la conversation vira vite à la critique : « C’était un génie mais enfin quand même s’enfuir en limousine le soir pour aller écumer les boites de nuit parisiennes pour revenir le lendemain matin, se mettre les pieds sous la table et dire « action ». Je ne sais pas si c’est une très bonne chose ! » Elles lui avaient demandé de signer leurs carnets de bord. Elles venaient me voir ensuite toutes fières pour me montrer le petit mot. C’était des conseils sur le jeu d’acteur qu’il avait offert pour chacune d’elles selon leur personnalité : d’une simplicité, d’une humilité et d’une profondeur rarement lus. Cela ressemblait au Sermon sur la montagne, appliqué à la comédie. Ils ne leur seront jamais aussi précieux qu’aujourd’hui.

Au moment de l’enregistrement de la voix off, qui était la majeure partie de son travail sur mon film, il nous avait un peu fait faux bond au dernier moment. Nous devions venir chez lui pour les recueillir mais Michael était embarrassé : « Je suis désolé mais je ne me suis pas préparé et mon appartement est en bazar, je préfère faire ça ailleurs ». Nous avons alors trouvé un appartement non loin de chez lui en guise de point de rapatriement, mais la rue était trop bruyante. Nous nous sommes finalement retrouvés dans une cuisine de dix mètres carrés, la pièce la plus éloignée de la rue. Et c’est dans cet espace ridicule et modeste qu’il a livré sa voix si mythique et si puissante, voix qui parsème tout le film, pour ma plus grande fierté.

Lors d’une projection au Reflet Médicis, ou nous l’avions convié, il me confia une dernière chose : « Pardonnez mon léger retard mais votre film me fait penser à une phrase des Évangiles : « C’est pourquoi, quiconque se rendra humble comme un petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux ». Ne la connaissez-vous pas ? » Je répondis : « Michael, vous ne cessez de la répéter dans la plupart de vos interviews. Cette phrase se trouve bien entendu en prologue de mon film mais vous l’avez ratée. Matthieu 18.4 ? » Me remerciant vivement, il ajouta : « C’est très gentil ».

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :