Front Populaire – Relire Bernanos : La France contre les robots

DEBATS. Georges Bernanos a écrit en 1947 un pamphlet au vitriol contre une France machinisée, en pleine déliquescence, où la liberté n’est plus qu’un vain mot. Et si ce visionnaire avait eu raison un demi-siècle avant tout le monde ?

Relire Bernanos : La France contre les robots

Nous célébrons le progrès, nous nous félicitons de vivre en démocratie, nous affirmons – et à bon droit – notre liberté grande et nous avons, miracle du troisième millénaire naissant, installé comme nouvel horizon indépassable le vivre-ensemble (dont le trait d’union souligne le sens intense du lien).

Il existe une voix dissonante dans ce chœur de satisfaction, celle d’un farouche contempteur de cette modernité galopante et réjouie d’elle-même : c’est la voix tonnante et détonante de Georges Bernanos, qui publie en 1947 son pamphlet La France contre les robots.

Le livre, au sortir de la Seconde Guerre mondiale – la pire que les hommes se soient jamais infligée à eux-mêmes – fait l’effet d’une bombe : au lieu de chanter les lendemains enchantés, au lieu de claironner la paix retrouvée et les affaires qui reprennent, un imprécateur, animé d’une froide colère, vient faire le procès du progrès et, tel un Ézéchiel aux yeux grand ouverts, met en garde ses concitoyens – ses frères humains – contre ce nouvel ennemi qui pointe son mufle et qui met tout son art à faire croire qu’il n’existe pas.

Bernanos, avec une lucidité quasi prophétique, fait entendre un réquisitoire aussi inouï qu’inaudible. S’adressant à ses contemporains aveuglés, qu’il appelle avec une bienveillante rage « les imbéciles », il prononce cette sentence massue : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

Le mot clé est donné : conspiration. Il y a un conspirateur, il y a une victime : il y a une machination, il y a une cible ; il y a un manipulateur, il y a une proie. On l’a compris : les hommes de 1947 sont à la fois l’araignée et la mouche. Ils sont, ensemble, le bourreau et la victime, la plaie et le couteau. Ils ont tissé la toile qui va les emprisonner, les empoisonner, et que Bernanos nomme la « dictature des machines ». Tout l’essai est un hymne à la résistance : il faut se lever contre ce despotisme nouveau, un « despotisme doux », et même fort agréable, qui nous mène, aussi mortellement que sûrement, à notre complète aliénation. En nous plaçant sous le règne de la technique et des machines, nous avons cru nous libérer et, ce faisant, nous nous sommes placés, volontairement, dans la pire des servitudes.

Qu’avons-nous gagné ? La vitesse, le confort matériel, le bien-être superficiel. Les choses ont fait de nous leurs objets. Qu’avons-nous perdu ? « Toute espèce de vie intérieure. » Le monde du paraître et de l’avoir est en passe d’abolir celui de l’être. Bernanos, sentinelle inspirée, fait entendre la colère de la raison, et de la foi : « Dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue, vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable ! ” Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! C’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau. »

Antimoderne : ainsi est-il convenu de résumer Bernanos. Par cette étiquette, on le place dans la galaxie des adversaires d’un progrès devenu ivre, aux côtés de Duhamel et de Berdiaeff, de Heidegger et de Jacques Ellul qui ont, dans des registres différents, regimbé contre un positivisme débridé. Bernanos parle en chrétien : quand il définit notre vie comme « tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit », quand il affirme que « la Civilisation des machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité », il veut nous persuader que la guerre n’est pas finie, et que le combat qu’il faut mener est une lutte contre les robots. « Les robots sont à la fois les objets que nous avons produits, et ce que ces objets ont fait de nous. Vertige du prométhéisme : les voleurs de feu se consument de leur consommation. Je prédis que la multiplication des machines développera d’une manière presque inimaginable l’esprit de cupidité. » Cette prédiction, on le perçoit, a une dimension cathartique : il s’agit de mettre l’horreur sous nos yeux pour nous en faire mesurer la noire puissance et nous inviter à la combattre. Ainsi se formule l’espoir des désespérés.

On ne s’étonnera pas de lire dans ce pamphlet un double éloge de la Résistance et de la Révolution : contre le nombre et la quantité, Bernanos en appelle à l’âme. À ce progrès qui fait la guerre aux hommes, il faut rendre coup pour coup. Cessez d’être des robots, choisissez-le activement, et vous redeviendrez libres.

Retrouvez aussi Frank Lanot dans le deuxième numéro de la revue Front populaire, consacré à l’Etat profond.

Publié par magrenobloise

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