Front Populaire – Au-delà de l’Etat profond, la Société profonde.

ARTICLE. Les véritables orientations visant à dessiner les contours du « monde de demain » sont déjà à l’oeuvre : ce ne sont ni des lois, ni des engagements politiques. En silence, elles modèlent nos consciences et s’imposent comme des évidences. Attention, danger !

Au-delà de l’Etat profond, la Société profonde.

Voir un responsable politique déballer devant nos yeux ébahis les projets qu’il a conçus pour nous est une activité somme toute assez reposante : on est d’accord avec lui, on s’y oppose, ou enfin (c’est le plus souvent le cas…) on s’en fiche éperdument. Jusque-là, rien que de très normal…

Prendre conscience que derrière ces responsables se trouvent des individus pour lesquels nous n’avons jamais voté et que nous ne pourrons jamais renvoyer à leurs chères études, élève déjà d’un gros degré le thermomètre de nos inquiétudes. L’existence de cet « État profond » est de fait assez éloigné de ce que l’on serait en droit d’attendre d’une démocratie. Mais bon… il nous reste quelque part dans les tréfonds de nos cerveaux républicains cette vague certitude que si ces gens veillent sur notre bien-être, fut-ce dans l’ombre cossue et replète des ministères, c’est sans nul doute qu’ils sont très intelligents, très compétents et que l’intérêt commun est leur seule boussole ! Il suffit d’ailleurs d’observer la maestria dont ils ont fait preuve dans la gestion de la crise du Covid pour s’en convaincre !

Au final, tout cela n’est pas très nouveau. Les castes d’hier, dominées par l’aristocratie terrienne ont cédé la place à une bourgeoisie industrielle, puis à une aristocratie financière… Mais cette caste est restée la même. Elle est au pouvoir quand elle a de l’ambition et se contente de le servir quand elle n’en a pas et préfère assurer sa carrière et son rang.

Le salarié malheureux doit comprendre que tout est de sa faute

La menace aujourd’hui à l’oeuvre est d’une toute autre ampleur parce qu’elle travaille nos esprits à bas-bruit, sans slogan, sans dogme apparent et dans un apparent consensus. Quel est son principal terrain de jeu ? Le monde de l’entreprise dans son volet « Ressources Humaines ». Quelles sont ses croyances et ses tables des lois ? En premier lieu l’idée fondatrice que l’économie prime sur tout le reste et qu’à ce titre, il importe assez peu que Pierre soit élu à la place de Paul ou de Martin puisque, en tout état de cause, ils serviront la même réalité économique et, du coup, la même politique.

En second lieu, le principe désormais admis par la plupart des acteurs de l’entreprise selon lequel un salarié en souffrance dans son travail est avant tout un individu qui ne sait pas faire face à ses propres incapacités. Dans l’esprit de tous ces « bienfaiteurs du salariat », l’idée que les tâches soient absurdes, l’encadrement inconséquent ou les conditions de travail insupportables a purement et simplement disparu. Mais le salarié a de la chance, et une solution : le développement personnel ! A lui de trouver les moyens de s’adapter tout en se frappant le torse et en criant à ses chefs « c’est ma faute, c’est ma grande faute ! ».

Quand cela ne suffit pas, le plus simple est encore de lui faire miroiter le nirvana de l’émancipation économique : l’accession au statut d’indépendant, ce qui lui permettra d’alléger la masse salariale de l’entreprise tout en lui faisant porter l’intégralité des risques et des responsabilités. Ce n’est pas exaltant ça ???

Mais ces mystifications ne tromperaient pas grand monde si elles n’étaient pas revêtues des atours de la « modernité ». Car on peut toujours critiquer telle ou telle ambition, mais critiquer la modernité ? Jamais !

Quels sont donc les signes de la « modernité » censée nous conduire avec grâce sur les autoroutes d’une pensée nouvelle ? D’abord la langue. Une novlangue dont Orwell n’aurait même pas osé rêver. Cette langue est évidemment à haute teneur en anglicismes de tout poil, à commencer par la désignation des entreprises… évidemment : Funbooker ; Str’eat burger ; Red electric ; Addict music… etc ( je précise que ces noms ont été pris au hasard sur une seule et unique page « emploi » du site « Indeed » )

Très logiquement, les emplois ou les qualifications requises obéissent aux mêmes règles. C’est ainsi que vous serez recruté en tant que : « community manager » ; « social media manager » ; « graphic designer » ; « responsable éditorial e-learning », ou bien encore « category manager » (je précise là encore que tous les emplois cités ici émanent d’entreprises françaises !) J’arrête là pour les anglicismes ! Si vous voulez rire un peu… ou finir de vous désespérer, passez quelques minutes sur Indeed. C’est instructif.

Ce soft power vise à détruire l’idée de lutte des classes

Mais là encore, la novlangue ne suffit pas. Le monde de demain sera propre, aseptisé et pur… ou ne sera pas !

C’est ainsi que les contributeurs à des « incontournables » tels que Linkedin, (le Facebook du salarié branché) se doivent d’afficher des pensées ou des ambitions propres à émouvoir le plus indomptable des directeur du recouvrement.
On y adore des idoles telles que : le management participatif, les attitudes bienveillantes, la psychologie positive, le co-working… toutes ces pommades censées faire croire aux uns ( les salariés de base) qu’ils comptent pour quelque chose dans l’entreprise, et aux autres ( les managers ) qu’ils sont de « belles personnes ».

La réalité n’est pourtant pas si « bienveillante » : 36% des CDI sont dénoncés avant la fin de la première année, 20% au terme des trois premiers mois ; les relations dans l’entreprise sont d’autant plus violentes qu’on monte dans la hiérarchie, et les dégraissages à venir ne se feront pas, quoi qu’on en dise, dans un esprit bienveillant.

Tout cela nous le savons. Alors, à quoi peut bien servir toute cette débauche de précautions « humanistes » ?

A nous persuader une fois pour toute que l’avenir est anglo-saxon.

A nous convaincre que face à ces « nouveaux défis », nous sommes seuls et entièrement responsables de ce qui nous arrive.

A scinder l’univers du travail entre « ceux qui savent » et se reconnaissent dans ce conte Orwellien, et tous les autres, convaincus une fois pour toute, de leur inutilité dans le monde de demain.

Cet enfumage massif ne fait que dessiner les contours de ce qu’on cherche à nous imposer, en nous faisant prendre des vessies pour des lanternes et une vision particulière du monde pour un fait incontestable. C’est un « soft power » économique contre lequel nous ne sommes pas armés.

Publié par magrenobloise

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