Pierre-Joseph Proudhon, suite et fin (V)

Pour terminer, voici dans une cinquième partie les extraits finaux de « Qu’est-ce que la propriété ? » de l’économiste du 19ème siècle Pierre Joseph Proudhon.

La modération dans le vol est toute la vertu. P.215

Si ce mémoire eût paru du temps de Bossuet, ce grand théologien aurait prouvé par l’écriture, les pères, la tradition, les conciles, les papes, que la propriété est de droit divin, tandis que l’usure est une invention du diable :

On vole – 14 par le commerce, lorsque le bénéfice du commerçant dépasse le salaire légitime de sa fonction. P.217

On vole – 15 – en bénéficiant sur son produit, en acceptant une sinécure, en se faisant allouer de gros appointements. P.217 Sinécure = situation de tout repos.

Le fermier qui vend au consommateur son blé tant, et qui au moment du mesurage plonge sa main dans le boisseau et détourne une poignée de grains, vole ; le professeur, dont l’Etat paye les leçons, et qui par l’entremise d’un libraire les vend au public une seconde fois, vole ; le sinécuriste, qui reçoit en échange de sa vanité un très gros produit, vole.

L’éditeur de ce livre et moi, qui en suis l’auteur, nous volons, en le faisant payer le double de ce qu’il vaut. P.217

La justice, au sortir de la communauté négative, appelée par les anciens poètes âge d’or, a commencé par être le droit de la force. Dans une société qui cherche son organisation, l’inégalité des facultés réveille l’idée de mérite ; l’équité suggère le dessein de proportionner non-seulement l’estime, mais encore les biens matériels au mérite personnel ; et comme le premier et presque le seul mérite reconnu  et alors la force physique, c’est le plus fort aristos, qui étant par là même le plus méritant, le meilleur, aristos, a droit à la meilleur part ; et si on la lui refuse, tout naturellement il s’en empare.

Page 219 – Page sur l’Eglise.

L’homme vivant naturellement en société, suit naturellement aussi un chef. Dans l’origine, ce chef est le père, le patriarche, l’ancien c’est-à-dire le prud’homme, le sage, dont les fonctions, par conséquent, sont toutes de réflexion et d’intelligence.

Mais la royauté date de la création de l’homme ; elle a subsisté dans les temps de communauté négative ; (…) première détermination de l’idée de justice, c’est-à-dire qu’avec la première détermination de l’idée de justice, c’est-à-dire avec le règne de la force. P.222

Parfaire une œuvre commencée. P. 222

De temps en temps, l’ambition fit surgir des usurpateurs, des supplanteurs de rois, ce qui donna lieu de nommer les uns rois de droit, rois légitimes, et les autres tyrans.

Sous quelque forme qu’elle se montre, monarchique, oligarchique, démocratique, la royauté, ou le gouvernement de l’homme par l’homme, est illégale et absurde. P. 222

L’homme, pour arriver à la plus prompte et à la plus parfaite satisfaction de ses besoins, cherche la règle : dans les commencements, cette règle est pour lui vivante, visible et tangible ; c’est son père, son maître, son roi.

Plus l’homme est ignorant, plus son obéissance, plus sa confiance dans son guide est absolue. P. 223

Mais l’homme, dont la loi est de se conformer à la règle, c’est-à-dire de la découvrir par la réflexion et le raisonnement est une protestation contre l’autorité, un commencement de désobéissance. P. 223

Du moment que l’homme chez les motifs de la volonté souveraine, de ce moment-là, l’homme est révolté. P.223

S’il n’obéit plus parce que le roi commande, mais parce que le roi prouve, on peut affirmer que désormais il ne reconnaît plus aucune autorité, et qu’il s’est fait lui-même son propre roi.

