La femme aux cent métiers

PORTRAIT. C’est le combat quotidien d’une vie que nous vous présentons ce dimanche. Celui d’une Française du nord aux prises avec un système professionnel absurde. L’histoire d’une bataille personnelle qui illustre le quotidien et les choix de milliers de femmes en France.

La femme aux cent métiers

Manuela Saraiva a 57 ans, et c’est un problème. Un problème depuis près de vingt-cinq ans, en fait, tout bien compté. Depuis qu’elle a fait le choix de privilégier l’éducation de ses enfants à sa carrière professionnelle. « J’ai la double peine comme dirait Nicolas Sarkozy, mais pas pour les mêmes raisons ; je suis une femme et je suis sénior », glisse-t-elle avec ironie. Senior, Manuela a la désagréable impression de l’avoir toujours été ou presque. A partir du jour où on lui a fait comprendre qu’elle avait fait le mauvais choix, elle a vu progressivement l’étau d’un système absurde se refermer sur elle.

Née au Portugal, Manuela est arrivée en France dans les années 1970 alors que sa famille fuyait la dictature de Salazar. Elle a alors 7 ans, mais s’acclimate bien à l’école française. « Je n’ai aucun souvenir d’avoir eu des difficultés d’expression à l’école. Les enfants apprennent les langues très facilement, en général. » Sa scolarité n’est pas tellement différente de celle des autres enfants d’immigrés. Situation géographique et contexte familial ont un pouvoir de décision souvent négligé.

« Vous savez, le nord de la France, c’était une région du textile à l’époque. Et comme beaucoup d’enfants de famille d’immigrés, j’ai intégré à 16 ans une école de textile – qui n’existe plus aujourd’hui d’ailleurs-, pour rentrer vite sur le marché du travail et aider ma famille. C’était comme un CAP de deux ans. Mes parents ont très vite regretté de m’avoir envoyéedans cette école, moi également, mais c’était la logique des choses. »

A l’époque, Manuela est sortie du cursus traditionnel, ce qui l’oblige à reprendre des cours du soir pour passer son bac, d’abord sans succès. Elle ne le sait pas encore, mais les cours du soir deviendront l’un des trois sommets du triangle de sa vie. Persuadée que les diplômes valent moins qu’une volonté d’acier, Manuela se démène pour intégrer la vie active. Nous sommes dans les années 1990 et l’ère du web en est à ses premiers balbutiements. A un peu plus de 20 ans, Manuela trouve – via une association qui travaille avec des groupements d’entreprises qui lui délèguent les ressources humaines -, un poste d’assistante de direction dans une entreprise de e-commerce. « J’avais enchainé les formations internes en administratif et j’étais très dynamique donc j’ai été recommandée à l’entreprise qui m’a fait confiance. J’ai été en CDD pendant six mois, et comme ils étaient contents de moi, je suis passée en CDI au poste de responsable commerciale. J’étais cadre et je gagnais presque 3000 euros nets mensuel. Tout cela a duré environ 5 ou 6 ans. »

Après un mariage à 30 ans, Manuela a son premier enfant, Audrey, puis son fils, Alexandre. A partir de là, les fils du destin s’emmêlent. Alors en instance de divorce, elle décide de quitter son poste de cadre pour privilégier l’éducation de ses enfants qu’elle veut protéger d’une situation familiale difficile. Elle a confiance en ses capacité pour rebondir. « J’avais eu mon premier poste en CDI à 26 ans sans diplôme car j’avais gravi les échelons en interne. Je suis une vraie bosseuse. Puisqu’on m’avait fait confiance étant jeune en me donnant un poste à responsabilité, je pensais que c’était la règle et que je retrouverais facilement du travail si je m’arrêtais pour élever mes enfants dans les meilleures conditions. Mais on ne juge que sur papier sur le marché professionnel français. Ce que je prenais pour la règle était en fait une exception qui m’a coûté ma carrière professionnelle et bien des déconvenues personnelles. »

Durant environ huit ans, Manuela va s’occuper de l’éducation de ses enfants, tout se démenant dans un divorce qui se sera étalé sur dix ans de procédure. Elle ne retrouvera jamais de situation professionnelle stable. « C’est peut-être maladroit de ma part, c’est peut-être mon erreur, mais il y a des pays – comme le Luxembourg où j’ai de la famille – où on vous juge sur vos qualités personnelles et votre motivation réelle, sur le terrain, et non sur des noms d’écoles inscrites sur votre CV. »

Elle enchaîne alors les CDD avec l’espoir d’être régularisée à nouveau, mais les recruteurs sont frileux. C’est la funeste loi du cercle vicieux, les petits boulots s’appellent entre eux. Manuela a la motivation et l’envie, certes, mais elle est sortie du circuit professionnel et elle n’a plus 20 ans. « J’ai vite compris que la balance n’était plus en ma faveur. A 40 ans, j’ai donc repris des études, non pas parce que j’en ressentais le besoin personnel, mais parce que c’était manifestement une nécessité et je consentais à m’y plier. J’ai passé mon baccalauréat en cours du soir, j’ai fait une licence en langue et communication et j’ai obtenu une maîtrise à Lille 3 Charles de Gaulles, ce qui me fait Bac + 4. » Bel élan de motivation, là encore, mais trop tard.

