Frédéric Farah : « La réforme des retraites, c’est l’austérité à l’horizon »

Frédéric Farah : « La réforme des retraites, c’est l’austérité à l’horizon »

ENTRETIEN. Frédéric Farah est économiste, chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne (Paris I) et enseignant. Auteur à la rentrée d’un remarquable essai, Fake State, chez H&O, il analyse pour nous les dernières déclarations gouvernementales au sujet de la réforme des retraites, et ses implications.

Frédéric Farah : « La réforme des retraites, c’est l’austérité à l’horizon »

Front Populaire : Bruno Le Maire a annoncé dimanche que la réforme des retraites était pour lui une « priorité absolue » pour rembourser la dette du Covid. Pouvez-vous nous expliquer le rapport ?

Frédéric Farah : Comprenez bien le sens du propos du ministre, l’austérité est l’horizon. Le gouvernement non sans un certain cynisme explique à qui veut bien l’entendre qu’il est nécessaire de rembourser à terme la dette ou encore qu’il « faut contrôler la trajectoire budgétaire ». C’est la communication préparatoire et comme il n’entend pas engager une politique qui reviendrait sur les cadeaux fiscaux antérieurs et œuvrer pour une politique de justice sociale, alors il lui reste la voie de la réduction de la dépense publique. Or cette dernière est essentiellement sociale et plus précisément, les plus importants postes sont la « retraite » et la « maladie ». Il souhaite ainsi poursuivre en amplifiant les réformes antérieures qui ont eu pour conséquence d’allonger la durée de cotisations, et de rogner les pensions de retraite. Cette fois ci, ce sera à plus grande échelle, en introduisant une réforme dite systémique avec la fameuse retraite à points qui sera une fabrique d’inégalités encore plus amples. N’oublions pas que pour bénéficier de la manne européenne promise à partir de 2021 dans le cadre du plan de relance européen, pour l’heure à l’arrêt, il est nécessaire pour les Etats de se conformer aux recommandations du semestre européen. Parmi ces dernières se trouvent, la nécessaire mise en œuvre de la réforme des retraites.

FP : Elisabeth Borne a tempéré les propos un peu trop économiciste de son collègue en considérant qu’il s’agissait d’une réforme de « justice sociale ». Partagez-vous cet avis ?

FF : Le « fake state » s’emmêle les crayons dans sa communication. L’un dit la vérité, à savoir Bruno Le Maire, qui indique bien la tendance, faire payer au plus grand nombre à travers la réforme l’impéritie publique qui a conduit à la gestion lamentable de la crise sanitaire et aussi le choix du capital contre le travail. L’autre, à savoir Élisabeth Borne, tente de rattraper le tout pour habiller du terme de « justice sociale » une réforme qui ne tiendra ni compte de la pénibilité du travail, ni de la différence d’espérance de vie, qui pénalisera un peu plus les carrières heurtées, et qui soumettra la valeur du point aux aléas conjoncturels et à des règles budgétaires. Imaginez si cette réforme avait vu le jour, le dégât en termes de pouvoir d’achat pour les retraites avec l’effondrement de la valeur du point…

FP : A ce jour, la navette parlementaire n’est pas terminée. Le texte doit être voté au Sénat puis revenir à l’Assemblée nationale. Pensez-vous que la réforme finira par passer ? Quel impact à long terme ?

FF : La réforme peut passer, et s’il le faut le gouvernement utilisera tout l’arsenal du parlementarisme rationnalisé, comme le 49-3. Certes le gouvernement ne peut se payer le luxe d’une crise sociale et politique. Mais la peur du virus, les inquiétudes économiques et sociales peuvent être des facteurs de contestation comme d’apathie, tout dépendra la capacité des acteurs sociaux et politiques d’organiser une réponse forte et coordonnée face au gouvernement. N’oublions pas que tout l’arsenal sécuritaire du gouvernement en cours de préparation est aussi un moyen d’exercer une pression voire répression des mouvements sociaux. Ce gouvernement veut se saisir de la crise pour faire passer des réformes au pas de charge. L’exemple grec nous rappelle que dans les moments de crise, il est possible d’imposer dans des situations exceptionnelles des fourgons entiers de réformes régressives.

FP : Le projet de loi organique sur la réforme des retraites contient une « règle d’or » censée assurer l’équilibre du régime sur 5 ans. Est-ce un exemple de cette « gouvernance par les nombres » que vous analysiez dans Fake State ?

FF : Parfaitement, c’en est même une très parlante illustration. Désormais, on engage de manière durable le passage d’un système à prestations définies à un système à cotisations définies. Ce dernier régime fixe une fois pour toutes le niveau de dépense. L’équilibre financier et la part consacrée dans le revenu national aux retraites deviennent les piliers du nouveau régime. Après la règle d’or budgétaire issue de la crise dite des dettes souveraines de 2011, voila la même logique pour les dépenses sociales et particulièrement de retraites.

FP : Cette règle d’or est directement inspirée des recommandations de la Commission européenne qui – si elle n’a pas de compétence exclusive sur le dossier – entend que le pacte de stabilité budgétaire soit respecté. Quel rôle joue l’UE dans cette histoire ? Le gendarme idéologique ?

FF : Il faut le dire encore et toujours, les transformations de la protection sociale depuis le milieu des années 1990, un peu partout en Europe, sont largement guidées par des orientations recommandées par la Commission européenne. Certes ce n’est pas contraignant, mais la philosophie qui s’y trouve a été largement adoptée (flexibilité du marché du travail, indemnités chômage moins généreuses, réformes des retraites, refonte du système hospitalier dans une perspective marchande). En voulant limiter les dépenses publiques qui sont essentiellement sociales, l’UE continue sa politique de classes. Aujourd’hui avec le fameux plan de relance, elle va disposer d’un nouvel outil de pression sur les États. L’Union européenne n’a pas dévié de son projet très bien décrit par l’universitaire Noëlle Burgi : « l’Etat social minimal ». Mais comprenons bien que la complicité des élites nationales est patente.

Auteur :
La rédaction
Publié le 5 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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