A mesure que la société s’éclaire, l’autorité royale diminue : c’est un fait dont toute l’histoire rend témoignage. A la naissance des nations, les hommes ont beau réfléchir et raisonner : sans méthodes, sans principes, ne sachant pas même faire usage de leur raison,, ils ne savent s’ils voient juste ou s’ils se trompent ; alors l’autorité des rois est immense, aucune connaissance acquise ne venant la contredire. Mais peu à peu l’expérience donne des habitudes, et celles-ci des coutumes ; puis les coutumes se formulent en maximes, se posent en principes, en un mot, se traduisent en lois, auxquelles le roi, la loi vivante, est forcé de rendre hommage. Vient un temps où les coutumes et les lois son si multipliées, que la volonté du prince est pour ainsi dire enlacée par la volonté générale ; qu’en prenant la couronne il est obligé de jurer qu’il gouvernera conformément aux coutumes et aux usages, et qu’il n’est lui-même que la  puissance exécutive d’une société dont les lois se sont faites sans lui. p.223

A force de s’instruire et d’acquérir des idées, l’homme finit par acquérir l’idée de science, c’et-à-dire l’idée d’un système de connaissance conforme à la réalité des choses et détruit de l’observation. Il cherche donc la science ou le système des corps bruts, le système des corps  organisés, le système de l’esprit humain, le système du monde : comment le chercherait-il pas aussi le système de la société ?

Il comprend du même coup que si l’homme est né sociable, l’autorité de son père sur lui cesse du jour où sa raison étant formée et son éducation faite, il devient l’associé de son père ; que son véritable chef et son roi est la vérité démontrée ; que la politique est une science, non une finasserie ; et que la fonction de législateur se réduit, en dernière analyse, à la recherche méthodique de la vérité. P.224

La société cherche l’ordre dans l’anarchie. P. 224

Tout le monde est roi ; mais quand ce quelqu’un aura parlé, je dirais, moi : Personne n’est roi ; nous sommes, bon gré malgré nous, associés.
Toute question de politique intérieure doit être vidée d’après les données de la statistique départementale ; toute question de politique extérieure est une affaire de statistique internationale. La science du gouvernement appartient (…). Comme l’opinion de personne ne compte qu’autant qu’elle est démontrée, personne ne peut mettre sa volonté à la place de la raison, personne n’est roi. P.225

Le peuple est la gardien de la loi, le peuple est le pouvoir exécutif. Or, qu’est-ce que reconnaîtr une loi ? C’est vérifier une opération de mathématique ou de métaphysique ; c’est répéter une expérience, observer un phénomène, constater un fait. La nation seule a le droit de dire : Mandons et ordonnons. P.225

Le propriétaire, le voleur, le héros, le souverain, car tous ces coms sont synonymes, impose sa volonté pour loi, et ne souffre ni contradiction ni contrôle, c’est-à-dire qu’il prétend être pouvoir législatif et pouvoir exécutif tout à la fois.

Si les biens sont des propriétés, comment les propriétaires ne serait-ils pas rois et rois despotiques, rois en proportion de leurs facultés bonitaires ? Et si chaque propriétaire est majesté souveraine dans la sphère de sa propriété, roi inviolable dans toute l’étendue de son domaine, comment un gouvernement de propriétaires ne serait-il pas un chaos et une confusion ?

Si de pareilles idées pénètres jamais dans les esprits, ce sera fait du gouvernements représentatif et de la tyrannie des parleurs. Autrefois la science, la pensée, la parole, étaient confondues sous une même expression ; pour désigner un homme fort de pensées et de savoir, on disait un homme prompt à parler et puissant dans le discours. Depuis longtemps la parole a été par abstraction séparée de la science et de la raison ; peu à peu cette abstraction s’est comme disent les logiciens, réalisée dans la société, si bien que nous avons aujourd’hui des savants de plusieurs espèces qui ne parlent guère, et des parleurs qui ne sont même pas savants dans la science de la parole. Ainsi un philosophe n’est plus un savant ; c’est un parleur. Un législateur, un poète, furent jadis des hommes profonds et divins :  aujourd’hui le moindre choc fait rendre un intermidable son ; chez le parleurn, le flux du discours est toujours en raison directe de la pauvreté de la pensée. Les parleurs gouvernent le monde ; ils nous étourdissent, ils nous assomment, ils nous pillent, ils nous sucent le sang et ils se moquent de nous ; quant aux savants, ils se taisent ; s’ils veulent dire un mot, on leur coupe la parole. Qu’ils écrivent. P. 264

Détermination de la troisième forme sociale. Conclusion

Donc, point de gouvernement, point d’économie publique, point d’administration possible avec la propriété pour base.

