Frustrés et déshérités : la dangereuse alliance

OPINION. Toutes les périodes de crise ont vu naître le besoin de trouver une raison unique aux malheurs des individus, broyés par le cours des événements. La tentation totalitaire, c’est la promesse d’un monde purifié délivré du Mal. Un texte pour sortir du manichéisme que certains tentent d’imposer.

Frustrés et déshérités : la dangereuse alliance

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Charles ROJZMANEssayiste (Abonné)Publié le 8 décembre 2020J’ACHÈTE CE NOUVEAU NUMÉRO

La police, pour la majorité des lecteurs du Monde, de Libération, de Télérama, des Inrocks, des auditeurs de Là-bas si j’y suis, pour les intellectuels et militants issus de la diversité, pour ce qui reste du peuple de gauche, est un corps réactionnaire peu soucieux des libertés publiques. Pour tous ces gens-là, les violences policières actuelles en rappellent d’autres : celles contre le peuple révolté ou affamé, contre les ouvriers en grève devant les portes des usines, contre les Juifs sous le régime de Vichy, les Arabes pendant la guerre d’Algérie, les immigrés dans les bidonvilles…Or la vision qu’ils présentent est tronquée ; pire, elle est manichéenne. Elle répartit les principaux protagonistes d’une situation – la police, les victimes du racisme – dans deux catégories distinctes : les « bons » et les « mauvais », les victimes et les coupables, ceux qui font les frais de provocations et d’humiliations, d’un côté, ceux qui jettent à terre, menottent, rouent de coups et arrêtent injustement, de l’autre.

Qu’il y ait des contrôles d’identité abusifs, des interpellations musclées, des injures racistes et même, encore que ce soit beaucoup plus rare, des coups, de la part de la police, c’est possible. Que certains policiers intervenant dans les quartiers se comportent comme des shérifs ou des cow-boys, c’est vrai. Qu’ils ne soient pas toujours tendres et que leurs attitudes attisent la violence, on ne peut le nier. Mais que l’on ne se pose pas la question, de savoir d’où viennent les attitudes et les comportements des policiers, ce qui peut éventuellement les expliquer – ce qui n’a rien à voir avec les excuser – voilà qui est effarant. Prendre les gens pour des victimes, à la longue, c’est les prendre pour des imbéciles en les dépossédant de tout désir, objectif ou intention. Imagine-t-on sérieusement que dans les quartiers dits sensibles ou dans certaines agglomérations, les jeunes « racisés », comme on dit aujourd’hui, se tiennent calmes et tranquilles ? Qu’ils se comportent parfaitement bien, en toute civilité, qu’ils ne commettent jamais aucun méfait ou aucun délit ? Pas de vols, pas de drogue, pas de bagarres, pas de violences ? Les injures, y compris les injures racistes, ce ne sont jamais eux qui les profèrent ? Idem pour les bousculades, les menaces ou les coups ?

Dans l’affaire du producteur tabassé par des policiers, sans préjuger des résultats d’une enquête sérieuse et impartiale, la pensée manichéenne fait d’ores et déjà fi de la complexité des situations, du rôle des émotions dans la vie sociale et des manipulations politiciennes. Oui, il y a du « racisme » dans la police comme il y a de la haine chez les racailles « racisées » contre la police, représentants d’un état honni. Dès l’entrée en école de police chez les élèves policiers, dans le huis-clos des commissariats, il y a ce racisme qui s’explique parce que venant de milieux populaires très touchés par la crise et par l’effondrement des valeurs d’ordre et de civilité chères à ces milieux, les gardiens de la paix ont une clientèle de plus en plus colorée du fait de l’immigration de masse et de la délinquance très souvent étrangère ou issue de l’immigration. Par ailleurs, la relation pour le moins délicate à l’autorité de beaucoup de jeunes, musulmans, gauchistes ou anarchistes, crée sans cesse des tensions, des violences parfois graves et un harassement de policiers laissés souvent seuls au front, sans soutien véritable des hiérarchies et des politiques qui leur donnent des injonctions contradictoires et absurdes, dans l’espoir d’éviter des troubles beaucoup plus graves.

