Des chercheurs déconnectés

Dans une interview du sociologue paru dans le Dauphiné Libéré ce jour, nous pouvons lire les pensées de Gérôme Truc, chercheur au CNRS qui travaille sur la mémoires des attentats. Ici nous vous publions de larges extraits.

Pour le chercheur, l’attentat est l’occasion d’une récupération politique de l’extrême droite. Il dit que « des attentats peuvent avoir été oubliés à un niveau collectif, mais la mort du prêtre Jacques Hamel, par exemple, ceux qui vivent dans la région, en zone rurale, les catholiques pratiquants, sont restés marqués. » Les attentats seront peut-être oubliés par une large partie de la population, mais les enseignants ne l’auront pas oublié. Il indique : « Nous devons rester lucides afin de maintenir un dialogue relativement apaisé au sein de la société, et de ne pas renier nos valeurs et nos principes, ne pas tomber dans le piège des terroristes, qui consiste à produire une droitisation de la société, un affaiblissement de la cohésion sociale. »

(Le Dauphiné Libéré) « Vous écrivez aussi qu’après ces attentats, la société française ne se disloque pas tant que ça… Il existe des motifs d’espoir ?« 

« Oui. C’est là que les sciences sociales sont précieuses. On a un rapport à la réalité qui est toujours biaisé par ce que l’on voit autour de nous, ou à travers les médias. Ce que l’on voit à travers ces derniers, les impressions des journalistes, n’est pas toujours conforme à la réalité sociale. Quand l’événement se produit, on ne peut pas dire immédiatement quels en sont les effets. On imaginait qu’après les attentats de 2015, on aurait pu percevoir une montée de l’islamophobie. Mais ça n’a pas déclenché des pogroms, comme on a pu le voir dans le passé, ou dans d’autres pays. On note bien une recrudescence ponctuelle d’agressions motivées par des raisons racistes ou islamophobes, mais ça redescend très vite.

Avec mes collègues Laurie Boussaguet et Florence Faucher, puis avec Vincent Tiberj, on montre que cela résulte des discours tenus par les pouvoirs publics. C’est là que le discours d’Emmanuel Macron est salutaire. Face à l’emballement des réseaux sociaux, et à l’agenda de certains extrémistes, on a un discours de retenue, qui fait appel à la dignité. On est loin du discours de George W. Bush après le 11-Septembre, et sa guerre contre le monde musulman, assimilé au terrorisme. La réaction sociale à un attentat dépend directement de ce que les gens perçoivent à travers les médias. Ce qui s’est passé le 11-Septembre inaugure la matrice de ce que l’on vit aujourd’hui. Quand on nous martèle qu’on est en « guerre », il y a un agenda politique derrière. Attention à cette métaphore qui charrie beaucoup d’images… »

La caisse de résonance d’un attentat liée à la couverture médiatique et aux réseaux sociaux serait en décalage avec l’opinion publique, peut-on lire dans vos écrits…

« Sur les faits et l’impact d’un attentat sur la société, et ce que l’on en dit dans les médias, il y a un fossé. L’opinion publique en général sait raison garder, ne fait pas d’amalgames. Le Pew Research center avait même constaté qu’après janvier 2015, l’opinion des Français vis-à-vis des musulmans s’était améliorée à l’été 2015. Cela montre à quel point les Français avaient fait le distinguo entre les musulmans et les terroristes. C’est ce que montrent les travaux de Vincent Tiberj : il ne faut pas perdre de vue que dans la société française, on devient de plus en plus tolérant aux étrangers, aux musulmans, aux homosexuels, on n’est plus dans la France des années 70. Pour autant, il n’en reste pas moins que dans certains médias, on va se retrouver confronté à des torrents d’islamophobie alimentés par l’extrême droite. Cela s’explique par une sociologie économique du champ journalistique : une conséquence directe de la libéralisation du marché de l’information, l’apparition de chaînes d’information en continu avec des talk-shows, avec des gens aux idées bien arrêtées, de style Eric Zemmour.

Ce que l’on vit actuellement, avec vingt ans de retard, c’est que les États-Unis ont vécu avec le 11-Septembre, et ça a donné Donald Trump. Il y a eu peu de réactions islamophobes après cet attentat, elles étaient marginales. En revanche, le peu qui existent suffit à créer des groupuscules islamophobes, et au fil du temps, deviennent « mainstream », car elles jouent avec le buzz. Il y aurait un impératif de régulation du CSA, c’est ce qu’expliquent Claire Sécail et Pierre Lefébure, dans leur chapitre, sur le rôle des médias. »

Publié par magrenobloise

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