Front Populaire – L’Espagne, «dernier des Mohicans » europhiles ?

ARTICLE. L’Espagne semble se distinguer des autres grandes nations d’Europe de l’Ouest par l’absence d’un courant d’opinion défavorable à l’Union européenne. Mais qui sait ce que réserve l’avenir…

L’Espagne, « dernier des Mohicans » europhiles ?

En 2013, l’économiste espagnol Juan Francisco Martín Seco publie l’ouvrage Contra el euro – Historia de una ratonera, dans lequel il dénonce le coût social que doit payer son pays pour « sauver » la monnaie unique européenne. Il y pointe notamment la dévaluation interne que subit l’Espagne, laquelle n’a plus la main sur sa devise et ne peut donc relancer son appareil productif en en faisant baisser le cours.

Ancien membre du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), Martín Seco a longtemps travaillé à la tête d’entreprises publiques, comme la compagnie minière Minas de Almadén y Arrayanes. Il est loin d’être un amateur ou un illuminé et n’est pas le seul à penser que l’Espagne devrait quitter la zone euro. C’est aussi le cas des fondateurs et animateurs de la plateforme « Salir del Euro »(1) et de plusieurs autres figures publiques. De telles personnalités sont pourtant peu écoutées, voire totalement ignorées par le monde politique majoritaire outre-Pyrénées.

Chez notre voisin ibérique, aucune formation d’importance n’a en effet pour projet de remettre en cause l’appartenance de la nation à la zone monétaire – et encore moins à l’Union européenne. Ce n’est évidemment pas la thèse défendue par les partis qui se partagent le pouvoir depuis 1982, à savoir le PSOE et le Parti populaire (PP).

Pourtant, même les partis dits « radicaux » ne le prônent pas. Unidas Podemos, dont le secrétaire général, Pablo Iglesias, est aussi deuxième vice-président du gouvernement, n’a jamais eu l’intention de remettre en cause la monnaie commune ou l’UE. Pour sa part, la « droite radicale » de Vox, qui fait les gros titres de la presse ibérique depuis décembre 2018, propose de « rapatrier » vers les pays-membres de l’UE une série de compétences (à l’image du Rassemblement national)… mais pas la monnaie.

L’Espagne semble se distinguer des autres grandes nations d’Europe de l’Ouest par l’absence d’un courant d’opinion défavorable à l’Union européenne. Dans un pays où le clivage droite-gauche a repris des couleurs depuis l’arrivée au pouvoir de Pedro Sánchez, les dirigeants nationaux restent la cible privilégiée des critiques. Les problèmes économiques, sociaux ou sanitaires leur sont ainsi imputés et, quelle que soit sa couleur, l’opposition voit en Bruxelles un garde-fou destiné à éviter des dérives de la part de l’exécutif.

Il faut reconnaître que le rapport de la société espagnole à l’idée d’Europe (au-delà de l’Union européenne) est particulier. Bercés par la légende noire qui dépeint depuis plusieurs siècles leur pays (aussi bien à l’intérieur qu’à l’étranger) comme l’incarnation de l’archaïsme, de l’intransigeance et de la tyrannie, les Espagnols voient dans le reste du continent une ouverture vers le développement économique et la démocratie. Une image que ne renieraient d’ailleurs pas les séparatistes catalans, qui considèrent presque tous que l’Europe est le bon échelon pour réaliser leurs aspirations politiques(2). Leurs références, à l’image du Danemark, des Pays-Bas ou du Kosovo, sont intrinsèquement liées à la « construction européenne » et à ses alliés.

C’est pour combattre ces clichés ancrés dans les esprits que des historiens et penseurs espagnols ont pris la plume ces dernières années. Opposées à l’idée d’Europa sublime, des personnalités comme María Elvira Roca Barea ou Pedro Insua luttent à la fois contre ces stéréotypes dévalorisants et contre l’idée d’UE. Dans leur sillage, la plateforme Spexit voit le jour en décembre 2019(3).

Ils sont aidés par le déclenchement de la crise économique mondiale de 2008, qui a lourdement touché la zone euro. L’avènement de Pedro Sánchez est censé améliorer la réputation d’une Union européenne un peu déconsidérée, notamment en raison du mépris que perçoivent les Espagnols dans les réactions des pays d’Europe du Nord(4).

Dans un premier temps, le charme semble opérer : ce dirigeant jeune et à l’aise devant les caméras remporte certains succès. Plusieurs de ses proches accèdent à des postes de responsabilité à Bruxelles, comme Josep Borrell, « ministre des Affaires étrangères » de l’UE.

Les difficultés économiques liées à l’épidémie de coronavirus montrent néanmoins que le mirage ne saurait durer. Déclaré zone à risque par de nombreux « partenaires » (à l’instar de l’Allemagne et des Pays-Bas), notre voisin ibérique voit ainsi ses régions touristiques être désertées par les Européens du Nord, ce qui représente une perte sèche. Sánchez a beau fanfaronner après l’accord de relance de juillet 2020, la crise économique s’installe une fois de plus de l’autre côté des Pyrénées et les crédits bruxellois risquent fort d’être insuffisants.

De quoi alimenter un terreau eurosceptique qui, bien que non majoritaire, fait entendre sa voix(5). Si la présente situation était amenée à perdurer, rien ne dit que l’Espagne ne basculerait pas dans le camp des pays gagnés par le rejet de l’UE. N’oublions pas que de plus en plus de sondages espagnols traduisent un réel désenchantement à son égard(6)…

(1) Voir leur site officiel : http://salirdeleuro.net

(2) Voir, par exemple, « Torra cuelga la bandera de Europa en la Generalitattras la sentencia del TJUE », El Independiente, 12 décembre 2019.

(3) Voir, par exemple, Fariñas, Tamara, « Plataforma Spexit: de la inmunidad de Oriol Junqueras a la salida de España de la UE », El Confidencial, 19 décembre 2019.

(4) Voir, par exemple, García Domínguez, José, « Holanda nos desprecia. Y Alemania también », Libre Mercado, 27 mars 2020.

(5) Voir, par exemple, García Domínguez, José, « El virus puede matar al euro », The Objective, 20 juillet 2020.

(6) Voir, par exemple, « El 54% de los españoles, crítico con el funcionamiento de la Unión Europea », La Gaceta, 23 mai 2018.

Auteur :
Nicolas Klein – Hispaniste

Publié par magrenobloise

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