FRONT POPULAIRE – Haute fonction publique : la discrimination positive expérimentée à partir de 2021

ARTICLE. La ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, entend réformer les concours de la Haute Fonction Publique en réservant des places aux étudiants défavorisés. Expérimentation prévue pour 2021.

Haute fonction publique : la discrimination positive expérimentée à partir de 2021

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La rédactionPublié le 9 octobre 2020

La date est pour le moins symbolique, car la dernière offensive de taille en termes de discrimination positive date de dix ans tout rond. Il faut en effet remonter en 2001 pour retrouver une initiative de cette ampleur, époque à laquelle Richard Descoings avait jeté un pavé dans la mare républicaine en décidant de créer un concours Science Po spécifique pour les lycéens issus d’une zone d’éducation prioritaire (ZEP), la « convention éducation prioritaire ».

Réformer la haute fonction publique pour plus de diversité sociale…le dossier est sur la table des politiques universitaires françaises depuis au moins les années 2000. A noter qu’on parle surtout de l’ENA, école emblématique de la fabrique des élites administratives de la nation, mais le projet est de plus vaste envergure. La ministre souhaite que le dispositif concerne tous les concours de la haute fonction publique : ENA, directeurs d’hôpital, administrateurs territoriaux, commissaires, magistrats, attachés d’administration… Cette idée de concours spécifique s’inscrit dans le cadre plus large du rapport Thiriez rédigé fin 2019, rendu début 2020, et portant sur la réforme de la haute fonction publique.

La décision gouvernementale part d’une constatation selon laquelle la haute fonction publique a perdu en diversité sociale et territoriale. Sur ce point, difficile de contester les chiffres qui ne font que confirmer une réalité par ailleurs connue. Et Amélie de Montchalin de préciser dans son entretien à Le Monde : « dans la promo 2019-2020 de l’ENA, 76 % des élèves ont un père exerçant une profession dite « supérieure » ; 1 % d’entre eux ont un père ouvrier – c’était 4 % en 2006. »

Élever davantage de gens issus des classes populaires jusqu’aux hautes fonctions administratives de la nation est une ambition unanimement partagée. L’ENA a d’ailleurs été créée en 1945 pour démocratiser – par un concours exigeant mais universel – l’accès à la haute fonction d’Etat. Toutefois, la reproduction sociale n’a jamais totalement disparu. Au mieux a-t-elle reflué à certaines époques, selon l’efficacité du système scolaire. Et si elle est aujourd’hui à son comble, c’est parce que les grandes écoles ne font que recueillir les fruits pourris de ce qui dysfonctionne en amont. Le système éducatif ne parvient en effet pas à lutter efficacement contre les inégalités sociales, lesquelles se creusent tout au long de la scolarité. Au moment du concours, beaucoup d’enfants d’ouvriers ont déjà disparu depuis longtemps.

La discrimination positive consiste alors à « tricher », en contournant par le haut ce qu’on n’a pas réussi à aménager par le bas. Cette conception communautariste importée des États-Unis n’est pas compatible avec la tradition française qui s’appuie sur le modèle universaliste républicain, et c’est sans doute à ce titre que la ministre se défend formellement de l’appliquer : « Il ne s’agit pas de discrimination positive. Nous n’importons pas un système qui n’est pas le nôtre. A la différence des États-Unis, nous ne réalisons pas de statistiques ethniques et nous ne mettons pas en place des quotas ethniques. »

Or, ce n’est pas le caractère ethnique de la discrimination positive qui la définit comme telle, mais l’instauration de quotas fondé sur une idée d’avantage compensatoire. Si l’Affirmative action est bien née aux États-Unis dans un contexte ethnique, la discrimination positive ne s’y limite pas. Réserver des places – en l’occurrence 10% – dans une école à une catégorie particulière d’individus répond parfaitement aux critères de la discrimination positive. De fait, la République s’est construite sur l’idée de mérite. Et le concours en est l’un des outils. Car lui seul est supposé pouvoir consacrer, égalitairement, la réussite des citoyens selon leurs efforts et non leur naissance. Évidemment, de la théorie à la pratique, il y a une marge, voire une brèche dans laquelle s’engouffre le gouvernement avec cette expérimentation discriminatoire. La discrimination positive ne combat pas tant les inégalités qu’elle ne se contente d’en inverser les signes.

