Le pape fustige les « nouvelles formes d’égoïsmes nationaux »

ANALYSE. Dévoilée hier, dimanche 5 octobre, l’encyclique Fratelli Tutti (Tous frères) se veut le condensé de la pensée du pape François. Appel louable à la fraternité universelle ou irénisme creux ? Les deux ; l’un parce que l’autre.

Le pape fustige les « nouvelles formes d’égoïsmes nationaux »

Le pape François est certes dans son rôle ; il reprend le cœur du message franciscain, s’adresse à la communauté des fidèles et trace un cap spirituel pour la fraternité universelle. On présente toutefois l’encyclique du pape comme très « politique » du seul fait qu’elle aborde des sujets politiques (les frontières, les migrants, les minorités, le nationalisme, la crise sanitaire, la guerre…). Du point de vue du réalisme politique toutefois, cette encyclique paraît largement apolitique ou antipolitique au sens où le traitement des thématiques abordées, ne quittant jamais le ciel de l’abstraction, semble largement déconnecté des réalités du monde. Si le cœur de sa circulaire vise à promouvoir la fraternité universelle, les chemins pour y parvenir semblent difficilement articulables, voire contradictoires entre eux.

La circulaire papale comprend 287 paragraphes réunis en huit chapitres. Le pape François y critique notamment les frontières et les nations rabougries. Il en appelle ainsi à « un nouveau mode de vie où nous découvririons définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créés ! » Le pape dénonce également – dans le premier chapitre (« Les Ombres d’un monde fermé ») – les « conflits anachroniques »alimentés par des « nationalismes étriqués ». Il ajoute : « Dans plus d’un pays, une idée d’unité du peuple et de la nation, imprégnée de diverses idéologies, crée de nouvelles formes d’égoïsme et de perte du sens social sous le prétexte d’une prétendue défense des intérêts nationaux. »

C’est là que le discours du pape n’a rien de politique, en ce qu’il est une négation des catégories mêmes du politique. Selon le philosophe médiologue Régis Debray, il existe trois catégories transcendantales du politique, c’est-à-dire des caractéristiques qui rendent possible a priori l’institution d’un ensemble politique. Chaque pluralité humaine qui entend faire totalité doit déterminer qui fait partie du groupe ; qui a le pas sur qui, et au nom de quoi. Ce qui revient, dans l’ordre, à une démarcation (frontière), une hiérarchie (de juridictions, de devoirs et de statuts) et une référence (une norme extérieure supérieure). Selon le médiologue, grand spécialiste des communautés politiques, toute collectivité qui prétend faire fi de cette triade est vouée à l’évaporation à moyen-terme. Ainsi, toutes les communautés politiques de l’histoire impliquent une distinction entre l’ami et l’ennemi, une organisation sociale interne et un principe transcendant qui vient légitimer l’existence du groupe. Du reste, comme l’explique brillamment Jacques Sapir dans son ouvrage Souveraineté, démocratie, laïcité, il n’existe pas de démocratie possible sans territoire politique circonscrit, donc sans frontières.

Le pape critique pourtant dans son encyclique la mondialisation de l’indifférence, cette mondialisation qui n’augmente pas les liens entre les hommes mais accumule les solitudes. Critique très juste en soi, mais là encore difficilement compatible avec la critique des frontières. Car le grand capital mondialisé, lui aussi, est pour l’abolition des frontières. Dans La République expliquée à ma fille, Régis Debray met cette contradiction en lumière : « La Terre ne fait pas un pays. Il n’y a pas de morale sans interdit, de loi sans sanction, ni de paix sans frontières. Entre les individus comme entre les peuples. C’est déplorable, je l’avoue, sauf que la suppression des interdits, des sanctions et des États conduit les humains à plus déplorable encore. Les gens qui mettent l’argent au-dessus de tout veulent effacer les nations ; les autres cherchent à les rendre solidaires. »

