Front Populaire – De la nostalgie au pays de la Covidie

OPINION. Le nouveau monde est en marche camarade ! Hier appartient au passé, demain appartient à chez soi. Ou plutôt, hier revient. La guerre, comprends-tu. Le couvre-feu en plus d’une société qui adopte le couvre-chef. Mais pour quelle guerre ? Une guerre contre la mort ou contre la vie ?

De de la nostalgie au pays de la Covidie

Le nouveau monde est en marche camarade ! Hier appartient au passé, demain appartient à chez soi. Ou plutôt, hier revient. La guerre, comprends-tu. Le couvre-feu en plus d’une société qui adopte le couvre-chef. Mais pour quelle guerre ? Une guerre contre la mort ou contre la vie ? Pour l’altruisme, ou contre le sentiment égoïste ? Pour refaire société, mais de son côté ? Nous guerroyons surtout contre nous-mêmes je l’admets, contre une société qui avait pris l’habitude de la jouissance facile. De l’achat compulsif, à l’orgie de nourriture et d’alcool, jusqu’à l’ivresse des corps. Camarade, je comprends que cette ivresse dont je te parle il y a bien longtemps que tu ne l’as pas sentie, ou peut-être même frôlée. Les années 80 sont bien loin, les nouvelles féministes ardentes de l’anti-mâle rôdent au coin de la rue, le puritain n’est lui non plus pas bien loin. L’opium libérateur des sens a lui aussi été remplacé par la marie-jeanne, annihilatrice de pérégrinations sensorielles. Je l’avoue aussi bien volontiers, que ce sont ces plaisirs des sens qui me permettent d’apprécier ces plaisirs de la contemplation. De ces après-midis à marcher le long des quais de la Seine jusqu’à aux musées aujourd’hui bien désertés, à flâner aux terrasses de cafés nantais de la place Royale, à contempler le paysage sauvage des Landes au mois de Juin avec la sérénité de la vie tumultueuse. Sens-tu cette frustration ?

Ma question au fond, est une question érotique tu l’auras compris. Je me demande donc où sont passées ces bouches, que l’État ne saurait voir ? Car oui, notre société s’enorgueillit d’être une société des femmes libérées, des seins apparents au nipples out. Cette société du corps érotique, elle me plait, c’est la mienne. Le cheveu, après tout, n’était-il pas marqueur érotique, lui aussi, plutôt qu’un simple marqueur social ? La toison blond vénitien libérée au vent d’un printemps qui laisse s’échapper des effluves de parfum de petit marseillais, jusqu’aux narines du passant juste croisé. Une petite madeleine que chacun a déjà vécu. Érotisme visuel, olfactif, et même tactile pour l’audacieux qui oserait venir démêler ce chignon monté de toute pièce.

Mais quid de ces bouches, qu’elles soient gonflées ou discrètes, roses pourpres ou d’un rouge sang, expressives ou muettes, lascives ou de marbre, masculines ou féminines. Elles ont disparu, les mots avec. As-tu remarqué ce silence, cette gêne sociale ? Le regard devenu gêné, déviant, hésitant, comme si sans la bouche, il ne pouvait exister. Le miroir de l’âme n’est-il pas en réalité le mouvement saccadé et irrégulier des battements de lèvres faisant s’échapper les syllabes, corps de nos échanges ? Comprends bien ce supplice, qui est aussi celui de cette boulangère, faisant répéter la commande de sandwiches jambon-beurre-emmental, que la désignation du doigt ne permet de clarifier sans ce mouvement en origami des lèvres, en trois temps, ordonnant un « Pa-ri-sien ». Et si en réalité, le premier medium de notre amour était aussi le seul et nécessaire de nos interactions. En fait, si le regard dévoile les pensées, la bouche encore plus. Quel mensonge n’a pas été décelé par une mauvaise intonation qu’une ouverture de bouche hésitante venait trahir ? Quel coup de cœur, un soir de rendez-vous amoureux, n’a pas été révélé par un regard indécelable sans ce mordillement de lèvres ? Trahison, révélation, déclaration, vocifération, abdication ! La bouche si elle est érotique, elle est la vie.

L’impératif sanitaire ordonne que les bouches soient cachées et, par capillarité, que les sexes soient bien rangés. La bouche, qu’en de rares exceptions nous venions redécouvrir aux tables des restaurant, le temps d’une cigarette dans les rues calmes pour aller retrouver sa tanière du travail à la maison, semble se dérober un peu plus. Cette hibernation sensuelle, ami, elle est partie pour durer. Combien de temps ? Je ne saurais te le dire. Le Miroir Noir avait donc raison, quand j’entends Elon le magicien parler de télépathie par l’implantation de puces électroniques dans nos cervelles. Vais-je donc devoir, demain, t’embrasser par la pensée ?

Outre la bouche, nos corps s’éloignent, se toisent même. Que deviennent alors nos interactions, nos rencontres que je sens si nécessaires dans un monde de si forte solitude. Se battre contre la mort, mais est-ce pour mieux affirmer la vie ? Si je m’en réfère à Montaigne, rien n’est moins sûr (« tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant »). Je sais pourtant que pour vivre heureux il faut vivre caché, mais peut-être la formule a-t-elle été excessivement prise au pied de la lettre. La vie donc, seul, masqué, à travailler, sans jouir ? Sans ivresse ? Sans éclats de rire ? Sans accolade ? Un complot des stoïciens ? Ou impérities de hauts fonctionnaires aux allures et vies grises qui viennent priver leurs semblables de ce qu’ils n’ont jamais connu ?

« Si vous avez eu la chance d’avoir vécu à Paris lorsque vous étiez un jeune homme, alors, où que vous alliez pour le reste de votre vie, elle reste avec vous, Paris est une fête » (Ernest. H). Cette chance, métamorphosée en névrose, nous accompagne toujours il est en vrai, entre nos murs fins et mal insonorisés de ces villes qui ont cessé de vivre depuis quelques mois, peut-être même depuis plus longtemps. L’ivresse de la table bien servie ou de l’érotisme discret du canard à l’orange de Marguerite D, devenus souvenirs nostalgiques, sont maintenant symboles d’une dépression collective de citoyens spectateurs d’un passé fantasmé.

« Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue», encore un temps.

Auteur :
Serge Bonnimou

Publié par magrenobloise

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