La communauté chercher l’égalité et la loi : la propriété, née de l’autonomie de la raison et du sentiment du mérite personnel, veut sur toutes choses l’indépendance et la proportionnalité.
Mais la communauté prenant l’uniformité pour la loi, et le nivellement pour l’égalité, devient tyrannique et injuste : la propriété, par son despostisme et ses envahissements, se montre bientôt oppressive et insociable.

Libertas, liberare, libratio, liberté, délivrer, libration, balance (livre), toutes expressions dont l’étymologie paraît commune. La liberté est la balance des droits et des devoirs : rendre un homme libre, c’est le balancer avec les autres, c’est-à-dire le mettre à leur niveau.

Nous recherchons par une méthode analytique ce que chacun d’elles contient de vrai, de conforme au vœu de la nature et aux lois de la sociabilité, nous éliminons ce qu’elles renferment d’éléments étrangers ; et le résultat donne une expression adéquate à la forme naturelle de la société humaine, en un mot la liberté.

La liberté est égalité, parce que la liberté n’existe que dans l’état social, et que hors de l’égalité il n’y a pas de société.
La liberté est anarchie, parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la nécessité. P.228

La liberté est proportionnalité parce qu’elle laisse toute latitude à l’ambition du mérite et à l’émulation de la gloire. P.228

La sociabilité dans l’homme, devenant justice par réflexion, équité par engendrement de capacités, ayant pour formule la liberté, est le vrai fondement de la morale, le principe et la règle de toutes nos actions. Le devoir et le droit naissent en nous du besoin, qui, selon qu’on le considère par rapport aux êtres extérieurs, est droit, et, par rapport à nous-mêmes devoir.

C’est un besoin de manger et de dormir : c’est un droit de nous procurer les choses nécessaires au sommeil et à l’alimentation ; c’est un devoir d’en suer lorsque la nature le demande.
C’est un besoin de travailler pour vivre : c’est un droit, c’est un devoir.

La fidélité conjugale est de justice ; l’adultère est un crime de lèse-société. C’est un besoin d’échanger nos produits contre d’autres produits :  c’est un droit que cet échange soit fait avec équivalence, et puisque nous consommons avant de produire, ce serait un devoir, si la chose dépendant de nous, que notre dernier produit suivît notre dernière consommation. Le suicide est une banqueroute frauduleuse. C’est un besoin d’accomplir notre tâche selon les lumières de notre raison : c’est un droit

Nul ne souffre de sa victoire. P.229

La liberté applaudit au dévouement et honore de ses suffrages
Surérogation = ce que l’on fait au-delà de ce qui est dû ou obligé. P.229

La justice suffit à l’équilibre social ; le dévouement est de surérogation. Heureux cependant celui qui peut dire : Je me dévoue.
La liberté est essentiellement organisatrice : pour assurer l’égalité entre les hommes, l’équilibre entre les nations, il faut que l’agriculture et l’industrie, les centres d’instruction, decommerce et d’entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l’espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc., dans des proportions si justes, si savantes, si bien combinées, qu’aucun lieu ne présente jamais ni excès ni défaut de population, de consommation et de produit. P.222

Que répondre, en effet, à un homme qui vous dit : « Je ne veux pas me dévouer ? «  Faudra-t-il le contraindre ? Quand le dévouement est forcé, il s’appelle oppression, servitude, exploitation de l’homme par l’homme. C’est ainsi que les prolétaires sont dévoués à la propriété. » p. 229

Au despotisme de la volonté succèdera le règne de la raison. P.230

Pourquoi cette manie de diviniser un homme dont le principal mérite fut de déraisonner sur une foule de choses qu’il ne connaissait que de nom, dans le plus étrange langage qui fut jamais ? Quiconque admet l’infaillibilité d’un homme, devient par là même incapable d’instruire les autres ; quiconque fait abnégation de sa raison, bientôt proscrira le libre examen. P. 230

