Liberté

Suite à la volonté indépendantiste, rapporté par RTL, ce jour d’une cinquantaine de savoisiens, voici un extrait de l’histoire du Dauphiné à travers la chapelle de Notre-Dame des Sept Douleurs au Mont Thabor.

Située entre la France et l’Italie, entre le Briançonnais et Bardonnèche, la chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs culminant au mont Thabor est l’objet de toutes les attentions. Elle draine chaque année plusieurs centaines de pèlerins, des randonneurs, des scouts, des familles venues de France, d’Italie, d’Espagne et d’ailleurs.

Ce lieu mythique, datant de plusieurs siècles, est en péril. La rudesse des conditions climatiques conjuguée à l’épreuve du temps, ont rendu fébrile ce château de carte. La chapelle compose avec des fissures, des trous béants, un sol craquelé, bref un ensemble de pierres d’ocre abîmé.

Devant la déliquescence de la chapelle, ses visiteurs et l’association « Amis du Patrimoine Religieux de Névache »  cherchent, en vain, le propriétaire, seule autorité à autoriser la restauration de ce trésor patrimonial, dont la riche histoire remonte au Moyen-âge.

Image Office du tourisme la Clarée

Introduction

Notre-Dame des Sept Douleurs, située au Mont Thabor, est la chapelle la plus haute de France (3178m d’altitude). Sa position montagneuse, qui ouvre sur un magnifique et large panorama, ainsi que son caractère religieux, attirent chaque année plusieurs centaines de randonneurs, de pèlerins, de scouts, de familles venues de France, d’Italie et d’ailleurs.

La particularité de cette chapelle tient au fait qu’elle est située à la frontière des deux pays latin, et que le flou  résidant sur son origine ne permet pas aux politiciens actuels de prendre une décision quant à l’autorisation de sa restauration. Front Populaire a mené pour vous l’enquête et apporte son éclairage.

Création moyenâgeuse

Au Xème siècle, le Saint-Empire Romain Germanique était à son apogée. Il régnait sur les terres de l’Europe occidentale et centrale comprenant la Suisse, la partie Est de la France et la moitié de l’Italie.

A cette époque, l’ordre de Cluny, ordre monastique de l’Eglise catholique, constituait le principal dogme religieux.

L’abbé Odon de Cluny (878-942) diffusa amplement cet ordre, entreprise ensuite poursuivit par Mayeul de Cluny (906-994). Ce dernier, certainement proche conseillé d’Hugues Capet, eut des liens étroits avec le Saint-Empire, permettant ainsi l’expansion de l’Ordre vers l’Est. La  religion fut très présente dans le  Jura, le Dauphiné, la Provence, la Vallée du Rhône, le Sud de la Bourgogne, le Bourbonnais.

Plus de 1000 établissements ont été dénombrés dans la seconde moitié du XIIème siècle regroupant entre 9 000 et 12 000 moines clunisiens.

Cols alpins stratégiques pour la religion et la domination

En 972, Mayeul de Cluny est capturé par les Sarrasins à Orsières (Suisse). Raoul Glaber (985 -1047)[1] démontre dans ses écrits la création par l’Ordre, d’une légende destinée à sacraliser l’espace montagnard après l’enlèvement de Mayeul de Cluny, cachant ainsi, la réalité,  l’aspect stratégique de la montagne : nécessaire à la diffusion de la religion.

Joseph Toussaint Reinaud[2] relate dans son livre « Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère » un extrait  de la fuite des moines chrétiens dans les montagnes, à l’arrivée des sarrasins[3].

Diffusion montagnarde majeure

Aux environs de 1050, est fondée la prévôté[4] de Saint-Laurent d’Oulx, capitale religieuse de l’Ordre de Cluny. Elle délègue  son autorité à de nombreux ecclésiastiques ou nobles en Dauphiné, Savoie, Piémont, Provence, Ligurie, et en Auvergne. Elle devient la principale autorité des Escartons du briançonnais et un seigneur majeur en Dauphiné et en Piémont.

J’émets ici l’hypothèse que la chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs fut construite par des membres attachés à l’Ordre de Cluny, au cours de ce siècle, pour les raisons stratégiques et religieuses évoquées.

La décadence d’un règne en Dauphiné

Humbert II (1312-1355) régna sur le Dauphiné au XVème siècle. Il accéda au pouvoir suite à la mort de son frère  Guigues VII. Il laissa une trace exécrable dans l’histoire en tant que Dauphin[5].  Son règne est marqué par des dépenses astronomiques et un manque patent de fermeté. Doté néanmoins d’un sens de la justice il crée le Conseil delphinal, la cour des comptes et l’université.

Paysage de nobles et création de communautés

A cette époque, des familles nobles peuplaient le territoire du Dauphiné. Ces communautés  s’organisaient et possédaient une large autonomie. L’éducation était très implantée et comprenait trois étapes : lire, écrire, compter ;  et en dernier lieu, connaître la philosophie et les arts. La plupart des habitants enseignaient à domicile[6].

Sur le territoire montagneux briançonnais vivaient 51 communautés répartis sur quatre Escartons : deux sur l’actuelle France et deux sur l’actuelle Italie (cf. carte).  

