Front Populaire – L’esprit de La Versanne

RÉCIT. Parce que les hommes ont peu à peu perdu le goût de la limite, nous ne pourrons pas dire au-revoir à celle qui nous l’a inculqué. 

L'esprit de La Versanne

Demain, notre grand-mère sera enterrée à La Versanne et, pour cause de coronavirus, seule une poignée de proches pourra assister à la cérémonie. Cette situation nous procure d’amers regrets mais Mamie, elle, nous lègue un certain esprit de famille qui me parait digne d’intérêt par les temps qui courent. Parce que les hommes ont peu à peu perdu le goût de la limite, nous ne pourrons pas dire au-revoir à celle qui nous l’a inculqué.

Six enfants, une vingtaine de petits-enfants, c’est Mamie qui nous a appris la beauté de l’indispensable limite. On savait qu’on pouvait s’éloigner de l’ancienne ferme, mais pas plus loin que ce hameau, que ce bois ou cette clôture, à distance du tintement de la cloche. On pouvait aller se cacher dans nos cabanes dans les arbres pour échapper à la messe du dimanche, mais jamais pour la grand-messe du dîner. On pouvait refourguer discrètement le chou-fleur ou le yaourt à son voisin de table, mais jamais le laisser dans son assiette. Ici, on ne gâche pas. On pouvait rechigner à la tâche mais on savait qu’elle retomberait immanquablement sur quelqu’un d’autre alors on s’y attelait. On pouvait fermer les oreilles quand on se faisait remonter les bretelles, mais jamais répondre de manière insolente. Le terrain de jeu était déjà bien suffisant, nous le savions au fond de nous et la limite n’était jamais vécue très longtemps comme une injustice. Au pire, elle nous donnait de nouvelles idées.

C’est sous cette grange lors de repas gargantuesques, sur les chemins lorsque le brouillard se lève, dans le potager en cueillant les fraises bien mûres, lors de ces parties de cartes endiablées qu’on apprenait que le bonheur est une harmonie et la vérité un lieu. Comme le dit Bobin : « on entre et on sait ». On quitte la nationale direction Monteux et le maquis polonais, on compte les voitures des oncles et tantes, on aide à décharger les sacs pendant que tout le monde s’affaire en cuisine, les premiers bouchons sautent. Le temps passe toujours trop vite mais quiconque a franchi la porte entre ces rosiers n’est jamais sorti indemne. On y entre et on sait.

Il y eut certainement des pleurs cachés, des énervements contenus devant l’intransigeance de cette grand-mère pour qui le travail ne vaut que s’il est bien fait. Une exigence qui comprime les gestes et les paroles d’affection mais qui permet à l’amour fraternel d’exister vraiment. Jamais plus je n’ai vu vingt à vingt-cinq personnes cohabiter durant dix ans de vacances d’été avec une telle fluidité. En devenant adulte, on comprend ce que cela demande de concessions et de respect. A La Versanne, il est une maison dont chaque mur est jointé d’abnégation. Son immense cheminée diffuse sous forme de chaleur ce que chacun lui a donné. Une demeure qui réchauffe comme elle nous oblige.

L’amour qu’on n’a pas forcément su se dire, le coronavirus nous empêchera une fois de plus de l’exprimer au moment où l’on en aurait eu le plus besoin. Mais les étreintes émues, les embrassades attendront. Par esprit de responsabilité pour ceux qui sont encore là et que le virus pourrait atteindre.

Ce que j’aurais aimé dire au moment où Mamie rejoindra Papi dans ce petit cimetière au-dessus du village, c’est que grâce à eux nous sommes faits du même bois, nourris par la même sève, celle de cette ferme du Pilat perdue dans les sapins. La rouille du quotidien, les tempêtes de la vie, les angoisses du temps ne pourront jamais consumer totalement cette essence. Nous sommes de La Versanne, de son micro-climat, de cette terre, de ces gestes, de ces efforts, de ces grands-parents, de leur volonté. Cet héritage est une fierté et un engagement. Nous l’avons sous les pieds et dans le cœur. Un enracinement qui élève et unit.

Aujourd’hui nous sommes confinés loin de La Versanne et pourtant son esprit nous habite. Et plus j’y pense, plus j’ai envie qu’il contamine le monde à son tour. Bâtir ensemble c’est apprendre à prévoir (les courses pour un régiment), à agir ensemble (qui fait quoi, puisqu’il faut le faire ?) et à profiter des fruits de son travail (cette vue sur les Alpes !). « Être homme, disait Antoine de Saint-Exupéry, c’est précisément être responsable. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ». Le monde actuel donne plutôt l’impression d’un champ de ruines que nos « responsables » déplacent au gré du vent en prenant soin de n’abîmer aucune pierre, de ne froisser personne. Ils nous abandonnent en fait à la merci de tous les orages. Une maison sans murs ne peut guère abriter les rêves, les repas, les apprentissages, les amours. Il en est de même dans les cœurs. Sans limite, pas de liberté. N’est-il pas venu le temps de s’atteler ensemble à la mission que s’était assigné le père du Petit Prince ? La Versanne, « je te bâtirai dans le cœur de l’homme ».

Auteur :
Jean-Baptiste Bois

Publié par magrenobloise

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