La possession est dans le droit ; la propriété est conte le droit. Supprimez la propriété en conservant la possession ; et, par cette seule modification dans le principe, vous changerez tout dans les lois, le gouvernement, l’économie, les institutions : vous chassez le mal de la terre. P.231

II. Le droit d’occuper étant égal pour tous, la possession varie comme le nombre des possesseurs ; la propriété ne peut se former.
III. L’effet du travail étant aussi le même pour tous, la propriété se perd par l’exploitation étrangère et par le loyer.
IV. Tout travail humain résultat nécessairement d’une force collective, toute propriété devient, par la même raison, collective et indivise : en termes plus précis, le travail détruit la propriété. P.231

VIII. Les hommes sont associés par la loi physique et mathématique de la production, avant de l’être par leur plein acquiescement : donc l’égalité des conditions est de justice, c’est-à-dire de droit social, de droit étroit ; l’estime, l’amitié, la reconnaissance, l’admiration, tombent seules dans le droit équitable ou proportionnel. P .231

X. La politique est la science de la liberté : le gouvernement de l’homme par l’homme, sous quelque nom qu’il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie. P.232

Jeune homme, que la corruption du siècle indigne et que le zèle de la justice dévore, si la patrie vous est chère, et si l’intérêt de l’humanité vous touche, osez embrassez la cause de la liberté. Dépouillez votre vieil égoïsme, plongez-vous dans le flot populaire de l’égalité naissante ; là, votre âme retrempée puisera une sève et une vigueur inconnue ; votre génie amolli retrouvera une indomptable énergie ; votre cœur déjà flétri peut-être rajeunira. P.232

Tout changera d’aspect à vos yeux épurés : des sentiments nouveaux feront naître en vous de nouvelles idées ; religion, morale, poésie, art ; langage, vous apparaîtront sous une forme plus grande et plus belle ; et, certain désormais de votre foi, enthousiaste avec réflexion, vous saluerez l’aurore de la régénération nouvelle.
Et vous, tristes victimes d’une odieuse loi, vous, qu’un monde railleur dépouille et outrage, vous, dont le fruit fut toujours sans fruit e le repos sans espérance, consolez vous, vos larmes sont comptées. Les pères ont semé dans l’affliction, les fils moissonneront dans l’allégresse.
O Dieu de liberté ! Dieu d’égalité ! Dieu qui avait mis dans mon cœur le sentiment de la justice avant que ma raison l’eût compris, écoute ma prière ardente. C’est toi qui m’as dicté tout ce que je viens d’écrire. Tu as formé ma pensée, tu as dirigé mon étude, tu as sevré mon esprit de curiosité et mon cœur d’attachement, afin que je publie ta vérité devant le maître et l’esclave. J’ai parlé selon la force et le talent que m’as donnés ; c’est à toi d’achever ton ouvrage. Tu sais si je cherche mon intérêt ou ta gloire, ô Dieu de liberté ! Ah ! périsse ma mémoire et que l’humanité soit libre ; que je vois dans mon obscurité le peuple enfin instruit ; que de nobles instituteurs l’éclairent ; que des cœurs désintéressés le guident. Abrège, s’il se peut, le temps de notre épreuve ; étouffe dans l’égalité l’orgueil et l’avarice ; confonds cette idolâtrie de la gloire qui nous retient dans l’abjection ; apprends à ces pauvres enfants qu’au sein de la liberté il n’y a plus ni héros ni grands hommes. Inspire au puissant, au riche, à celui dont mes lèvres jamais ne prononceront le nom devant toi, l’horreur de ses rapines ; qu’il demande le premier d’être admis à restitution, que la promptitude de son regret le fasse seul absoudre. Alors grands et petits, savants et ignorants, riches et pauvres, s’uniront dans une fraternité ineffable ; et, tous ensemble, chantant un hymne nouveau, relèveront ton autel, Dieu de liberté et d’égalité ! p.237

Le problème avec la vérité, c’est qu’elle est relative.

Publié par magrenobloise

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