« La République des Escartons »

Humbert II revint de guerre ruiné en 1347. Sentant le vent tourner et le royaume de France attiré par cette partie du territoire, les Escartons se rassemblèrent et firent signer au Dauphin « la Charte des Escartons » qui leur garantissait la protection de leur indépendance pour ce règne et les suivants. En échange, ils payaient la somme annuelle de 4000 Ducats d’or.

La Charte des Escartons (29 mai 1343)

Origine allemande

La République des Escartons aurait été inspirée par la « Bauernrepubliken » ou républiques paysannes qui existaient alors en Frise. Ce fait est fort probable au vue de l’étendue et de l’influence du Saint-Empire romain germanique au XIème siècle.

La « République » représentait un petit territoire, dont le principe politique se rapprochait de la corporation municipale. De fait, ces territoires étaient libres, sans pouvoir direct d’un roi mais néanmoins soumis à des entités plus puissantes.

1713 – Traité d’Utrecht (Pays-Bas)

En 1713, la Reine d’Angleterre ordonne la signature d’un traité de paix, le traité d’Utrecht qui instaure des changements de souveraineté et des nouvelles frontières[7].  Ainsi, la France cède au prince du Piémont et duc de Savoie Victor Amédée, les communautés qui constituaient traditionnellement les Escartons d’Oulx, de Valcluson et de Châteaudauphin, en échange de la vallée de Barcelonnette.

4 août 1789

Dans la nuit du 4 août 1789  fut votée à l’Assemblée nationale constituante la suppression des privilèges féodaux. Les deux Escartons du Briançonnais et du Queyras perdirent leur indépendance vis-à-vis du pouvoir extérieur. Ce vote marqua l’abolition de la Charte des Escartons.

1947 – Le traité de Paris

En 1947 c’est cette fois l’Italie qui abandonne des territoires à la France  suite à la Seconde Guerre mondiale. Les cartes sont rebattues et les frontières modifiées : « 47 km2 au mont Thabor (avec la « vallée Etroite») et 17,1 km2 au mont Chaberton »  (article 2.3 (a) –Dans la région du Mont Thabor, la nouvelle frontière quittera la frontière actuelle à 5 kilomètres environ à l’est du Mont Thabor et se dirigera vers le sud-est pour rejoindre la frontière actuelle à 3 kilomètres environ à l’ouest de la Pointe de Charra »[8].

En 2020

L’Association des Amis du Patrimoine Religieux de Névache, présidée par Christiane Champ, et le Maire de Névache, recherchent depuis trois ans, le titre de propriété, désignant le propriétaire de la chapelle, dont l’autorisation est nécessaire pour engager les travaux.  « La Vallée de la Clarée se situe dans un périmètre classé ; l’autorisation des travaux de restauration est donc nécessaire » indique Madame Champ.

 Les cadastres se sont perdus au fil des siècles, au fil des guerres et des changements de frontières. D’après le Département des Alpes-Maritimes en janvier 2019, c’est les départements de Savoie ou de Haute-Savoie qui seraient détenteurs de tels documents.

Cependant, en attendant, la chapelle se meurt. Devant l’urgence, l’association avait fait appel au loto du patrimoine mais en vain : le projet n’a pas été retenu.

Ce sont donc les randonneurs et des pèlerins qui parfois montent avec des matières premières pour tenter de sauver ce vestige.  Des petites cagnottes, des lotos dans les villages et des concerts s’organisent pour collecter de l’argent mais  cela n’est pas suffisant : la restauration  s’élève à 100 000 euros. Pour accéder au Mont Thabor, de lourds moyens sont nécessaires, il faut emprunter un hélicoptère.  De plus l’altitude et les conditions climatiques sont gages d’un travail difficile.

Emblème historique et  pratique

Notre-Dame des Sept Douleurs est le vestige d’un patrimoine, une relique des temps humains. Au fil des siècles, elle fut de nombreuses fois réparée par les habitants des environs eux-mêmes, chose désormais officiellement impossible. D’un point de vue pratique, en ôtant  toutes connotations religieuses, cette chapelle fait office d’abri pour les randonneurs.

Les traces du passé sont essentielles pour comprendre notre histoire. Cette épopée historique dresse le constat d’un échec de l’uniformisation : la perte d’une identité et d’une liberté locales au profit d’un engloutissement étatique insatiable. Cette chapelle en lambeau est la volonté de ce que veulent les gens aujourd’hui : une reconstruction pour un avenir meilleur.


[1] Raoul Glaber (985 -1047) est un moine chroniqueur de son temps ; et l’une des sources les plus importantes dont disposent les historiens sur la France durant cette période.

[2] Joseph Toussaint Reinaud, Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre èreParis, Veuve Dondey-Dupré, 1836, 324 p. 

[3] Sarrasin : Musulman d’Orient, d’Afrique ou d’Espagne, au Moyen Âge

[4] Juridiction du prévôt (royal); étendue de cette juridiction

[5] Fournier Paul. Le dauphin Humbert II. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 56ᵉannée, N. 8, 1912. pp. 581-599.

[6] Wikipédia – La république des Escartons – « La profession la plus répandue est celle d’enseignants à domicile »

[7] Gallica, les essentiels littérature  – La paix d’Utrecht (1713) 

[8] Traité de Paix avec l’Italie, 10 février 1947, article 2, p.5/86.

Publié par magrenobloise

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