Bien qu’elle n’admette pas le caractère discriminatoire de son projet, Amélie de Montchalin fait part dans son entretien d’une interrogation pour le moins parlante : « Comment voulez-vous que la haute fonction publique inspire confiance si elle ne ressemble pas à ce qu’est la France ? » Là encore, la constatation est en partie juste au sens où les enfants des CSP + (catégories socio-professionnelles supérieures) sont deux fois plus représentés dans les grandes écoles que dans la population (41% pour 20%). Toutefois, l’idée véhiculée, beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît, livre dans une transparence sans doute en partie involontaire le fond de sa pensée : ce ne sont pas la clairvoyance, l’expertise technique, la maîtrise profonde d’une thématique, la probité ou l’honnêteté intellectuelle – toutes qualités qui transcendent a priori les classes sociales et les identités au sens large – qui doivent « inspirer confiance », mais la « ressemblance ». Ce type de logique est profondément communautariste, voire clairement dangereuse, puisqu’elle considère a priori qu’on ne fait confiance qu’aux gens qui nous ressemblent. Tout à l’inverse, la méritocratie républicaine est une sorte d’aristocratie horizontale, fondée sur le travail et la valeur personnelle et non sur une quelconque « représentativité » communautaire.

D’autant que réserver des postes à l’entrée n’équivaut pas à un coup de baguette magique si l’on ne s’attaque pas en même temps au classement de sortie de l’ENA qui fait le gros de la sélection pour les grands corps de l’Etat. Or la ministre a d’ores et déjà déclaré que le classement de sortie serait maintenu, ajoutant qu’il était un moyen d’éviter la cooptation. Or, la chose n’est vraie qu’en théorie. Eric Verhaegue, ancien élève de l’ENA et bloggeur politique l’a confirmé avant-hier à nos confrères de Sud Radio : « l’ENA c’est certes difficile d’y entrer, mais c’est encore plus difficile d’en sortir. Le problème n’est tant que de garantir une diversité sociale à l’entrée que de voir ce qu’il en est à la sortie. Et en fonction du classement de sortie, les postes prestigieux (ndlr : Cour des comptes, Conseil d’Etat, inspection générale des finances…) sont toujours réservés mécaniquement aux enfants issus des milieux les plus favorisés. C’est une question de réseau, de surcroît. » En effet, il ne s’agit parfois pas tant d’avoir un diplôme que de savoir le valoriser. « Les groupes se forment dès Science Po, car le terreau naturel de l’ENA, c’est Science Po. Il y a dès cette étape des regroupements qui se font selon les affinités sociologiques. Les enfants de la bourgeoisie de province qui se regroupent entre eux, les enfants du lycée Franklin à Paris, ceux qui résident dans le 6ème arrondissement… »

En opposition à ce qu’on pourrait appeler depuis 2001, le « modèle Descoings », repris ici par Amélie de Montchalin, Pierre Tapie, l’ancien directeur de l’ESSEC, avait quant à lui, dès 2002, opté pour une méthode authentiquement républicaine : le programme « égalité des chances ». L’objectif était le même – ouvrir l’enseignement supérieur à davantage de diversité sociale – mais la méthode a consisté à élever le niveau de tous les candidats en proposant la mise en place, à partir de la classe de seconde, d’un tutorat visant à préparer les élèves des ZEP à intégrer des filières d’excellence. A l’époque, Pierre Tapie avait fait prévaloir un argument massue contre la discrimination positive : à partir du moment où un individu accède à un diplôme par passe-droit, il sera toujours soupçonné d’avoir acquis son statut grâce à un vice de forme et déconsidéré pour cela, peu importe ses efforts personnels par ailleurs. Le programme de l’Essec ayant donné des résultats largement positifs, il prouve que la voie républicaine est donc tout à fait empruntable pour peu qu’on veuille s’en donner la peine, plutôt que de recourir à des artifices désagrégateurs venus – une fois encore – d’outre-Atlantique.

Publié par magrenobloise

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