Tunisie : le lourd héritage de l’esclavagisme des populations noires

ARTICLE. Un tunisien de 81 ans s’est battu pour supprimer la mention “Atig”, à savoir “affranchi”, de son nom de famille. Un tribunal vient de lui accorder son souhait, médiatisant ainsi la question des discriminations que subissent les populations noires en Tunisie.

Tunisie : le lourd héritage de l’esclavagisme des populations noires

Mi-octobre, un tribunal de Médenine, au sud de la Tunisie a acté en faveur de la requête d’un citoyen tunisien noir et a autorisé la suppression de la mention “Atig” de son nom de famille. Hamden Atig Dali, âgé de 81 ans et descendant d’esclave, a fait valoir l’article 2 de la loi antiraciste adoptée par la Tunisie en 2018. La notion d’”Atig” (littéralement : affranchi par) était pour lui ”stigmatisante et humiliante”. A la sortie du tribunal, son fils, Karim s’est ému : “Pour la première fois, je me sens comme un citoyen libre avec les mêmes droits que les autres”

Pour Hanen Ben Hassana, l’avocat d’Hamdem Atig Dali, il s’agissait d’un combat symbolique de la plus grande importance comme il l’a expliqué au Guardian : ”Il faut penser à ce qui pourrait amener un homme de 80 ans à insister pour poursuivre sa cause (…) Pensez à ça. Ensuite, vous réaliserez le poids de l’histoire qu’il a porté sur son dos tout au long de sa vie”. Pour les militants antiracistes, ce jugement est une victoire qui en appelle désormais bien d’autres, tant le champ des discriminations que subit cette population est large.

Les “Atigs” sont les descendants des esclaves noirs de Tunisie. Un mot à connotation raciste, encore utilisé aujourd’hui dans le langage commun, à titre péjoratif pour qualifier les habitants noirs dans le pays. La Tunisie a activement participé à la traite transsaharienne, sous l’Empire Ottoman, important des esclaves du Soudan du Burkina Faso, du Mali, ou bien du Niger. Un passé peu enseigné à l’école alors qu’est glorifiée l’abolition de cette pratique, le 23 janvier 1846, par un décret du Bey Ahmed Ier. 19 ans avant les Etats-Unis, la Tunisie peut s’enorgueillir d’être le premier pays arabe à interdire l’esclavage sur son territoire.

Pour autant, près de deux siècles plus tard, la situation des noirs en Tunisie est loin d’être satisfaisante. Aux blancs arabes qualifiés de h’rar (“libres”)” sont opposés les abid (“esclaves”) noirs. Alors qu’ils représentent, d’après les estimations, entre 10 et 15% de la population tunisienne, les habitants noirs sont largement discriminés : selon une enquête Afrobaromètre de 2018, le taux de chômage de cette population avoisinerait les 40 %. Dans le sud de la Tunisie, le village d’ El Gosbah est scindé en deux par la rivière. Chaque bord accueille de chaque côté les populations blanches et noires. Des enquêtes récentes ont mentionné l’esclavagisme moderne issu de l’exploitation des vagues migratoires : des clandestins, notamment lybiens, sous-payés, menacés d’expulsions et exploités par des entreprises ou des grands propriétaires terriens peu soucieux des droits de l’Homme.

Un fléau que la population a tardé à reconnaître. Blamassi Touré, militant d’Alda (Association pour le leadership et le développement en Afrique) évoque dans Slate, un contexte de déni associé à l’Islam : “En tant que musulman, le Tunisien se dit qu’il ne peut pas être raciste puisque l’islam l’interdit (…) la noirceur de peau a toujours constitué, selon la plupart des exégètes musulmans, un défaut inacceptable et ce au même titre que tous les autres vices rédhibitoires pour accéder au pouvoir suprême”.

Avec le départ de Tunisie de Zine el Abidine Ben Ali, la censure s’est assouplie, pour aboutir en 2018 à la loi criminalisant la discrimination raciale qui a enfin doté le pays d’un arsenal législatif sur ces questions. Pour autant, les discriminations demeurent : Jamila Ksiski est la seule députée noire du parlement élue en 2019. Hamden Atig Dali a offert une médiatisation

de la cause des citoyens noirs tunisiens, au-delà des frontières de son pays. Lequel peine toujours à leur accorder une part de la cité : en 2014 la nouvelle Constitution adoptée par l’Assemblée constituante rappelait “l’attachement du peuple aux droits de l’homme et à son identité arabo-musulmane”. Des citoyens noirs, il n’était pas question.

Auteur :
La rédaction
Publié le 5 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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