Front Populaire – Hommage à Samuel Paty : « Aujourd’hui est un jour bien triste »

TEMOIGNAGE. La rentrée des vacances de Toussaint s’ouvre par un hommage à Samuel Paty, assassiné après avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves. Claude, professeur d’histoire-géographie au collège, partage avec nous son état d’esprit.

Hommage à Samuel Paty : "Aujourd'hui est un jour bien triste"

Auteur

La rédactionPublié le 2 novembre 2020J’ACHÈTE LE HORS SÉRIE AU PRIX DE 12,90 €

Aujourd’hui 2 novembre 2020, retour de vacances, je retrouve mon établissement et mes élèves.

Aujourd’hui est un jour bien triste. Samuel Paty n’aura pas la même chance que moi, il ne retrouvera pas ses élèves. Son petit garçon, lui, apprend depuis 15 jours à vivre avec la seule mémoire de son père. En France, à deux pas d’ici, un fou de Dieu en a décidé ainsi. C’est abominable. Nous sommes très nombreux à s’être effondrés devant l’atroce nouvelle du 16 octobre. Un collègue d’histoire a été assassiné après le travail, parce qu’il faisait (bien) son travail. Nombreux sont ceux pour qui, comme moi, la douleur est toujours vive. Comment oublier l’image du cercueil au milieu de la cour d’honneur de la Sorbonne, un lieu si particulier pour moi, où, petit provincial, je débarquais à 20 ans pour poursuivre mes études d’histoire ? Comment arrêter de penser à l’extrême solitude dans laquelle notre collègue s’est retrouvé les jours précédant sa mort? Comment cela a-t-il bien pu arriver ? Aujourd’hui je suis en deuil, mais aussi en colère.

C’est avec la rage au ventre que je retourne en cours, et je ne suis pas le seul. La rage d’abord contre les fanatiques qui continuent de penser qu’on peut décapiter quelqu’un à cause d’un dessin.
La rage ensuite contre la chaine de dysfonctionnements qui a permis que l’ignoble arrive. Quelque chose d’anormal s’est passé, qui a mené à la mort d’un enseignant, et nous en sommes, je pense, collectivement responsables.
Comment, par exemple, un parent d’élève mythomane a-t-il pu déposer une plainte au commissariat contre un professeur si facilement ?
Comment un imam autoproclamé, sans enfant dans le collège, a-t-il pu obtenir un entretien avec le chef d’établissement, un rendez-vous qui avait pour objectif la mise en cause d’un enseignant ? Comment se fait-il que cette simple possibilité existe ?
Je fais partie d’un collectif de professeurs, les « Stylos Rouges »,  en colère contre l’hypocrisie ambiante qui règne depuis longtemps dans l’Education Nationale et l’environnement de mépris dont souffrent les professeurs, mépris orchestré par le ministre. J-M Blanquer, si prompt à nous encenser dans les médias, mais qui dans la réalité s’applique à détériorer nos conditions de travail depuis plus de 3 ans (Salaires, réforme des retraites, réforme du baccalauréat, entre autres). Nous ne demandons pas une statue, juste le respect.

Devant ce qu’est devenue l’école républicaine aujourd’hui, je ne suis pas optimiste et je me résigne à un avenir sombre. Une collègue intervenue récemment dans les médias voit dans l’Education Nationale un « temple de la lâcheté ». A une époque où l’on inverse si facilement les valeurs (« Ecole de la confiance » orwellienne de J-M Blanquer qui musèle la liberté d’expression… des enseignants!), lâcheté généralisée devant les parents d’élèves, concept biaisé de « bienveillance » utilisé à toutes les sauces quand il faut défendre l’indéfendable…), où les élèves et leurs parents connaissent leurs droits mais pas vraiment  leurs devoirs, où les réseaux sociaux peuvent agir comme caisse de résonnance dangereuse à la bêtise crasse et amplifient le harcèlement, où les fakenews sont des informations comme les autres, où l’on n’a plus beaucoup de respect -c’est un pléonasme- pour les enseignants (en grève, ou toujours en vacances, c’est selon, dans les débats des chaines d’info continue), où le relativisme règne (« Mila, elle l’a quand même bien cherché »), comment travailler sereinement à la transmission de nos valeurs républicaines ?

Aujourd’hui je me sens seul face à ma mission. Dans les quelques jours qui ont suivi l’assassinat, on a largement encensé les professeurs, leur promettant un soutien indéfectible. Le ministre de l’Education Nationale avait annoncé une rentrée décalée pour les élèves, permettant aux enseignants de se retrouver entre eux, pour réfléchir et être ensemble. C’était un minimum. Après un nouveau cafouillage, ce moment que nous demandions a finalement été annulé et tout le monde finalement reprend à 8h. Quel mépris !
Les dernières consignes ? Faites au mieux avec vos élèves pour leur rappeler quelques règles républicaines, sur la base d’un texte tronqué de J. Jaurès, et une minute de silence à 11h. Est-ce ainsi que l’on se défend quand nous sommes « en guerre » ?
Je respecterai évidemment ce moment collectif de recueillement ; mes élèves aussi, j’ai confiance en eux.
Puis, je ferai mon métier de professeur d’histoire. Je les ferai réfléchir sous forme de cours dialogué après lecture d’un texte de F. Buisson, « Le premier devoir d’une république est de faire des Républicains » (1927).

Et demain, quand il y aura un problème avec un élève ou un parent d’élève, je serai seul à devoir l’affronter, et l’Education Nationale continuera (pourquoi arrêterait-elle ?) sa politique du « pas de vagues ». C’est comme ça que ça se passe chez nous. Après tout, le ministère a bien été capable de fournir à ses enseignants des masques avec produits toxiques pour travailler à 30 ou 35 personnes dans un espace confiné, en période de circulation active du covid-19, le mois dernier (le port de ces masques a été déconseillé depuis).

Le combat pour la liberté d’expression est plus que jamais d’actualité. Et un vrai réveil collectif serait salutaire.

Auteur :
La rédaction

Sources complémentaires :
YouTube – Jean Jaures lettre aux instituteurs
Ferdinand Buisson
Dirigeant.fr – « Le premier devoir d’une République est de faire des républicains »
Antilla – Idem.

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :