Pierre-Joseph Proudhon

Voici de nouveau (IV) quelques extraits de Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la Propriété ?

Des causes de nos erreurs : origine de la propriété.

La détermination de la véritable forme de la société humaine exige la solution préalable de la question suivante :
La propriété n’étant pas notre condition naturelle, comment s’est-elle établie ? Comment l’instinct de société si sûr chez les animaux a-t-il failli dans l’homme ? Comment l’homme, né pour la société, n’est-il pas encore associé ?

Il cherche la société, mais il  fuit la contrainte et la monotonie : il est imitateur, mais amoureux de ses idées et fou de ses ouvrages. P. 197

Mais l’homme ne devient habile qu’à force d’observations et d’expériences. P.205

Il réfléchit donc, puisque observer, expérimenter, c’est réfléchir ; il raisonne, puisqu’il ne peut pas ne pas raisonner ; et en réfléchissant il se fait illusion ; en raisonnant, il se trompe, et il croit avoir raison, il s’obstine, il abonde dans son sens, il s’estime lui-même et méprise les autres. Dès lors, il s’isole, car il ne pourrait se soumettre à la majorité qu’en faisant abnégation de sa volonté et de sa raison, c’est-à-dire qu’en se reniant lui-même, ce qui est impossible. Et cet isolement, cet égoïsme rationnel, cet individualisme d’opinion enfin, durent aussi longtemps que la vérité ne lui est pas démontrée par l’observation par l’expérience. P.205

D’abord les abeilles ne manqueraient pas d’essayer de quelque procédé industriel nouveau,  par exemple, de faire leurs alvéoles rondes ou carrées. Les systèmes et les inventions iraient leur train, jusqu’à ce qu’une longue pratique, aidée d’une savante géométrie, eput démontré que la figure hexagone est la plus avantageuse. Puis il y aurait des insurrection : on dirait aux bourdons de se pourvoir, aux reines de travailler ; la jalousie se mettrait parmi les ouvrières, les discordes éclateraient, chacun voudrait bientôt produire pour son propre compte, finalement la ruche serait abandonnée et les abeilles périraient. Le mal, comme un serpent cachée sous les fleurs, se serait glissé dans la république méllifère par cela même qui devait en faire la gloire, par le raisonnement et la raison. P. 206

Ainsi, le mal moral, c’est-à-dire dans la question qui nous occupe, le désordre dans la société s’explique naturellement par notre faculté de réfléchir. P.206

Le paupérisme, les crimes, les révoltes, les guerres, ont eu pour mère l’inégalité des conditions, qui fut fille de la propriété, qui naquit de l’égoïsme, qui fut engendrée du sens privé, qui descend en ligne directe  de l’autocratie de la raison. L’homme n’a commencé ni pas le crime, ni par la sauvagerie, mais par l’enfance, l’ignorance, l’inexpérience. P. 206

Doué d’instincts impérieux, mais placés sous la condition du raisonnement, d’abord il réfléchit peu et raisonne mal ; puis à force de mécomptes, peu à peu ses idées se redressent et se raison de perfectionne. C’est, en premier lieu, le sauvage qui sacrifie tout à une bagatelle, et puis qui se repent et pleure (…). P. 206

L’homme est né sociable, c’est-à-dire qu’il cherche dans toutes ses relations l’égalité et la justice ; mais il aime l’indépendance et l’éloge : la difficulté de satisfaire en même temps à ces besoins divers est la première cause du despotisme de la volonté et de l’appropriation qui en est la suite. P. 207

D’un côté, l’homme a continuellement besoin d’échanger ses produits ; incapable de balancer des valeurs sous des espèces différentes, il se contente d’en juger par approximation, selon sa passion et son caprice ; et il se livre à un commerce infidèle, dont le résultat est toujours l’opulence et la misère.
Ainsi, les plus grands maux de l’humanité lui viennent de sa sociabilité mal exercée, de cette même justice dont elle est si fière, et qu’elle applique avec une si déplorable ignorance.  P.207

Cette éducation progressive et douloureuse de notre instinct, cette lente et insensible transformation de nos perceptions spontanées en connaissance réfléchies ne se remarque point chez les animaux, dont l’instinct reste fixe et ne s’éclaire jamais. P. 207

Selon Frederic Cuvier , qui a si nettement séparé dans les animaux l’instinct de l’intelligence, l’instinct est une force primitive et propre, comme la sensibilité, comme l’irritabilité, comme l’intelligence. Le loup et le renard, qui reconnaissent les pièges où ils sont tombés et qui les évitent, le chien et le cheval, qui apprennent jusqu’ç la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence. Le chien, qui cache les restes de son repas, l’abeille, qui construit sa cellule, l’oiseau, qui construit son nid, n’agissent que par instinct. Il  a de l’instinct jusque dans l’homme ; c’est pas un instinct particulier que l’enfant tette en venant au monde. Mais dans l’homme, presque tout se fait par intelligence, et l’intelligence y supplée à l’instinct. L’inverse a lieu pour les animaux, l’instinct leur a été donné comme supplément de l’intelligence.

