Pour une nouvelle épopée française

OPINION. Un texte très original et pinçant, ou comment se servir de l’Histoire avec un grand H pour expliquer les lâchetés du présent, et pour trouver les clés permettant le nécessaire sursaut.

Pour une nouvelle épopée française

Dimanche 1er novembre après la messe, dans une station balnéaire préservée de l’ensauvagement, un motard troubla le chœur des tourterelles entre les pins méditerranéens, s’engouffrant délicatement dans l’allée du chevalier Paul accompagné à bas bruit du souffle de l’intemporel Johnny Hallyday.

De Godefroy de Bouillon à Baudoin IV

Il va sans dire que l’épopée française ne se résume pas qu’à Johnny. À la fin du XIème siècle, le colossal Godefroy de Bouillon affronta en Cilicie un ours énorme au corps à corps. Lors de cette même première croisade, le moins sage Bohémond, descendant lointain de Vikings, fit rôtir à la broche comme des bouts de lard des espions turcs s’étant déguisés en Arméniens. On conviendra que ce sont des mœurs d’un autre temps. Pourtant en 1109, l’émir turc Djâwali s’en remit à notre Baudoin de Boulogne, frère de Godefroy et fondateur du Royaume franc de Jérusalem, pour l’aider à en découdre avec ses compatriotes, les Turcs d’Alep, ces derniers eux-mêmes appuyés par des Francs ; des coalitions dont seules les croisades ont le secret et que le sultan en herbe Erdogan semble cruellement ignorer.

Le 10 janvier 1162, le roi Baudoin III rendit l’âme à Beyrouth à l’âge de 33 ans. Véritable roi de Jérusalem car né en Terre Sainte, il gagna avant de partir, tant l’estime des Francs chrétiens de Syrie que celle des musulmans. « Les gens de la Montagne descendaient en foule pour saluer une dernière fois le cercueil, les Arabes eux-mêmes s’inclinaient devant celui qui avait toujours été un maître juste ou un adversaire chevaleresque », écrit l’historien René Grousset dans L’épopée des croisades.

Son frère Amaury ne fut pas en reste. Malgré un fort embonpoint – « si gras qu’on eût dit qu’il avait des seins de femme » – et un goût prononcé pour les aventures charnelles, il manque de peu de s’emparer de l’Égypte, la laissant entre les mains du fameux Saladin, ce dernier devenant le premier vizir d’Égypte en 1169. Les Arabo-musulmans n’étant nullement versés dans la contrition, il va sans dire qu’ils n’ont pas oublié du tout leur Saladin –Erdogan n’hésitant pas à s’y comparer. En revanche, notre Amaury a été jeté dans les flots de l’oubli suite au péché capital des croisades et on imagine bien mal le président Macron ou ses prédécesseurs s’y référer…

Atteint de la lèpre à l’âge de dix ans, son fils Baudoin IV devint roi de Jérusalem à l’âge de treize ans. Dix ans durant, l’héroïque Roi lépreux défendra vaillamment un empire franc assiégé par la montée en puissance de Saladin. Mis en exil dans un de ses palais par son entourage inquiet par son allure de mort-vivant enfiévré aux mains et pieds ankylosés, il revint aux affaires le corps paralysé, tel un cadavre en putréfaction, et aveugle de surcroît. Convoquant ses soldats, il se fit porter en civière sur le champ de bataille, et la seule vue de ce mythe bien vivant suffit à mettre en fuite Saladin et ses troupes.

Et maintenant ?

Jusqu’au dernier souffle de sa lente agonie, Baudoin IV maintint l’autorité monarchique et l’intégrité du royaume de Jérusalem. « Avant de mourir, il ordonna à tous ses vassaux de venir se présenter devant lui, à Jérusalem, et quand il trépassa, tous étaient présents à sa mort », relatèrent les chroniqueurs francs. Quant à la voix islamique, l’historien et secrétaire de Saladin el-Imâd d’Ispahan écrit que « cet enfant lépreux sut faire respecter son autorité ». Voilà qui montre, une fois encore, que la culture arabo-musulmane respecte ceux qui n’ont pas peur de se faire respecter. Voilà qui montre aussi qu’on peut combattre en héros pendant dix ans, gangrené par la lèpre donc aussi, à priori, contaminé par la Covid-19 -à condition d’avoir moins de soixante ans.

Rendons grâce aux manuels scolaires de lycée de consacrer deux pleines pages – ce qui est mieux que rien- au si épique Roland, neveu de Charlemagne qui mit en fuite avec son compatriote Olivier des armadas de musulmans conquérants à Roncevaux dans l’excellente Chanson de Roland. Précisons quand même qu’il s’agissait en réalité de Basques chrétiens et non de musulmans. Qu’importe la vérité dans un mythe fondateur, seule compte la volonté de fédérer un peuple autour d’une histoire commune.

Bien plus tard, nos contemporains s’essaieront aussi à l’héroïsme avec des succès plus mitigés. Bernard-Henri Lévy et Sarkozy en Libye, François Hollande au Mali… Et maintenant ? Nul besoin de conquérir des territoires hors de nos frontières, nous avons déjà fort à faire avec nos territoires perdus et ceux qui veulent nous égorger à l’intérieur de nos frontières.

Dans cette tâche colossale, il va nous falloir autre chose que des cris d’orfraie tels que « c’est inadmissible » ou « la République ne cédera pas ». Ça fait longtemps que les digues républicaines ont cédé justement, que notre République est très molle au front, et ça fait tout aussi longtemps que les ennemis de notre civilisation le savent, eux. Dans la guerre qui nous est déclarée, si l’on veut éviter une dictature, il va donc falloir glorifier nos héros –et pas seulement nos martyrs- comme l’ont fait nos lointains aïeux. Des inconnus qui tombent au front au Mali à Arnaud Beltrame, la France ne manque pas de protagonistes à la fibre épique. Il nous appartient donc d’être à la hauteur de leurs combats, d’honorer leur mémoire -sans les considérer « victimes de leur héroïsme » comme l’a écrit la plaque en hommage à Arnaud Beltrame- et d’écrire une nouvelle épopée.

Auteur :
Alexis BRUNET
Professeur de lettres (Abonné)
Publié le 29 novembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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