L’ère de l’individu tyran ou la fin du monde commun

CRITIQUE. Eric Sadin est un des penseurs contemporains majeurs des technologies numériques et de leurs implications politiques. Son dernier ouvrage L’Ère de l’individu tyran, La fin d’un monde commun (Grasset) est une enquête érudite sur les racines et les caractéristiques présentes de notre nouvelle condition d’existence.

L’ère de l’individu tyran ou la fin du monde commun

« La vie quotidienne s’apparentait à un jeu de vases communicants : on cherchait – lorsque l’on pouvait et comme on le pouvait – à remplir d’un côté ce que l’on perdait tous les jours de l’autre. »

2010 : Julian Assange fait fuiter sur son site WikiLeaks des séries de documents militaires américains classifiés et des câbles diplomatiques. Le Monde le désigne : « personne de l’année ». De son côté, le New York Times sacre un autre jeune homme : Mark Zuckerberg, fondateur fraîchement starisé de la plateforme dite de « réseau social » Facebook. Plus rien ne sera jamais comme avant : des individus sont capables d’inquiéter des institutions et de hisser leur niveau d’influence au niveau des Etats.

2010 a-t-elle l’annus horribilisrévélatrice du basculement dans une sorte de tyrannie digitale individualiste ? C’est du moins la thèse du philosophe de la technique Eric Sadin. « Car ce qui s’est formé au cours des années 2010 – qui à la fois modifie de part en part la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, autant que notre régime historique d’existence en commun -, c’est l’avènement d’une nouvelle condition de l’individu contemporain. »

Et puisque toute pensée philosophique englobante, pour être opératoire, doit être généalogique, Eric Sadin remonte à l’origine du phénomène, à l’apparition de l’individualisme libéral, éclos au tournant du 18ème siècle, et parcours la route, étape par étape, de la montée en puissance de cet individualisme, jusqu’à nos existences digitalisées.

« Le projet politique de l’individualisme libéral qui, deux siècles auparavant, avait aspiré à l’affranchissement des êtres, s’était définitivement mué en un autre ethos : celui de la quête effrénée de la singularisation de soi dans l’unique visée de se démarquer de la masse, désormais envisagée comme l’avantage concurrentiel déterminant. Il s’est alors forgé (…) un air du temps amenant chacun à s’imaginer doté d’une force quasi illimitée, à se considérer comme le premier foyer de ce monde nouveau. »

Cette montée en puissance individualiste va croiser la route de la révolution numérique. « Vers le début des années 1990, quelque chose se modifie : une sorte de primauté systématique de soi sur l’ordre commun – mais non expressément revendiquée comme telle. » Cette impression subjective d’autosuffisance rencontre une rupture technique historique : l’émergence simultanée de l’Internet et du téléphone portable.

Une nouvelle possibilité est alors donnée de pouvoir communiquer oralement en s’affranchissant de l’espace, jouissant ainsi d’une liberté a priori immense ; celle de pouvoir rester en contact avec la Terre entière tout en restant physiquement seul avec soi-même. « Cet affranchissement de l’attache localisée induisant un cours du quotidien marqué du sceau d’une marge d’autonomie brusquement élargie, et probablement plus encore, une représentation de soi comme se trouvant dorénavant délivré de toute vaine pesanteur. »

En 2007, l’avènement du smartphone représente un nouveau tournant à plusieurs égards : il autorise une connexion spatio-temporelle en théorie ininterrompue, il arbore de surcroît une interface tactile réagissant en temps réel aux gestes de l’utilisateur, et propose des applications d’accompagnement au quotidien. Le rapport au réel s’en trouve totalement bouleversé, de même que l’image de soi. Il faut saisir cette rupture : c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’un être humain possède à portée de doigts l’ensemble des données numériques de la planète. Cela a des implications pratiques, comme celle d’aplatir le rapport au temps, mais aussi des implications anthropologiques : « Tout un réservoir de dispositifs numériques, parmi une kyrielle répondant au même esprit – dont on n’a pas suffisamment relevé à quel point ils offraient une sorte de « surclassement » permanent de nos vies – qui, à force d’usage répétés, ont sournoisement contribué à faire émerger, à grande vitesse et à l’échelle de la planète, une nouvelle psyché des individus s’imaginant bénéficier d’une soudaine augmentation de puissance. » En effet, lorsque vous pouvez faire venir un repas ou un chauffeur de taxi jusqu’à vous simplement en appuyant sur un bouton, que vous pouvez donner votre avis sur tel restaurant ou tel salon de coiffure ou passer en revue des centaines de profils sur des applications de rencontre simplement en bougeant le doigt…le sentiment de puissance divine est vertigineux.

Et alors ? Pourquoi se plaindre de ce surcroît de pouvoir ? Et bien précisément parce qu’il n’est qu’une pure illusion qui permet de masquer, dans le même temps, une bien réelle dépossession de soi. Ce mirage d’autonomie est le verre d’eau tiède qui permet de faire avaler la pilule du techno-capitalisme et de l’économie de l’attention, cette économie numérique qui prospère sur la conquête économique du temps en se jouant des failles de nos cerveaux. Pendant que le citoyen, réduit à l’état de consommateur d’applications digitales, prend son smartphone pour un objet magique, l’entreprise dite « 4.0 » (comme Amazon) instaure dans ses entrepôts des modes de management réduisant les manufacturiers à des robots de chair et de sang tenus de réagir à des signaux émis par les nouveaux « systèmes experts » que sont les fort mal nommées Intelligences artificielles (IA).

« Toute cette innovation numérique qui, au long des années 2010, aura fasciné la planète et aura été célébrée de toute part, aura été le vecteur principal de ce double phénomène engendrant d’un côté, le mirage d’une souveraineté et d’un autre côté, œuvrant à un assujettissement sans appel à des règles hétéronomes et à la perte de l’estime de soi. » Et de fait, ce double mouvement d’oscillation s’auto-renforce, car plus le travailleur-consommateur contemporain voit sa condition de travail se dégrader et son pouvoir de décision politique se réduire dans le réel, et plus il investit le monde virtuel des réseaux pour reconstruire une image narrative de lui-même, par une mécanique compensatoire. Ainsi, l’expressivité numérique fait office d’opium cathartique, car la psychologie humaine est ainsi faite qu’elle s’inventera toutes les fables possibles pour préserver son propre équilibre, s’il le faut en inventant des échappatoires imaginaires.

« Aujourd’hui, l’expérience ne se suffit plus à elle-même. Elle doit être quasi systématiquement redoublée – au moment même où elle se déroule – par sa mise en récit, faute de quoi elle est jugée trop pauvre. C’est alors, par sa publicité, qu’elle semble revêtir sa pleine valeur. » Et l’auteur d’ajouter : « Voilà la névrose universalisée de l’époque. »

Les nouvelles modalités technologiques nées entre 1990 et 2020 ayant immergé au sein d’une société sur-individualisée où le « moi » est devenu la source première – sinon définitive – de la vérité, ont créé selon l’auteur un phénomène « d’embrasement des psychés », qui engendre une déliaison continue entre les êtres et le « monde commun ». L’abondance des sollicitations digitales désarçonne le cerveau, et l’enchaîne bien davantage qu’elle ne le libère. Qu’est-ce que Facebook si ce n’est un capitalisme de la catharsis ? Qu’est-ce que Twitter si ce n’est le triomphe de la parole sur l’action ? Qu’est-ce qu’Instagram si ce n’est une entreprise de valorisation de soi comme capital humain ? De la valorisation permanente de soi à l’outrecuidance de soi, il n’y a qu’un petit pas, qu’ont allègrement franchi les applications de rencontre où « l’échange épistolaire, en une dizaine d’années, s’est mué en la licence de swiper les visages et d’arrêter des choix de façon probablement plus rapide que pour l’achat d’une paire de baskets en ligne au moment des soldes. »

« Ce serait cela « l’ère de l’individu tyran » : l’avènement d’une condition civilisationnelle inédite voyant l’abolition progressive de tout soubassement commun pour laisser place à un fourmillement d’êtres épars qui s’estiment dorénavant représenter l’unique source normative de référence et occuper de droit une position prépondérante. C’est comme si, en une vingtaine d’années, l’entrecroisement entre l’horizontalisation supposée des réseaux et le déchaînement des logiques libérales, ayant loué la « responsabilisation » individuelle, en était arrivé à une atomisation des sujets incapables de nouer entre eux des liens constructifs et durables, pour faire prévaloir des revendications prioritairement rabattues sur leurs propres biographiques et conditions. »

Sur près de 350 pages, Eric Sadin s’applique à dérouler sa thèse en analysant les nœuds d’interactions entre les diverses formes de l’individualisme contemporain devenu norme du rapport social et les technologies digitales devenues normes du rapport au monde. Un livre de généalogie et de décryptage méticuleux qui évite l’écueil du moralisme pour privilégier l’approche pleinement moraliste consistant à raconter les mœurs du temps.

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Publié par magrenobloise

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