Pourtant, les recruteurs qui voient son CV sont pour la plupart éberlué face à une telle succession de postes. Au complet, le CV de Manuela fait trois pages. « J’en ai enlevé 70% car vous vous doutez bien que ça ne rentre pas. J’ai eu une cinquantaine de CDD dans ma vie, j’ai la liste, et ça représente au moins 25 métiers différents. En fait ça me désole et en même temps j’ai un peu honte car j’ai rencontré tellement de gens dans mon cas… »

Tous ces CDD sont le résultat de cette mentalité qui l’accompagne depuis toujours. Manuela doit sans doute une partie de sa survie à sa personnalité et son moral de battante. « J’ai été responsable d’équipe commerciale dans un golf public, j’ai travaillé comme formatrice dans les centres AFPA et Greta, j’ai travaillé pour les Compagnons du devoir, j’ai travaillé à la maison de l’emploi en tant que chargée de relations entreprises, j’ai été traductrice franco-portugais pour la justice, j’ai donné des cours de langue, j’ai même tenu une galerie d’arts. J’ai tout fait, jusqu’à monter mon propre restaurant. »

Puisque personne ne veut lui donner d’emploi stable, Manuela décide en effet de s’en donner un elle-même. Malgré son inexpérience dans la restauration, elle crée son propre restaurant à Lille en 2014. Elle a un profil de responsable d’équipes et un tempérament de manageur. Les horaires ne lui faisant pas peur, elle fonce. « Le restaurant marchait plutôt bien, les gens étaient contents, mais il était mal situé. Je n’avais pas eu le temps ni les moyens de faire une étude de marchés poussée. Le restaurant a duré 1 an et demi et j’ai dû le liquider. J’avais emprunté de l’argent dans mon entourage car je n’avais aucune chance avec les banques. Ensuite, j’ai déposé le bilan. Pendant trois mois je n’avais plus aucune ressource, puis le RSA mais 20 000 euros à rembourser autour de moi. »

Elle reprend le cycle des CDD, puis fait du bénévolat dans un golf privé cette fois, toujours comme responsable d’équipes, en tant que présidente de l’association sportive. « Je vivais avec le RSA. C’était 468 euros à l’époque. Heureusement, je n’avais plus mes enfants à charge, mais tout de même, ce n’était vraiment pas facile. » Puis nouveau CDD de six mois en tant que responsable équipes du service recouvrement dans un centre d’appel d’Orange, de juin à décembre 2018. En 2019, elle ne trouve rien jusqu’à septembre, puis finitpar obtenir un poste de gestionnaire administrative à la clinique de la Louvière, à Lille. Un CDD d’un an et deux mois. Encore un remplacement. Manuela a 56 ans. « Il a bien fallu que je finisse par admettre la réalité de ma situation, qui est du reste celle de beaucoup d’autres hommes et femmes dans ce pays. Vous ne pouvez plus occuper un poste à responsabilité à partir d’un certain âge, et même finalement un poste tout court, en ce qui me concerne, si vous n’avez pas les bonnes entrées. »

Manuela ne pleurniche pas, ce n’est pas le genre. Elle constate simplement avec lucidité la faillite de son parcours professionnel et ce qu’elle perçoit comme l’absurdité d’un système verrouillé de part en part. Comme le taureau de l’arène qui, après avoir lutté vaillamment jusqu’à l’épuisement contre plus fort que lui, pose le genou à terre, Manuela s’est fait une raison. « A la fin du mois, mon CDD à la clinique s’arrête. Et ce sera mon dernier. J’arrête, je ne chercherai pas d’autre travail. Je m’avoue vaincue. Cela fait presque vingt ans que je navigue de CDD en CDD, de petits boulots en petits boulots, de bouche à oreille en recommandations amicales. A 57 ans, c’est la fin de partie. A 40 ans j’étais encore pleine de bonne volonté. J’ai repassé toute une scolarité en cours du soir malgré mes activités parallèles, sans jamais retrouver un seul emploi stable malgré mes démarches ininterrompues. Si on ne m’a pas fait confiance à 40 ans, ce n’est pas maintenant que ça arrivera. »

Même autour d’elle, sa famille, inquiète, lui conseille d’arrêter de s’acharner ainsi. Manuela sait bien qu’elle pourrait retrouver un dernier CDD, même malgré son âge, en remplacement, quelque part, mais le disque est rayé. « J’en ai assez de « remplacer », voyez-vous. Ça fait 20 ans que je remplace, que je fais le bouche-trou, sans obtenir la moindre reconnaissance. Au vu de mon CV, j’ai fait tellement de métiers et de postes que je pourrais être à l’aise pratiquement n’importe où, mais on va encore me donner « un petit boulot en attendant ». Je ne veux plus de petits boulots « en attendant ». »

Joviale, digne et volontaire, Manuela ne parle pas facilement de ses regrets. Et pourtant elle en a, même s’ils sont teintés d’une ironie protectrice : « Quand j’étais plus jeune, on me reprochait de manquer de diplômes et une fois que j’ai eu des diplômes on m’a reproché d’être trop vieille. » Elle sait que la grande erreur de sa vie aura été de croire qu’elle pouvait prendre le temps de s’occuper de l’éducation de ses enfants, dans une société où personne n’a plus le temps pour rien. C’est un temps qu’elle a volé, en quelque sorte, et qu’on lui a fait payer. « J’ai évidemment des regrets. Il faut reconnaître que j’ai totalement raté ma carrière professionnelle. Je ne suis pas du tout carriériste, mais j’aurais simplement voulu pouvoir avoir une stabilité d’emploi pour éviter les angoisses. Si j’avais su comment fonctionne le système français, c’est-à-dire beaucoup plus au réseau et au copinage qu’au mérite personnel, j’aurais évidemment fait des choix différents, car tout cela a aussi pesé sur mes enfants, au bout du compte. »

Ironie de l’histoire, avec son Bac + 4, Manuela est la plus diplômée de sa famille, et pourtant la plus en difficulté. Au Luxembourg, où une partie de sa famille est partie s’installer dans les années 1990, les choses sont bien différentes. « Le marché du travail n’est pas le même : on embauche des personnalités, des profils, et non des diplômes. Mes sœurs ne sont pas diplômées, et l’une fait de la gestion de fortune dans une banque, quand l’autre est responsable d’une boutique de sport extrême. Et ça se passe très bien. Preuve que le système français obnubilé par les diplômes n’est pas une fin en soi. Après, ça ne sert à rien de contester le fonctionnement d’un pays sur ce point. La France fonctionne comme cela. Je ne le savais pas, je l’ai appris à mes dépends. »

Ce système français qui dysfonctionne, elle aimerait pouvoir le faire évoluer. Plus pour elle, désormais, mais pour les autres. De son côté, elle a cessé de se faire des illusions. Ses projets à court terme sont simples : « J’ai aujourd’hui plus de 57 ans donc je suis éligible à l’allocation de retour à l’emploi (ARE). Je vais percevoir un peu moins de 1000 euros jusqu’à ma retraite. C’est pas mirobolant, mais je m’en contenterai. Je vais continuer aussi mes quelques heures de cours en portugais. Je devrais réussir à tenir jusqu’à la retraite. Et là, je ne sais pas ce que je ferai. J’aurai le minimum de retraite. »

Ayant jonglé toute sa vie entre l’éducation de ses enfants, ses cours du soir et une carrière professionnelle en dent de scie, Manuela a tenu le coup grâce à son entourage et ses amis. « Ma situation ne m’a pas empêché de vivre, je ne veux pas me plaindre. Je suis une femme épanouie malgré tout. Mes meilleurs amis sont des peintres et des sculpteurs. J’ai une vie sociale riche car j’ai fait tellement de métiers différents et connus tellement de milieux que je connais beaucoup de monde. »

Manuela ne demande ni la pitié ni la charité, mais de la considération et du respect, en tant que citoyenne française qui voit son pays partir en lambeaux. « A la limite, c’est le pays qui m’inquiète le plus, et je ne vois malheureusement pas beaucoup d’issues. Nos élites sont toutes faites dans le même moule, et c’est la consanguinité qui règne à la tête de l’Etat, jusqu’à la caricature. C’est corruption, mensonge et copinage à tous les étages, et nous sommes un peu désarmés. » Malgré ses soucis personnels et professionnels, Manuela n’a jamais réussi à se désintéresser de la vie politique, car elle sait qu’il n’y a de changements réels que par le collectif.

« C’est pour ça que j’ai adhéré à Front Populaire et compagnie, pour essayer d’obtenir des réponses que je n’obtenais pas de la part de l’Etat et des canaux traditionnels. En revanche, j’attendais quelque chose de plus concret sur le plan politique, et mes camarades adhérents aussi car c’est un sentiment partagé chez nous, dans le Nord, et je crois aussi au niveau national. Malheureusement, pour le moment, ça n’a pas l’air d’être le cas. Or tout le monde attend quelque chose de politique. Il y a tant de choses à remettre à plat en France… »

Manuela Saraiva n’est pas une femme extraordinaire. Elle n’est pas une femme d’exception. Elle est une simple citoyenne française de presque 60 ans parmi des milliers de français plus jeunes et plus âgés qui ont l’impression collective de vivre en absurdie, et qui s’impliquent à leur échelle pour faire advenir le vent du changement.

Auteur :
La rédaction
Publié le 22 novembre 2020

Publié par magrenobloise

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