La publication de la vidéo de la mort brutale de Georges Floyd écrasé par le genou d’un policier blanc avait provoqué de nombreuses manifestations ou violences un peu partout aux États-Unis et en Europe et la naissance du mouvement « black lives matter »… A Paris, des milliers de personnes ont défilé pour Adama Traore, contre « les violences policières » et aujourd’hui contre la loi de sécurité. La cause avancée pour ces indignations, ces colères et ces violences, c’est un combat pour la justice et contre le racisme. Mais en arrière-plan, c’est une guerre civile qui s’annonce, une guerre des races qui ramène à la surface les ressentiments et les rancoeurs identitaires de populations agrégées par la haine. Cet antiracisme qui prétend combattre les injustices et la haine est, en fait, une nouvelle forme de fascisme.

Dans l’histoire du siècle passé et de l’histoire tout court, ce n’est pas une nouveauté. Toutes les périodes de crise ont vu naître le besoin de trouver une raison unique aux malheurs des individus, broyés par le cours des événements. La tentation totalitaire, c’est la promesse d’un monde purifié délivré du Mal. « Les Représentants du peuple seront impassibles dans l’accomplissement de la mission qui leur est confiée : le peuple a mis entre leurs mains le tonnerre de la vengeance, ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés. Ils auront le courage énergique de traverser les immenses tombeaux des conspirateurs et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur de la nation et à la régénération du monde. » (Proclamation des Représentants à Lyon, le 15 frimaire, an II.)

Cette tentation totalitaire se renforce aujourd’hui très rapidement. Elle va même jusqu’à enrôler des enfants dans son combat idéologique. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle prône la disparition ou la mise à l’écart de ceux qui sont censés représenter le Mal. Hier, les Juifs, les bourgeois, les Tutsis au Rwanda. Aujourd’hui, l’homme blanc.

Elle a pour partisans et acteurs deux groupes d’individus : les déshérités, véritables ou imaginaires, et les frustrés. Cette alliance des frustrés qui se veulent responsables du sort de ceux qu’ils voient, à tort ou à raison, comme des victimes et des opprimés et, d’autre part des déshérités est réellement explosive. L’histoire a toujours réuni ces deux groupes de personnes dans un élan qui s’est voulu révolutionnaire. Les déshérités ont réellement besoin de lutter pour la justice et l’égalité. Ce fut le cas, entre autres, des ouvriers et des paysans, victimes des inégalités, du chômage pendant la révolution industrielle dans les temps qui précédèrent l’émergence des mouvements prolétariens. C’est toujours le cas dans de nombreux endroits de la planète. Ils apportent dans ces mouvements un peu de raison et des raisons de combattre.

Les frustrés qui ne sont pas de véritables déshérités, écrivaillons, journalistes, enseignants, techniciens, communient dans une jalousie commune et maladivement cherchent à réparer ce qu’ils considèrent comme une injustice de la vie. Ils vont diriger le combat des déshérités et transformer le combat des déshérités en une lutte pour de nouvelles dominations. Ils vont vouloir écraser les imposteurs qui ont pris la place qui leur est due en raison du mérite qu’ils s’attribuent. Cette alliance des frustrés et des déshérités prépare des conflits futurs qui n’opposeront pas seulement des cultures et des civilisations mais à l’intérieur même des sociétés, en Occident comme en Orient, des groupes humains séparés par leurs conceptions culturelles, religieuses, par leurs conditions sociales ou ethniques et dont certains se considèrent comme des victimes de complots fomentés par des ennemis tous puissants et maléfiques.

Auteur :
Charles ROJZMAN
Essayiste (Abonné)
Publié le 8 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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