Doudou Faye : l’enfant du drame

ARTICLE. Parmi les milliers d’Africains qui ont tenté de rejoindre clandestinement l’Espagne en octobre, Doudou Faye, jeune adolescent de 14 ans fasciné par le football européen, a perdu la vie, jeté à la mer par les passeurs. Le Sénégal s’émeut de ce qui est en train de devenir « l’affaire Doudou Faye ».

Doudou Faye : l’enfant du drame

Son histoire tragique est en train de bruisser au Sénégal, son pays d’origine, pour devenir le symbole d’un système aussi mortifère et injuste qu’absurde. Celui que l’on surnommait « Doudou » Faye, jeune adolescent fragile de 14 ans, a trouvé la mort dans sa traversée clandestine vers l’Europe, fin octobre.

Comme beaucoup d’enfants de son âge, Doudou Faye rêvait de faire carrière dans le football professionnel européen. Talent remarqué de M’bour, petite ville du sud-ouest du Sénégal, il était pensionnaire dans un centre de formation à Saly, zone de complexes balnéaires, spécialisé dans la préparation des futures pépites sénégalaises.

Mais tout a basculé trop vite. Le bruit ayant couru que son fils avait un avenir dans les grands clubs européens, son père, Mamadou Lamine Faye, s’est laissé embobiner par des réseaux de passeurs. Un club italien était déjà intéressé par le jeune « Doudou », il fallait l’envoyer en Europe au plus vite… Projetant probablement sur son fils une réussite éclair qui aurait permis à sa famille de sortir de la pauvreté dans un pays très affaibli par la désertion touristique due à la crise sanitaire, Mamadou Lamine Faye s’est laissé convaincre. La tragédie était en route et rien ne pourrait plus enrayer sa course funèbre.

Fin octobre donc, les passeurs criminels soutirent 250 000 Francs CFA (380 euros) au père de l’enfant pour le laisser monter, de nuit, dans une pirogue surchargée qui doit faire cap vers les îles Canaries en longeant la côte ouest par l’Atlantique. La mère de l’enfant ignore tout de cette entreprise organisée dans le secret. Elle ne lui a pas dit au revoir, et ne le reverra jamais.

Les circonstances de la mort de l’enfant restent à l’heure actuelle difficile à établir. Tombé malade et trop faible pour ne pas devenir encombrant, il aurait été jeté à la mer par les passeurs après avoir succombé aux rudesses du trajet. Selon des sources proches du dossiers, le petit garçon était donc déjà mort quand il a été jeté par-dessus bord. Qui, de toute façon, pour défendre la thèse inverse ? Et à quoi bon désormais ?

Le père de Doudou Faye a été arrêté et placé en garde à vue par la gendarmerie de Mbour. Selon l’AFP, l’homme est accusé d’« homicide involontaire et complicité de trafic de migrants ». L’opinion publique sénégalaise est depuis quelques jours en émoi face à un système vicieux qui organise la fuite – quand ce n’est pas la mort – de ses talents, et au comportement irresponsable du père de famille. « Il a offert la vie de doudou au ventre de l’Atlantique qui n’en a fait qu’une gorgée comme ces milliers de nos jeunes hommes et femmes engloutis par la grande bleue », commente sur son compte Facebook le réalisateur sénégalais Maky Madiba Sylla. Selon les médias locaux, les passeurs identifiés sont actuellement en fuite.

« J’ai appris cette histoire triste et assez rocambolesque via les médias », nous raconte Augustin Dione, jeune trentenaire sénégalais résidant dans la ville de Saint-Louis. Lui-même passionné de football depuis l’enfance, il est surtout gagné par la lucidité : « Combien de fois j’ai rêvé de jouer à Anfield ? D’être acclamé par des milliers de supporters ? De voyager entre différents pays pour jouer la champions league ou d’autres compétitions ? Juste pour vous montrer que c’est le rêve le plus basique pour un « apprenti » footballeur. Mais le fossé est large entre rêve et réalité… »

Pointant du doigt la grossièreté du mensonge des passeurs, Augustin Dione, comme beaucoup de Sénégalais, constate le gâchis dramatique qui en a résulté. « Je ne pense pas que Doudou, à cet âge (14 ans), pouvait avoir un plan aussi louche pour intégrer un club européen. Déjà, il était dans un centre de formation très côté au Sénégal et à l’étranger (Diambars). Ce centre a sorti de nombreux internationaux à l’image de Gana Gueye, entre autres. Donc, je me dis que si ce gamin était talentueux, tôt ou tard, son heure allait arriver… même si pour réussir au foot il faut de la chance et beaucoup de sacrifices. Dans cette affaire, je pense que le père a joué un rôle primordial. »

Un père totalement irresponsable, certes. A-t-il été froidement cynique ou terriblement naïf, difficile de le dire à l’heure actuelle. « Peut-être pensait-il que le talent de son fils allait le faire sortir au plus vite de sa situation. En tout cas, il a mis en danger la vie de son fils sans penser aux conséquences et c’était évidemment à lui d’y penser. On ne peut pas demander à un gosse de 14 ans autant de discernement. »

Derrière le cas singulier et triste de Doudou Faye, il y a évidemment un système migratoire plus large à interroger, ce que ne manque pas de faire Augustin Dione : « Les jeunes qui ont des difficultés familiales, financières ou d’insertion professionnelle pensent souvent à partir à l’aventure. Ils sont désespérés àtel point qu’ils ne calculent même plus vraiment les risques. Il faut noter aussi que nos dirigeants ont échoué sur tous les plans. Ils ne sont pas capables de créer et de maintenir un milieu favorable et attractif pour les jeunes. À longueur de journée, on entend via les médias les milliards investis pour l’emploi des jeunes, de nouveaux projets qui vont générer des emplois… mais au fond rien de concret. La réalité, c’est souvent des salaires misérables ou des configurations où les seuls gagnants sont les multinationales étrangères. Àmon humble avis, le problème de l’émigration clandestine est donc plus profond que cela, et il serait absurde de le lier uniquement àdes pirogues qui veulent regagner l’occident. »

Malgré la consternation générale et un sentiment diffus d’impuissance, les tentatives de départ clandestin se multiplient en Afrique de l’Ouest. Depuis le début de l’année 2020, ce sont plus de 17 000 Africains qui sont arrivés sur les plages de l’archipel espagnol des Canaries, première porte d’entrée de l’Union européenne, où les campements de fortune de la Croix-Rouge sont les premières balises vers le « rêve » européen. Ils sont nombreux pourtant à connaître, de ce côté du monde, le prix de certains rêves. Parmi eux, un gosse de 14 ans qui voulait jouer au football.

Auteur :
La rédaction
21 novembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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