Laconisme = manière de s’exprimer en peu de mots.

L’intelligence et l’instinct étant donc communs, quoique à divers degrés, aux animaux et à l’homme, qu’est-ce qui distingue celui-ci ? Selon F. Cuvier, c’est la réflexion ou la faculté de considérer intellectuelle, par un retour sur nous-mêmes, nos propres modifications.
Ceci manque de netteté et demande explication.
Si l’on accorde l’intelligence aux animaux, il faut aussi leur accorder, à un degré quelconque, la réflexion ; car la première n’existe pas sans la seconde, et F. Cuvier lui-même l’a prouvé par une foule d’exemples.

Ainsi l’homme est sociable par instinct, et, chaque jour, il le devient par raisonnement et par élection : a créé au commencement sa parole d’instinct, il a été poète par inspiration ; il fait aujourd’hui de la grammaire une science  et de la poésie un art ; il croit en Dieu et à une vie futur par une notion spontanée et que j’ose appeler instinctive ; et cette notion, il a exprimée tour à tour sous des formes monstrueuses, bizarres, élégantes, consolantes, ou (…)

L’homme s’expliquera un jour ce qu’est ce Dieu que cherche sa pensée, ce qu’il peut espérer de cet autre monde auquel son âme aspire. P.209

C’est l’instinct qui produit les passions et l’enthousiasme ; c’est l’intelligence qui fait le crime et la vertu. P. 209

Chez les animaux, il ne se fait aucune transmission de connaissances ; les souvenirs de chaque individu périssent avec lui. p. 209

Il serait donc insuffisant de dire que ce qui nous distingue des animaux, c’est la réflexion, si l’on entendait par là la tendance constante de notre instinct à devenir intelligence. Tanqt que l’homme est soumis à l’instinct, il n’a aucune conscience de ce qu’il fait ; il ne se tromperait jamais, et il n’y aurait pour lui ni erreur, ni mal, ni désordre, si, de même que les anilmaux, il n’avait que l’instinct pour moteur. Mais le Créateur nous a doués de réflexion, qafin que notr instinct devînt intelligence ; et, comme cette réflexion et la connaissance qui en résulteont des degrés, il arrive que dans les commencements notre instinct est contrarié plutôt que guidé par la réflexion ; par conséquent, que notre faculté de penser nous fait agir contrairement à notre nature et à notre fin ; que, nous trompant, nous faisons le mal et nous en souffrons, jusqu’à ce que l’instinct qui nous porte au bien, et la réflexion qui nous fait trébucher dans le mal soient remplacés par la science du bien et du mal, qui nous fasse avec certitude chercher l’un et éviter l’autre. P. 209

Pour continuer la figure, le mal est le produit d’un inceste entre deux puissances contraires ; le bien sera tôt ou tard l’enfant légitime de leur sainte et mystérieuse union. P.210

La propriété, née de la faculté de raisonner, se fortifie par les comparaisons. Mais, de même que la réflexion et le raisonnement sont postérieurs à la spontanéité, l’observation à la sensation, l’expérience à l’instinct, de même la propriété est postérieur à la communauté. La communauté, ou association en mode simple, est le but nécessaire, l’essor primordial de la sociabilité, le mouvement spontané par lequel elle se manifeste et se pose : c’est, pour l’homme, la première phase de civilisation. Dans cet état de société, que les jurisconsultes ont appelé communauté négative, l’homme s’approche de l’homme, partage avec lui les fruits de la terre, le lait, et la chair des animaux ; peu à peu cette communauté, de négative qu’elle est tant que l’homme ne produit rien, tend à devenir positive et engrenée par le développement du travail et de l’industrie. Mais c’est alors que l’autonomie de la pensée, et la terrible faculté de raisonner du mieux et du pire, apprennent à l’homme que si l’égalité est la condition nécessaire de la société, la communauté est la première espèce de servitude. P.210