Rappelons que si l’Église condamne – à juste titre – le nationalisme intransigeant et belliqueux, elle a longtemps encouragé le croyant à aimer sa patrie, sans y voir une forme d’égoïsme ou de repli sur soi. Ainsi de Léon XIII dans l’encyclique Sapientiae christianae, du 10 janvier 1890 : « L’amour surnaturel de l’Église et l’amour naturel de la patrie procèdent du même et éternel principe. Tous les deux ont Dieu pour auteur et pour cause première. » De même, Pie X, dans son allocution à des pèlerins français, le 19 avril 1909 : « Si le catholicisme était ennemi de la patrie, il ne serait plus une religion divine. » Benoît XV, dans sa Lettre aux évêques d’Allemagne, le 15 juillet 1919 : « Si la charité s’étend à tous les hommes, même à nos ennemis, elle veut que soient aimés par nous d’une manière particulière ceux qui nous sont unis par les liens d’une commune patrie. » Ou encore Pie XII, dans son Ad apostolorum principis, du 29 juin 1958 : « C’est notre devoir de rappeler à tous, encore une fois, que la doctrine catholique exhorte précisément les catholiques à nourrir un amour profond et sincère envers leur patrie. »

Cette incohérence est à mettre en résonnance avec les déclarations pacifistes du pape dans le septième chapitre (« Des parcours pour se retrouver ») qui propose des chemins de construction de la paix, prenant notamment position contre la guerre, l’arme nucléaire et la peine de mort. Le pape récuse la notion de « guerre juste » (notion de philosophie politique antique, réinvestie par la pensée chrétienne à partir de saint Augustin) en considérant qu’elle n’est plus pensable : « Nous ne pouvons plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible guerre juste. Jamais plus la guerre. » Le pape propose à cet égard de transformer les budgets d’armement en un « fonds mondial » de lutte contre la faim. Voilà précisément ce que le grand politologue Julien Freund nommait « l’impolitique », soit tout ce qui revient à croire que la politique pourrait être déterminée par des catégories qui lui sont étrangères, en l’occurrence, ici ; la morale. L’histoire du monde laisse à penser que la guerre est un invariant anthropologique, la première bataille connue entre Homo sapiens armés ayant eu lieu il y a 10 000 ans au Kenya. Du reste, comme le veut un vieil adage militaire :il y a toujours une armée dans un pays, et si ce n’est pas l’armée du pays, c’est celle du pays d’à côté.Le pacifisme absolu affiché par le pape est ici très incantatoire, trop incantatoire pour espérer pouvoir être effectif. Il peut paradoxalement même être polémogène, comme l’histoire l’a mainte fois démontré.

Le cinquième chapitre de l’encyclique est consacré à « La meilleure politique », celle qui représente aux yeux du pape « un exercice suprême de la charité » parce qu’elle se met au service du bien commun. Que la vraie politique soit au service du Bien commun est un fait, mais croire qu’elle passe par la charité est une erreur de fond. Ici encore, le pape confond la morale avec la politique : L’humanitarisme et la charité sont des actes individuels et non des choix collectifs. L’humanitaire ne fait pas une politique étrangère, pas plus que la charité une politique sociale. La politique n’est pas le contraire de l’égoïsme (ce qu’est la morale) mais son expression collective et conflictuelle sur un territoire donné : il s’agit pour des hommes d’êtres égoïstes ensemble, puisque tel est leur lot, en organisant des convergences d’intérêts créant ainsi de la solidarité, par différence avec la générosité qui elle est individuelle et gratuite (au moins en principe). La solidarité consiste à défendre les intérêts d’autrui parce qu’ils sont aussi les miens. Être syndiqué ou payer ses impôts est un acte solidaire et non généreux ou charitable, or la Sécurité sociale et le syndicalisme ont fait plus pour la justice sociale que n’importe quelle charité. C’est pourquoi la générosité est moralement supérieure à la solidarité mais politiquement inférieure. Nul ne respecte la loi par générosité et le droit et l’Etat ont fait plus pour la justice ou la liberté que les bons sentiments individuels. La solidarité et la générosité ne s’excluent évidemment pas, mais ils ne sauraient être confondus. La générosité est une vertu morale tandis que la solidarité est une vertu politique. C’est sans doute cette confusion qui oblige le pape à renvoyer dos à dos « libéralisme » et populismes » comme deux formes d’un ressentiment à l’égard d’autrui. Précisément, les Gilets Jaunes sont « solidaires », et c’est en cela que leur mouvement est profondément politique.

Front populaire

Publié par magrenobloise

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