François Ruffin traité de « rouge-brun » pour avoir défendu les frontières

ARTICLE. Alors qu’il était l’invité de France Inter, hier matin, François Ruffin a défendu le principe des frontières pour les capitaux, les marchandises…et les personnes. Des propos qui lui ont rapidement valu une volée de bois vert, mais qui pourraient avoir fait sauter un verrou important.

François Ruffin traité de « rouge-brun » pour avoir défendu les frontières

Bien qu’elle puisse s’apparenter de loin à une tempête dans un verre d’eau dans le petit landernau médiatico-politique, la sortie de François Ruffin, député LFI de la Somme, pourrait annoncer la levée d’un tabou dans une partie de la gauche.

Alors qu’il était interrogé au micro de France Inter sur les récents propos aux accents souverainistes et protectionnistes d’Arnaud Montebourg au sujet des frontières, François Ruffin ne s’est pas défilé et a déclaré à Léa Salamé : « Je suis favorable au retour des frontières sur capitaux, marchandises et personnes (…)  Je suis favorable au retour des frontières aussi pour les gens du Nord qui vont voyager partout dans le monde, il faut poser des limites aussi à la circulation tous azimuts des personnes. »

Une banalité pour tout souverainiste conséquent, mais un immense pas pour un député LFI qui prend le risque de briser ce qui reste un immonde tabou dans son camp : « Je pense que les frontières ne sont pas quelque chose de négatif, les frontières permettent de se construire aussi », a-t-il ajouté, manifestement bien conscient de marcher sur des œufs. Il y a longtemps qu’un représentant de la gauche radicale n’avait tenu un tel discours. Certains pourraient toutefois relever que Ruffin ne fait personnellement que renouer avec ses premiers amours, lui qui a été l’auteur, en 2011, de Leur grande trouille : Journal intime de mes « pulsions protectionnistes », livre enquête qui entendait déjà démontrer que « l’ouverture à tout crin de nos frontières sème le vent, la tempête et la misère. »

« Donc vous n’êtes pas universaliste ? », se voit-il rétorquer par Léa Salamé dans un réductionnisme assez caractéristique. Accuser François Ruffin de ne pas être universaliste, c’est l’accuser de ne pas être républicain car l’universalisme est, avec les droits de l’Homme, l’un des deux rameaux historiques de la République française. Rappelons au passage que s’il existe une tradition cosmopolite de la Révolution française, via des plébéiens anarchisant comme Anacharsis Cloots, en faveur d’une « République du genre humain », la tradition majoritaire, notamment jacobine, défend les frontières et la patrie, dans une veine qui va du tandem Rousseau-Robespierre à Jean-Pierre Chevènement. Mais qu’à cela ne tienne. La machine à indignation gratuite est lancée.

Le réductionnisme journalistique a donc rapidement laissé place à des attaques délirantes. Parmi elles, celle de Benjamin Griveaux. L’ancien porte-parole du gouvernement et député LREM, qui a le mérite de systématiquement se trouver là où on l’attend, twitte sereinement : « D’un extrême à l’autre. Au moins, les choses sont claires. Un nouveau rideau de fer, voilà le projet liberticide de François Ruffin pour la France et l’Europe. L’universalisme des Lumières est attaqué de toutes parts. Ne cédons rien aux vrais ennemis de la liberté. #rougebrun ». Rideau de fer, non, mais rideau, tout court !

Le philosophe Régis Debray, qu’on accusera sans doute bientôt de « faire le jeu » de l’extrême droite, avait pourtant réglé cette question il y a bien longtemps, affirmant dans son journal de prison : « Accéder à l’universel par la suppression des frontières, voilà l’illusion antidialectique, la pire des platitudes, l’hydre moderne à décapiter. »François Ruffin a décapité l’hydre qui trônait devant l’entrée de son mouvement depuis des décennies, et les réactions hystériques qu’il suscite le prouvent.

Notons que la construction européenne sort également très abimée de la déclaration de François Ruffin. En remettant en cause la libre-circulation des biens, des services, des hommes et des capitaux, il esquinte le dogme néolibéral du marché unique, scellé depuis l’Acte unique de 1986. Certains se sont fait un plaisir de dérouler ce fil, comme l’eurodéputé LREM Pascal Durand : « Voilà qui a le mérite d’être clair : François Ruffin défend le Frexit et la fin des 4 libertés en Europe. »

François Ruffin a un rapport ambigu à la question européenne. Il n’a jamais manifesté ouvertement sa volonté d’en sortir. Mais en 2014, lors d’une conférence à l’École normale supérieur de la rue d’Ulm, en compagnie d’Emmanuel Todd, il se moquait ouvertement des « socialistes européens » et de la commission européenne, ajoutant : « Le discours de la gauche critique, c’est un discours qui dit : on va changer l’Europe, on va sauver l’Europe, on va transformer l’Europe. Mais quand rien n’apparaît…là il y a un gros souci (…) La grande Révolution de 1789 n’aurait jamais eu lieu s’il avait fallu attendre que tous les pays s’entendent. »Il a certes depuis épousé à plusieurs reprises la ligne LFI du « bras de fer » et de l’autre Europe. Question de tactique politique ? L’avenir le dira.

Auteur :
La rédaction
Publié le 3 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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