L’« orthoshaming » : la nouvelle discrimination à la mode

ARTICLE. Les réseaux sociaux sont les nouvelles agoras contemporaines où le pire côtoie le meilleur, c’est entendu. Depuis quelques jours, une nouvelle discrimination y a fleuri pour venir épaissir un peu plus le grand dictionnaire des déshérités imaginaires : l’orthoshaming.

L’« orthoshaming » : la nouvelle discrimination à la mode

Cette « pratique » consisterait à « attaquer » autrui en lui faisant remarquer qu’il a fait telle ou telle faute d’orthographe. « Un comportement nauséabond mais fréquent sur les réseaux sociaux », selon la journaliste lifestyle Wassila Djellouli. Et d’ajouter : « Une attitude qui manque cruellement d’empathie ». L’éternelle victimisation consistant à se mettre par avance à l’abri (les « safe space » sont à la mode) d’un monde commun auquel prétendent de fait échapper ces nouveaux enfants rois de l’époque.

Lorsque les internautes ne font pas preuve de bienveillance à leur égard, en leur rapportant leurs fautes d’orthographe, certaines instagrameuses se sentent « blessées ». Une « atteinte à la confiance personnelle », selon la journaliste. On croit rêver. Un panneau avec une citation circule d’ailleurs fréquemment sur les réseaux sociaux pour lutter contre l’orthoshaming : « Je préfèrerai toujours les gens qui s’expriment en faisant des fautes d’orthographe à ceux qui les jugent en faisant des fautes d’humanité. »Michel Audiard aurait appelé cela une « synthèse ». En l’occurrence, de ridicule et de mièvrerie.

Le sujet pourrait paraître anecdotique voire passablement dérisoire, mais il ne l’est pas. Si la conception – selon laquelle corriger les fautes d’orthographe des autres relèverait de la « faute d’humanité » – continue à progresser petit à petit dans l’opinion, il en sera fini à terme de la langue commune, et de tout monde commun possible. La langue partagée est le creuset fondamental de la nation française, et ce n’est pas un hasard si la République (dite « une et indivisible ») s’est forgée contre les langues régionales.

Le langage commun est le socle de la citoyenneté, en tant qu’il rend possible l’échange, de la politesse élémentaire aux discussions les plus pointues. Le grand juriste Alain Supiot a très finement analysé cette nécessité de la vie en société. Il montre dans ses travaux sur l’histoire du droit et des institutions qu’on ne peut pas prétendre à l’autonomie de chaque individu indépendamment d’un cadre commun hétéronome (ndlr : l’hétéronomie, contraire de l’autonomie, désigne étymologiquement une loi « nomos », extérieure « hétéro ») : « La possibilité pour chacun de nous de s’exprimer librement n’est envisageable qu’après une soumission à la loi de la langue commune, apprentissage imposé dans l’enfance donc hétéronome. Sans cette hétéronomie, le sujet en reste à l’état d’incommunicabilité. »

En résumé, pas d’autonomie sans hétéronomie. Si la revendication d’autonomie est légitime, l’autonomie sans limite est un trou noir qui ne peut que dissoudre le monde commun, et donc les possibilités de l’autonomie elle-même. Il en va de même de la réglementation de la société. Il faut une loi commune qui habilite chacun pour que chacun puisse agir librement. Si vous faites disparaître la loi commune, chacun se retrouve dans l’apparence d’une plus grande autonomie alors qu’il est en réalité livré à plus fort que lui ou en situation de régenter plus faible que lui.

Dans son livre Homo Juridicus, Alain Supiot écrit : « Pour devenir un sujet doué de raison, l’être humain doit accéder à un univers de symboles au sein duquel lui-même et les choses qui l’entourent prennent une signification. Avant de pouvoir être jugé débiteur de la vie qu’il a reçue, il naît créancier d’un sens de cette vie. Apprendre à tout enfant à parler est la première manière d’honorer cette créance. Mais cet apprentissage exige de l’enfant qu’il se soumette aux règles qui constituent sa langue, et c’est à cette condition seulement qu’il pourra s’exprimer librement et donner le jour à des pensées nouvelles. Un monde où chacun devrait ou prétendrait réinventer la langue serait un monde d’aliénés. » Or, si orthographe signifie « écriture correcte », toute personne qui n’entend pas faire l’effort d’écrire correctement prétend du même coup – qu’il le veuille ou non – réinventer la langue.

Tout n’est peut-être pas encore perdu. En 2014, un sondage Ipsos pour Le Robert rapportait que 96% des Français se disent gênés lorsqu’ils font une faute d’orthographe dont ils se rendent compte trop tard. Parmi eux, ils sont 12% à ressentir de la honte et à penser qu’il est grave de faire une faute d’orthographe. Non, il n’est pas grave de faire une faute d’orthographe. Et personne ne peut prétendre n’en faire jamais. En revanche, il est grave de ne pas chercher à la corriger, il est grave de s’en ficher, et il est encore plus grave de rejeter la faute sur les autres en inventant au passage un mot à la noix, témoignage d’une soumission inconsciente au monde anglo-saxon dominant.

Auteur :
La rédaction
Publié le 7 décembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :