Un pays, quatre France

OPINION. Bien connaître un pays pour mieux le diriger. C’est à la première partie de la phrase que le présent article souhaite contribuer. Une approche inédite des territoires de France, par Georges Lafon.

Un pays, quatre France

Chercher à décrire de manière intelligible un territoire aussi vaste et complexe que le territoire français n’est pas aisé. De nombreux chercheurs ont tenté de dresser des typologies débouchant sur des conclusions plus ou moins relayées.

Laurent Davezies partit de la théorie des bases de revenus pour découper la France en quatre et souligner le dynamisme des territoires portés par l’économie résidentielle (2008), avant de rappeler l’importance de l’économie productive et de prévoir l’essor des métropoles (2012).(1)

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd s’appuyèrent sur les structures familiales historiques pour évaluer le rôle d’un christianisme zombie structurant le rapport au travail et le comportement électoral d’une grande partie des Français, s’interrogeant sur un « mystère français » (2013) non observable ailleurs. (2)

Christophe Guilluy réussit à réaliser une synthèse séduisante, en identifiant deux territoires antagoniques : la France des métropoles et la France périphérique (2014). Cette délimitation duale renouvela les perceptions et le débat. (3)

Jérôme Fourquet chercha au contraire à montrer que la France est un « archipel de territoires » (2019) présentant de multiples fractures sociales, culturelles et politiques, et appelant à un nouveau cadre intellectuel et spirituel permettant de reforger une unité nationale. (4)

Trouver une grille de lecture à la fois lisible et opérationnelle pour le politique n’est pas aisé. Toutefois, à la lumière des travaux cités, on peut chercher à esquisser une synthèse à la fois fidèle à la réalité, complémentaire aux travaux précédents et utile pour la refondation d’une nation soudée.

La présente analyse suppose qu’il n’y ni deux, ni dix, mais quatre France de dimensions inégales qui cohabitent actuellement sur le territoire national :

1. Une France rayonnante, constitué du cœur des principaux pôles urbains métropolitains. Une France CSP+, incarnation de la start-up nation, cumulant les emplois qualifiés et les hauts revenus, dont la richesse produite ne ruisselle que dans ses environs immédiats. Une France pro-européenne, intégrée aux circuits de communication internationaux. Une France du pouvoir d’achat, sensible aux questions sociétales et qui mange bio. Une France qui vote Macron ou écolo en toute bonne foi.

2. Une France attractive, bénéficiant avant tout d’un emplacement privilégié, autour des métropoles, des frontières suisse et allemande et des littoraux. Bénéficiant de ressources liées au tourisme, à des industries non délocalisées, à l’économie frontalière ou à la présence de retraités avec un bon pouvoir d’achat, le chômage et la pauvreté sont relativement moins élevés qu’ailleurs. Attachée à son terroir, cette France vote plutôt pour des candidats et des partis modérés et ancrés depuis longtemps sur ce territoire: Les Républicains, Parti Socialiste, Modem, UDI, Radicaux et plus récemment Verts.

3. Une France oubliée, périurbaine et rurale, incluant les territoires d’Outre-Mer, tenue éloignée des grands centres urbains, industriels ou touristiques. Une France vieillissante, perdant des habitants, où les jeunes qui partent sont difficilement remplacés. Une France de petites villes et de campagnes, une France d’agriculteurs, d’ouvriers et d’employés, de petits entrepreneurs qui ont tous connu la précarité à un moment ou à un autre. Une France qui ne s’exporte pas à l’international, et où les touristes s’y font rares hors saison. Dans cette France qui respecte la loi et paie ses impôts, les Gilets jaunes furent appréciés et les ronds-points souvent occupés. Une France qui s’abstient massivement, ou vote de plus en plus souvent pour un parti contestataire (FI, ou le plus souvent RN) lors des élections.

4. Une France perdue par la République, par l’accumulation de handicaps non résolus depuis 40 ans. Autrefois poches de misère appelées à se résorber par les effets conjugués de la politique de la ville et de l’éducation, de plus en plus de territoires basculent peu à peu dans une réalité qui s’affranchit des lois communes. Les problèmes de sécurité publique y sont devenus récurrents, des trafics s’y sont développés, le maintien de services publics apparaît de plus en plus aléatoire. Ces territoires « perdus de la République » (5), et parfois même « conquis de l’islamisme » (6), sont une terre d’accueil (par défaut) de populations et de familles paupérisées, déracinées, au faible capital culturel et social. La proximité géographique avec les centres métropolitains permet toutefois un accès à l’emploi (le plus souvent non qualifié) plus aisé que dans la France oubliée. Cette France de « quartiers prioritaires » et de « reconquête républicaine » a vu se développer de nouvelles formes et de contrôle et de gestion du territoire qui se sont progressivement substituées aux institutions républicaines. L’abstention y est massive depuis de nombreuses années, et les comportements électoraux résiduels semblent conditionnés par des pratiques clientélistes fondées sur des bases communautaires, ethniques et/ou religieuses. Cette France perdue est devenue une « terre de mission » à reconquérir voire à libérer.

D’aucuns n’aiment pas les typologies simples et transparentes. Un découpage est toujours discuté et même discutable. Les nuances sont toujours possibles. Cette présentation cherche à aider à mieux faire connaître et comprendre un grand pays et ses dynamiques, forcément complexes, pour permettre à chacun d’imaginer et de concevoir son avenir politique. Nous allons voir que les données et les travaux disponibles permettent d’identifier chacune de ces 4 France, et de tenter d’apporter à chacune une réponse en termes économique et politique.

On parle beaucoup des métropoles et des quartiers sensibles, mais finalement assez peu du reste du territoire, pourtant largement majoritaire. L’attention générale (et les fonds publics) est souvent portée davantage vers le rayonnement de la France et de ses grandes entreprises, ou à la gestion de ses quartiers défavorisés les plus visibles.

Or, la grande majorité de la population (40 à 60 millions) vit ailleurs. Dans cette France profonde, pacifique, légaliste et laborieuse, attractive et oubliée, constamment ignorée par les élites, invisible la plupart du temps, et pratiquement instrumentalisée lors des élections.

Comment définir et délimiter les 4 France brièvement esquissées plus haut ?

Avec les 12 principales métropoles cumulant les facteurs de rayonnement international, voici la France rayonnante : Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Grenoble, Rennes, Montpellier. Le périmètre de cette France est variable, que l’on ne retienne que les seules villes centres, ou bien l’ensemble des pôles urbains (sans les couronnes) au sens de l’INSEE. Selon la définition retenue, sa population va de 6 à 20 millions.

Pour définir les France attractive et oubliée, on choisit l’échelle du département, qui a l’immense avantage d’être assez fine et surtout intelligible à la plupart des Français.

La carte départementale (hors Outre-Mer) des résultats aux élections européennes de 2019 a le triple avantage d’être récente (2019), avec un taux d’abstention plus faible que d’habitude pour ces élections (50%) et surtout de coller en grande partie aux réalités économiques et sociales vécues par les Français : 31 départements ont mis la liste LREM en tête au 1er tour = ils forment la France attractive et 30 millions d’habitants (auxquels on retranchera la population des métropoles qui se situent en majorité dans ces départements). 65 départements ont choisi en priorité la liste RN = ils représentent la France oubliée avec 35 millions d’habitants, soit la majorité de la population. Nul n’ignorera que le vote FN/RN, longtemps cantonné dans la moitié Est de la France, a connu récemment une poussée manifeste.

Enfin, la France perdue se dessine à partir des échecs des politiques publiques depuis 40 ans. Que l’on prenne les 214 quartiers prioritaires de la politique de la Ville (QPV) d’intérêt national éligibles au nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU) ou les 46 Quartiers de reconquête républicaine (QRR) initiés en 2018 et dont le nombre devrait être porté à 60 d’ici 2022, les zonages sont délimités et connus de longue date. La population est estimée entre 1 et 2 millions d’habitants.

Partant de ce constat d’une France aussi divisée, comment imaginer réunir de nouveau les Français autour d’un projet fédérateur à même de transcender les différences et les divergences d’intérêt ?

En 2017, Macron a profité et de la naïveté politique de la France attractive et de la division de la France oubliée. Ayant gagné le premier tour avec les voix de la France des métropoles, et en l’absence d’un candidat populaire pouvant réunir les voix de la France oubliée, pourtant majoritaire, il eut un boulevard devant lui pour le second tour.

En 2022, on peut parier que Macron (ou tout autre candidat élitaire) cherchera à renouveler la performance de 2017. Il fera d’abord le plein de voix de la France rayonnante au 1ertour (sur la base notamment de propositions sociétales) avant de chercher à séduire la France attractive au second tour. Il tablera sur une abstention massive des classes populaires et la présence d’un candidat repoussoir (type Marine Le Pen) pour lui faciliter la tâche comme en 2017. Il ne cherchera pas outre-mesure les suffrages de la France oubliée qu’il sait déjà perdante avec son programme néo-libéral. Enfin, il perpétuera sans doute la gestion actuelle de la France perdue, entre clientélisme et communautarisme, pour éviter un embrasement général des quartiers sensibles.

A contrario, un candidat populaire procèdera sans doute de manière inverse.

Sa première tâche sera de mobiliser et de rassembler la France oubliée dès le début, sur la base d’un programme répondant aux préoccupations principales de la majorité des Français (économie, emplois, éducation, services publics), sans tomber dans les excès et les incompétences d’une Marine Le Pen. Ce programme nécessitera peut-être de questionner frontalement l’utilité et la légitimité de l’Union européenne. Son succès se mesurera à sa capacité à faire reculer l’abstentionnisme structurel des classes populaires. Puis, une fois passé l’obstacle du 1er tour, sa tâche sera multiple :

– Combattre le procès en diabolisation que ne manquera pas de lui instruire le candidat élitaire de la France rayonnante.

– Fédérer au-delà de son électorat populaire du 1er tour. Montrer la proximité d’intérêts et de destin entre Français, notamment dans la France attractive qui n’atteindra jamais le niveau de prospérité et de rayonnement des métropoles.

– Désamorcer les promesses du candidat élitaire envers la France attractive. L’avantage est que cette fois-ci, les promesses libérales utopiques de 2017 (start-up nation, ruissellement) ne fonctionneront plus, même auprès des Français qui y ont cru en 2017.

– Neutraliser le monopole des élites sur l’accès aux médias, pour parvenir à un véritable pluralisme permettant un débat de fond.

– Définir une politique de libération de la France perdue, pour en finir avec les concentrations de misère, d’ignorance et de radicalisme islamiste qui rendent la paix civile un peu plus fragile chaque jour. Cela nécessitera de rompre avec les pratiques clientélistes actuelles, et d’en assumer le prix, y compris en matière de sécurité et d’immigration.

La tâche du candidat populaire ne sera pas facile, mais accessoirement, son programme sera probablement le seul à même de réconcilier la grande majorité des Français avec eux-mêmes. De réduire le gouffre s’élargissant entre les métropoles et les territoires périphériques. De mieux répartir les activités et les ressources entre les territoires attractifs et les territoires oubliés. Et enfin, de résorber durablement les plaies ouvertes qui ont conduit à la perte de contrôle de quartiers entiers, et qu’il est urgent de raccrocher à la République. Mais impossible n’est pas français, n’est-ce pas ?

Références citées :

1. Laurent Davezies, La République et ses territoires, Seuil, 2008 et La crise qui vient, Seuil, 2012

2. Emmanuel Todd, Hervé Le Bras, Le mystère français, Seuil, 2013

3. Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014

4Jérôme Fourquet, L’archipel français, Seuil, 2019

5Référence à Emmanuel Brenner/Georges Bensoussan (dir.), Les territoires perdus de la République, Mille et une Nuits, 2002

6. Bernard Rougier (dir.), Les territoires conquis de l’islamisme, PUF, 2020

Auteur :
Georges LAFON
Fonctionnaire (Abonné)
Publié le 27 novembre 2020

Publié par magrenobloise

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