Front Populaire – Les trois stades du progressisme

OPINION. « Vous lui donnez la main, il vous prend le bras. » Ce dicton, je crois, illustre à merveille le progressisme – il finit par se retourner contre ceux qui, avec humanisme, ont accueilli ce paradigme.

Les trois stades du progressisme

Auteur

David CHAUVETEssayiste (Abonné)Publié le 12 octobre 2020

« Vous lui donnez la main, il vous prend le bras. » Ce dicton, je crois, illustre à merveille le progressisme – il finit par se retourner contre ceux qui, avec humanisme, ont accueilli ce paradigme. Faut-il être un « réac » d’extrême-droite pour dire ça ? Dans ce billet, j’espère montrer que non ; qu’on peut faire ce constat sans être d’extrême-droite, et surtout sans tirer les conclusions qui sont les siennes ; qu’on peut très bien le faire en étant de gauche. Mais voyons tout d’abord pourquoi le progressiste arrache le bras de celui qui lui tend la main. Dans son cheminement intellectuel et parfois historique, le progressisme rencontre manifestement trois grands stades.

Le stade 1 est celui où l’on veut faire cesser l’oppression d’un groupe sur un autre au sein ou en dehors d’une même communauté nationale. Ici, le terme « oppression » n’est pas à entendre en un sens vague, flou ou suspect. Elle est claire pour tout le monde parce qu’elle touche aux intérêts individuels les plus essentiels, tels que reconnus par les diverses conventions et déclarations relatives aux droits humains fondamentaux. Par exemple, au stade 1, l’enjeu pour les Noirs est de ne plus être victimes d’esclavage ; les homosexuels, de la pénalisation de leur sexualité ; les femmes, de violences conjugales.

Le stade 2 est celui où l’on attend des anciens oppresseurs qu’ils accordent à ceux qu’ils ont opprimés une place équivalente dans la société, de telle sorte qu’on parvienne à l’égalité. Par exemple, au stade 2, les Noirs ou d’autres minorités revendiquent de ne pas subir de discriminations à l’embauche ; les homosexuels, le droit de se marier ; les femmes, l’égalité salariale.

Le stade 3 est celui où l’on se plaint d’être victime d’une domination tout en cherchant à inverser cette dernière à son profit. Il s’agit d’essentialiser, raciser, stigmatiser, injurier ou prôner la violence contre les Blancs, les hétérosexuels ou les hommes, et cela, bien sûr, au nom du Bien ou de la Justice. C’est ainsi qu’à « Black Lives Matters » succède parfois « White Lives Do Not Matter », que des militants LGBT affichent fièrement leur « hétérophobie » ou qu’une Alice Coffin entend congédier les hommes de la sphère intellectuelle ou culturelle, en digne héritière de Valérie Solanas, féministe américaine des années 1970 qui laissait à la gent masculine le choix entre admirer les femmes dans leur exercice d’un pouvoir dont ils seraient tous chassés, et se rendre au centre de suicide le plus proche pour bénéficier d’une euthanasie parfaitement indolore.

Aussi minoritaires – pour l’instant – ces provocations soient-elles, elles n’en restent pas moins un avatar du progressisme, et c’est pourquoi le dicton dont je parlais au début me semble admirablement lui aller. Car il a bien fallu que ledit homme blanc hétérosexuel se radoucisse pour que les droits des minorités fussent obtenus. Il aurait pu se montrer nettement moins conciliant et disposé à adopter un paradigme progressiste. Il aurait pu ne pas tendre la main. Certains, venant après la bataille, s’imaginent peut-être que les combats se gagnent avec ou sans l’assentiment des dominants. Mais les homosexuels qu’on décapite ou les femmes qu’on lapide dans certains pays musulmans peuvent témoigner que les dominés ne sont pas près d’arracher le bras de l’homme oriental hétérosexuel, et peut-être ce dernier n’est-il pas très pressé de se radoucir, aux vues du sort souvent réservé à son homologue occidental.

Maintenant, est-ce une raison pour rejeter le progressisme, comme le bébé avec l’eau du bain ? Non, si l’on est à gauche ou à droite, et c’est bien ce qui les distingue de l’extrême-droite. Pour la gauche universaliste dans laquelle je me reconnais, il faut impérativement préserver les stades 1 et 2 du progressisme ; pour la droite, ce sera le stade 1 et une partie du stade 2, car elle n’approuvera pas le mariage homosexuel par exemple. Pour l’extrême-droite, le progressisme devra être rejeté intégralement, non seulement pour les stades 1 et 2 qui, pour tout ou partie, lui sont déjà insupportables, mais aussi à cause de son rejeton monstrueux, le stade 3. C’est ainsi qu’on peut être de gauche ou de droite et, sans même s’en rendre compte, virer subitement à l’extrême-droite, écœuré de voir ce que donne finalement le progressisme. Pour eux, le stade 3 est comme le stade terminal d’une maladie qu’il faut totalement éradiquer, et le risque est grand aujourd’hui que le progressisme décline dans le monde ou même dans les pays qui l’ont vu naître. Voilà pourquoi sans doute Caroline Fourest a récemment reproché à Alice Coffin ses dérives identitaires à l’opposé du féminisme universaliste qui a permis l’égalité des droits et pourrait souffrir de telles dérives, quand Barack Obama insista sur le fait que le « wokisme » n’avait rien d’un activisme digne de ce nom et tout d’une niaiserie contre-productive.

Mais il n’est pas seulement question des droits des femmes et autres minorités. Si nous laissons s’installer l’idée qu’il n’est pas grave d’exprimer sa détestation des Blancs, des hétérosexuels ou des hommes, si nous n’y voyons que de simples provocations, pire, si nous faisons preuve de complaisance à l’égard de pseudo-justifications qui peinent à dissimuler un fond revanchard, alors il faudra en subir les conséquences, tôt ou tard. Que les minorités trouvent une juste place dans la société est une chose dont on ne peut que se féliciter lorsqu’on est progressiste, et il faut continuer d’œuvrer en ce sens. Mais si, une fois au pouvoir en politique, dans les médias, l’université, les entreprises ou la culture, ces minorités, de moins en moins minoritaires et de plus en plus abreuvées de haine victimaire contre les Blancs, les hétérosexuels ou les hommes, se mettent massivement à les mépriser, les stigmatiser ou les exclure socialement, professionnellement, médiatiquement ou culturellement, eh bien, tout ce que nous aurons obtenu, au terme du progressisme, c’est une grave régression.

L’égalité est un équilibre fragile, aussi bien menacé par l’extrême-droite que par cette extrême-gauche essentialiste, ce gauchisme qui pervertit le progressisme, qui le voue à arracher le bras de celui qui vous tend la main, par une pente naturelle où dévalent d’irresponsables militants animés par un désir humain, trop humain de domination drapé dans son bon droit. Il est du devoir de la gauche de résister à ce penchant et, loin de toute lâcheté, de combattre férocement ceux qui l’entraînent dans cet abîme.

Publié par magrenobloise

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