La communauté, premier mode, première détermination de la sociabilité, est le premier terme du développement social, la thèse ; la propriété, expression contradictoire de la communauté, fait le second terme, l’antithèse. Reste à découvrir le troisième terme, la synthèse, et nous aurons la solution demandée. Or, cette synthèse résulte nécessairement de la correction de la thèse par l’antithèse ; donc il faut, par un dernier examen de leurs caractères, en éliminer ce qu’elles renferment d’hostile à la sociabilité ; les deux restes formeront, en se réunissant, le véritable mode d’association humanitaire. P.210

2. Caractères de la communauté et de la propriété.

Je ne dois pas dissimuler que, hors de la propriété ou de la communauté, personne n’a conçu de société possible : cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la propriété. Les inconvénients de la communauté sont d’une telle évidence, que les critiques n’ont jamais dû employer beaucoup d’éloquence pour en dégoûter les hommes.

Atonie = manque de tonicité ; de rigueur.

Jean-Jacques Rousseau, confondant la communauté et l’égalité, a-t-il dit quelque part que, sans l’esclavage, il ne concevait pas l’égalité des conditions possible. P. 211

Les membres d’une communauté, il est vrai, n’ont rien en propre ; mais la communauté est propriétaire, et propriétaire non-seulement des biens, mais des personnes et des volontés.
Cependant d’après ce principe de propriété souveraine que dans toute communauté le travail, qui ne doit être l’homme qu’une condition imposée par la nature, devient un commandement humain, par là même odieux ; que l’obéissance passive, inconciliable avec une volonté réfléchissante, est rigoureusement prescrite.

La fidélité a des règlements toujours défectueux, quelque sage qu’on les suppose, ne souffre aucune réclamation ; que la vie, le talent, toutes les facultés de l’homme sont propriétés de l’Etat, qui a droit d’en faire, pour l’intérêt général, tel usage qu’il lui plaît ; que les sociétés particulières doivent être sévèrement défendues, malgré toutes les sympathies et antipathies de talents et de caractères, parce que tolérer serait introduire de petites communautés dans la grande, et par conséquent des propriétés ; que le fort doit faire la tâche du faible, bien que ce devoir soit de bienfaisance, non d’obligation, de conseil, non de précepte :

Précepte : Formule qui exprime un enseignement, une règle (art, science, morale, etc.).

Que l’homme enfin dépouillant son moi, sa spontanéité, son génie, ses affections, doit s’anéantir humblement devant la majesté et l’inflexibilité de la commune. P .212

La communauté est inégalité, mais dans les sens inverse de la propriété. La propriété est l’exploitation du faible par le fort ; la communauté est l’exploitation du fort par le faible.
Dans la propriété, l’inégalité des conditions résulte de la force, sous quelque nom qu’elle se déguise : force physique et intellectuelle ; force des évènements, hasard, fortune ; force de propriété acquise, etc. Dans la communauté, l’inégalité vient de la médiocrité du talent et du travail, glorifiée à l’égal de la force. P.212

Dans la propriété, l’inégalité des conditions résulte de la force, sous quelque nom qu’elle se déguise : force physique et intellectuelle ; force des hasards, fortune ; force de propriété acquise, etc. Dans la communauté, l’inégalité vient de la médiocrité du talent et du travail, glorifiée à l’égal de la force. Cette équation injurieuse révolte la conscience et fait murmurer le mérite ; car, si ce peut être un devoir au fort de secourir le faible, il veut le faire par générosité, il ne supportera jamais la comparaison. Qu’il soient égaux par les conditions du travail et du salaire, mais que jamais le soupçon réciproque d’infidélité à la tâche commune n’éveille leur jalousie. P.212

La communauté est oppression e servitude. L’homme veut bien se soumettre à la loi du devoir, servir sa patrie, obliger ses amis, mais il veut travailler à ce qui lui plaît, autant qu’il lui plaît ; il veut disposer  de ses heures, n’obéir qu’à la nécessité, choisir ses amitiés, ses récréations, sa discipline ; rendre service par raison, non par ordre ; se sacrifier par égoïsme, non pas une obligation servile. La communauté est essentiellement contraire au libre exercice de nos facultés, à nos penchants les plus nobles, à nos sentiments les plus intimes : tout ce qu’on imaginerait pour la concilier avec les exigences de la raison individuelle et de la volonté, n’aboutirait qu’à changer la chose en conservant le nom ; or, si nous cherchons la vérité de bonne foi, nous devons éviter les disputes de mots. P.212

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :