C’est quoi l’État profond?

DEBATS. Les États profonds naissent d’une légère asymétrie dans le pouvoir public, de privilèges, de situations particulières. Ils ne deviennent des tumeurs que lorsqu’on les ignore, et qu’ils apprennent à se constituer un ego. A ce stade, leur létalité est maximale pour la démocratie. Un texte à relier au second numéro de Front Populaire.

C'est quoi l'État profond?

« J’ai déjà parlé à trois présidents des États-Unis. Ils vont et viennent, mais la politique demeure, et vous savez pourquoi ? À cause de la puissante bureaucratie. Quand quelqu’un est élu, il peut avoir des idées, mais des gens arrivent, avec leurs attachés-cases et des costumes sombres comme celui que je porte, si ce n’est pour la cravate – la leur est plutôt noire ou bleu foncé – et ces gens commencent à expliquer comment sont les choses. Alors soudain tout change ou plutôt rien ne change, et c’est ce qui se passe à travers chaque administration. Changer les choses n’est pas simple, et je le dis sans ironie, ce n’est pas qu’une seule personne s’y oppose, mais c’est une chose difficile ».

Prenez Obama, un homme de gauche, avant-gardiste, démocrate, n’a-t-il pas promis de fermer Guantanamo avant son élection ? L’a-t-il fait ? Non bien sûr, et puis-je demander pourquoi ? Ne voulait-il pas fermer cette prison ? Oh il le voulait j’en suis sûr, mais cela ne s’est pas fait. Il le voulait sincèrement, mais n’y est pas parvenu, les choses s’avérant beaucoup plus compliquées. Mais Guantanamo n’est même pas le problème central, même si c’est important, autant qu’il est difficile d’apprécier que des gens sont enchaînés dans cette prison depuis des décennies sans aucun procès ou enquête – pouvez-vous imaginer la France ou la Russie agissant de la sorte ? Cela aurait été une catastrophe mais c’est possible aux États-Unis et cela continue encore aujourd’hui. Quant à la question de la démocratie, je prends cet exemple pour démontrer que ce n’est jamais aussi simple qu’il n’y paraît »

—Vladimir Poutine interviewé par le Figaro

Si cet entretien date du mois de Mai 2017, il résume encore impeccablement la notion d’État profond : des gens, presqu’interchangeables, qui s’habillent pareil, se coiffent pareil et plus grave pensent tous pareil, des gens jamais élus et pour qui souvent, l’élection est méprisable, qui s’interposent entre le peuple et son gouvernement pour enrayer toute expression démocratique. L’état profond, c’est tout simplement le pire et le plus absolu des ennemis de la démocratie, parce qu’il lui est intérieur et intime. Si Talleyrand avait énoncé que « le meilleur moyen de renverser un gouvernement c’est d’en faire partie », l’État profond se trouve donc toujours dans la meilleure position pour renverser la démocratie, c’est-à-dire au plus près d’elle.

Le terme moderne nous vient avant tout du poète et diplomate canadien de gauche Peter Dale Scott, qui l’utilisa pour analyser la politique étrangère des États-Unis durant la guerre du Viêt Nam. Sa consternation tenait – et tient toujours aujourd’hui – à observer l’influence qu’un réseau déterminé d’intérêts financiers pouvait manifester pour détourner l’État américain en sa faveur, et contre la volonté et l’intérêt du peuple. L’État profond donc, c’est avant tout le plus pur ennemi d’Abraham Lincoln, peut-être le plus grand politicien de tous les temps, qui avait appelé solennellement de ses voeux, selon sa formule immortelle « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». En effet, ces « hommes en costume sombre » forment eux, le gouvernement des intérêts privés, par les intérêts privés, pour les intérêts privés, et il n’est pas étonnant d’y retrouver systématiquement les syndicats des profiteurs de guerre.

Déjà donc le président Eisenhower avait fait de la dénonciation du complexe militaro-industriel le sujet de son discours d’adieu

« La conjonction d’un immense établissement militaire et d’une large industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. L’influence totale – économique, politique et même spirituelle – est ressentie dans chaque ville, et chaque bâtiment officiel, chaque bureau du gouvernement fédéral. (…) Dans les conseils de notre gouvernement, nous devons nous prémunir de toute acquisition d’une influence imméritée, qu’elle soit recherchée activement ou non, par le complexe militaro-industriel. Le potentiel désastreux de l’émergence d’un pouvoir déplacé existe, et persistera »

On retrouve dans ce discours historique deux éléments fondateurs de l’État profond: le « pouvoir déplacé », immérité, et l’influence qui peut être fortuite, pour devenir organisée ensuite. Eisenhower ne dit pas que le complexe militaro-industriel a pu gagner son pouvoir par sa seule détermination, mais qu’au contraire une certaine partie de ce pouvoir a pu lui tomber historiquement dans les bras. Cependant, il reconnaît que comme tout syndicat d’intérêt, une fois son pouvoir en main, il refusera naturellement de le lâcher. Ainsi nait l’État profond, par la prise de conscience d’un groupe de ce qu’il possède un pouvoir, et son désir naturel de ne plus jamais le rendre, et mieux, de le faire fructifier.

Ainsi le complexe militaro-industriel veillera à faire exploser les dépenses de défense (car on n’a jamais vu un ministère de l’attaque), qui dépassent, tous portefeuilles pris en compte, les sept cent milliards de dollars annuels aux États-Unis d’aujourd’hui. Le complexe carcéro-industriel, qui est constitutionnellement le seul à pouvoir pratiquer l’esclavage légal an Amérique, veillera à ce que plus de condamnés entrent en ses murs, et que moins en ressortent. Le tissu de tous ces complexes, toutes ces communautés d’intérêts privés qui traversent les présidences et voient valser les gouvernements, forme cette vaste tapisserie que l’on appelle l’État Profond. Il n’a rien de public, il abhorre le scrutin du peuple, sous toutes ses formes, et comme une moisissure rampante ne prospère que dans l’obscurité et l’humidité des pots-de-vin ou du trafic d’influence. En France on le retrouve dans l’affaire Karachi par exemple, comme l’avait très bien compris le juge Trévidic :

« Je vais vous révéler quelque chose : je n’ai jamais eu connaissance, je dis bien, jamais, dans aucun dossier, de la déclassification d’un seul document estampillé « secret défense » et encore moins « très secret défense ». Seuls l’ont été des documents « confidentiel défense », le plus faible degré de classification. C’est l’hypocrisie du système, on ne donne à la Commission consultative du secret de la Défense nationale (CCSDN), qui fait ses recommandations au pouvoir politique, que des documents « confidentiel défense ». C’est pour ça que j’ai intitulé l’un de mes chapitres « la bibliothèque rose » ! On ne nous donne à lire que ce qui n’est pas trop embarrassant.

Ne voyons donc pas l’État Profond comme une création récente, il est au contraire une émanation naturelle de la civilisation. De la même façon que le cancer est en biologie le prix à payer pour la vie multicellulaire, les complexes d’intérêts privés capables de détourner un pouvoir public à leur profit exclusif sont des tumeurs prévisibles des civilisations. Les Grecs savaient qu’il pouvait exister un κράτος ἐν κράτει, c’est-à-dire un pouvoir dans le pouvoir, nous disons aujourd’hui un État dans l’État. Certainement ce phénomène remonte au moins à Sargon d’Akkad, à qui l’on attribue la création du premier empire de l’histoire. Il aura été signalé même par le quotidien israélien Haaretz, des mots de Benjamin Netanyahu, que l’on peut difficilement taxer de « complotisme ». Des cas récents de métastase de l’État profond enseignés dans les manuels d’histoire politique contemporaine, on cite bien sûr la révoltante « Propaganda Due » de Licio Gelli, et de l’autre côté du rideau de fer le KGB, parangon d’État dans l’État qui déposa carrément Khrouchtchev.

C’est d’ailleurs ce qu’il faut retenir de ce phénomène somme toute assez régulier pour en être scientifique : des deux côtés du rideau de fer, en moins d’une année, deux États profonds qui ne se connaissaient pas atteignaient presque simultanément le stade tumoral mortel. Le 22 novembre 1963 Kennedy était assassiné – et l’on peut en parler d’autant plus librement aujourd’hui que Martin Scorsese a encore ouvertement mis en scène dans The Irishman le rôle de la mafia dans son ascension comme dans sa chute – et à peine 326 jours plus tard, Nikita Khrouchtchev était destitué par les Opritchniki de Brejnev. On ne peut que méditer alors le fameux discours de Kennedy en 1961 :

« Le mot même de « secret » est répugnant à une société libre et ouverte ; et nous en tant que peuple sommes inhéremment et historiquement opposés aux sociétés secrètes, à leurs serments et à leurs activités. Nous décidâmes il y a longtemps déjà que les dangers d’une dissimulation excessive et illégitime des faits pertinents dépassaient largement les dangers que l’on cite pour les justifier. Même aujourd’hui, il y a peu de valeur à opposer la menace d’une société fermée en imitant ses restrictions arbitraires. Même aujourd’hui, il y a peu de valeur à assurer la survie de notre nation si nos traditions ne survivent pas avec elles. Et il y a un grave danger à ce que l’annonce du besoin d’une plus grande sécurité soit saisi par ceux qui brûlent d’étendre son sens jusqu’aux limites de la censure et de la dissimulation officielle. »

Le politologue doit donc comprendre l’État Profond comme le médecin comprend la tumeur : il détourne les ressources du corps tout en l’affaiblissant, il se vascularise, se protège, et utilise les moyens des tissus pour maximiser sa croissance. Le pire des stades de son développement est atteint quand il prend pleinement conscience de son existence, de son pouvoir et qu’il se définit des intérêts personnels. Comme le rappelle très bien le politologue Pierre-Yves Rougeyron, Montaigne disait que « là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie », c’est-à-dire de l’ego. L’État profond naît sans ego collectif ; poétiquement, un peu comme les étoiles naissent par une imperceptible différence de densité dans les gaz de leur pouponnière cosmique, les États profonds naissent d’une légère asymétrie dans le pouvoir public, de privilèges, de situations particulières. Ils ne deviennent des tumeurs que lorsqu’on les ignore, et qu’ils apprennent à se constituer un ego. A ce stade, leur létalité est maximale pour la démocratie et l’intérêt public.

La métaphore du cancer, si elle nous amène le diagnostic, peut aussi nous éclairer sur le traitement de ce phénomène que derechef nous devons considérer comme biologique et scientifique. Pour prévenir et contrôler le cancer – qui demeure donc le prix à payer pour la vie mobile et multicellulaire – il faut d’abord éviter d’exposer le corps à des substances ou des effets cancérogènes. L’équivalent pour l’État profond est la corruption, les privilèges, les excès de pouvoir – car le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument avait bien dit le premier Baron Acton. Ensuite, il faut diagnostiquer la tumeur tôt, car il y a des États profonds bénins, à la limite du grain de beauté sur le visage démocratique, et des États profonds malins, métastatiques et douloureusement mortels. Il faut donc dépister en politique. Comme on propose des mammographies ou des examens rectaux, il faut dépister les premières tumeurs de l’État profond et développer en cela des dispositifs démocratiques simples, robustes mais efficaces.

Le tirage au sort semble une méthode anticancéreuse éprouvée en politique : les Athéniens utilisaient une machine consacrée, le klérotèrion, pour choisir les jurés de la Boulè ; l’élection du doge de Venise, spécifiquement conçue pour éviter la corruption dans une république entièrement marchande, reposait sur un subtil mélange d’élection et de tirage au sort lui aussi. Mais l’aléatoire, qui est un dispositif de sécurité intrinsèque (nos mots de passe informatiques doivent être les plus aléatoires possibles, on contrôle aléatoirement les marchandises, on change aléatoirement les itinéraires militaires…) doit aussi tenir aux inspections : il faut inspecter régulièrement tous les pouvoirs constitués, l’exécutif, le législatif et le judiciaire, mais aussi le monétaire et le médiatique, qui joue un rôle décisif en protodémocratie représentative et, touchant des subventions dans le cas français, a autant de raison que les autres de se soumettre à la légitimité absolue de l’inspection populaire. C’est précisément dans la constitution d’une nation, comme c’est dans le génôme d’un organisme multicellulaire qu’on trouve les meilleurs dispositifs anticancer, que les dispositions de l’inspection populaire aléatoire et totalement souveraine doivent être décrites avec la plus grande précision.

Point de grands principes vagues et interprétables à la volonté de toutes les corruptions, mais des mécanismes exacts, horlogers, pour garantir le dépistage naturel de toutes les formes de tumeurs bathypolitiques avant qu’elle n’engagent le pronostic démocratique. Il nous faut un Code de l’inspection populaire, garantit par la constitution, et révisable par le peuple lui-même, uniquement. Ce code doit être suffisamment simple pour être lu et compris par tous, et disposer d’articles efficaces régissant l’intervention d’une commission d’inspection populaire dans absolument tous les rouages de l’État, même les plus scabreux et les plus stratégiques, pour lesquels des articles d’intervention plus précis devront être définis afin de préserver aussi bien la sécurité de nos secrets nationaux que celle de notre démocratie mûrissante. Je pense enfin, que l’écriture de ce premier Code de l’inspection populaire, capable de manifester la majestueuse présence de la souveraineté populaire à n’importe quel pouvoir, à n’importe quel moment, en n’importe quelle condition, sera la plus monumentale contribution démocratique du vingt-et-unième siècle. Quand l’Élysée saura qu’il peut se faire inspecter fermement par un pompier, un infirmier et un boulanger à l’initiative absolue du peuple, sans avoir pris rendez-vous et sans aucun signe de soumission protocolaire, alors vraiment le mot démocratie aura mûri de son sens intime.

Auteur:
Idriss Aberkane
Essayiste

Publié par magrenobloise

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