France : 0 – Turquie : 1

OPINION. On nous a longtemps prétendu que M. Macron avait une politique étrangère de fermeté. Vis-à-vis de la Turquie et au bénéfice heureux de la Grèce notamment. Il n’en est rien. Comme en tout depuis les premiers mois de son mandat, il pratique là aussi, à contretemps et avec des résultats imprécis, avortés ou funestes, le « et en même temps ».

France : 0 - Turquie : 1

On se souvient que le président Macron recevait au début de son mandat le président Poutine à Versailles. On a vu que récemment, M. Macron, prétendument inspiré, rendait, par ailleurs, hommage au général de Gaulle, en souvenir de la mort du fondateur de la Cinquième République. Celle-là même que bien des présidents après lui, a minima depuis M. Giscard dit d’Estaing, depuis le faussaire social et politique de haut vol et de fausse épopée que fut M. François Mitterrand, faux homme de droite, vrai fourbisseur de casseroles, depuis les non-démissionnaires de référendums perdus ou depuis les ajusteurs de récupérations par voies ou déviations parlementaires (tel M. Sarkozy), depuis les Vautrin de nouveau style et de fausse monnaie (l’euro), n’ont cessé d’enterrer, à chaque mandat et septennat puis quinquennat plus profondément.

M. Mélenchon entend instaurer de son côté, en candidat des gauches rénovées (ripolinées façon 1965, plutôt) une Sixième République.

Dans les faits, compte-tenu de ce qui demeure encore de la Constitution fondatrice de 1958, elle est déjà assumée, cette Sixième République, avec la bénédiction de divers « machins » extérieurs à la France : l’institution européenne, l’ONU-usine à gaz, et, plus grave encore : l’OTAN.

La gravité n’est pas dans ce dernier domaine que nous soyons membre de cette alliance militaire apparemment protectrice mais aussi datée que certains réflexes de nos services de renseignement (qui n’ont rien d’assez efficacement anti-terroriste, mais qui fonctionnent encore selon les codes de la guerre froide antisoviétique, en mesurant mal combien l’islam virant en islamisme est un ennemi d’autre nature). La gravité, c’est que nous laissions l’OTAN, l’ONU, l’Europe institutionnelle, dicter à la France quels doivent être ses choix: militaires, diplomatiques, géostratégiques, ses choix d’ensemble, d’action et de haute considération.

La gravité est donc, au sujet de l’OTAN au moins, qu’avec la fin du mandat de M. Chirac, sous l’impulsion en partie dissimulée de M. de Villepin (finalement déjà adepte du « et en même temps »), ont ait organisé le fait et l’ensemble des conditions du retour de la France au sein de l’institution de l’alliance (dans son cadre de décision et de dépendances), dans un esprit pire que celui d’avant 1966. M. Sarkozy, de son côté, n’a fait que confirmer, hélas sans rien y modifier mais en aggravant les suites volontairement, une réalité et un choix du retour dont les mauvais plâtres et les fausses couleurs pimpantes avaient été essuyés et prétendument ravivés par son prédécesseur, devenu un roi fatigué même en politique étrangère, après avoir été hélas un monarque fort fainéant en politique intérieure.

Cela donnait une suite prévisible. Qui passe, entre MM. Sarkozy et successeurs, de maladresses diplomatiques et bouillonnantes sur les plages de divers pays arabes à la désastreuse et cruelle et si coûteuse affaire de la Libye. Sans oublier les diverses gaffes hollandiennes, et les réarmements coupables, responsables car choisis de diverses milices djihadistes (moins « méchantes que d’autres », décrétait-on, entre MM. Fabius et Le Drian).

On peut donc s’évertuer depuis à dénoncer ou à prétendre pourfendre un terrorisme d’islam, un islamisme tueur (qu’on a tant tardé et peiné – ou voulu seulement aller jusqu’à nommer un brin – à un peu définir, faute de vouloir ou pouvoir le circonscrire et l’abattre) !

Je ne vois pas de progrès, pour ma part, dans certains choix politiques ou diplomatiques mais aussi intérieurs, assumés prétendument aujourd’hui par la France et par la direction de M. le Président Macron.

Surtout, je ne vois pas de volonté, pas de résultats, pas de politique face au monde arabe, face à l’Orient compliqué, face aux régiments de derviches turcs. Nous en restons aux vieilles lâchetés et aux graves inconséquences.

Faute d’avoir compris le mensonge tragique des « révolutions arabes », ou du « printemps arabe » si hivernal dans ses faits, dates et formes, faute d’avoir compris que la Russie est un allié inévitable et nécessaire, faute d’avoir admis le nanisme politique et stratégique, et l’absence géopolitique, de l’Europe institutionnelle, faute d’avoir contré l’Allemagne pro-turque, faute d’avoir assez vite renoncé à l’ensemble de la lubie d’une entrée de la Turquie en Europe, nous sommes aujourd’hui devant une situation de fait et d’évidence totalement tragique!

La voici. En peu de mots. Les constats les plus cruels doivent, en effet, être brefs. Et secs. C’est la Turquie qui, aujourd’hui, avec une alliance allemande qui vaut Munich, mais qui correspond encore plus à l’esprit du pacte germano-soviétique de 1939, mène le jeu dans une partie de l’Europe. Au sein de l’OTAN, et face aussi à une Amérique qui lorgne difficilement la situation, tant occupée qu’elle est dans la complication de sa berlue électorale.

On nous a longtemps prétendu que M. Macron avait une politique étrangère de fermeté. Vis-à-vis de la Turquie et au bénéfice heureux de la Grèce et de Chypre, notamment. Il n’en est rien. Comme en tout depuis les premiers mois un peu sérieusement développés de son mandat, il pratique là aussi, à contretemps et avec des résultats imprécis, avortés ou funestes, le « et en même temps ». Ce flou du langage et de la théorie sans pratique qui permit l’essentiel de son élection et de son illusion.

On envoie certes une partie de la marine française soutenir la Grèce, mais sans action, et en laissant l’un de nos vaisseaux visé directement par la flotte turque et prêt à être potentiellement encadré.

Mais dans le même temps, la politique de M. Macron, face au même ennemi et faux allié, la Turquie, prône et réalise de fait une neutralité dans la crise du Haut-Karabagh, qui fait le jeu de la Turquie et de son instrument azerbaïdjanais. Et qui signe une nouvelle ère de souffrance et d’horreur pour l’Arménie. Le Haut-Karabagh souffre depuis des décennies sous la menace turque.

C’est aussi un résultat de l’époque soviétique finissante, avec une organisation politique désordonnée orchestrée à vau l’eau, à la sauvette, par esprit de faillite.

Mais le renoncement français, le silence de la voix française en dit hélas plus long : si la France se tait devant ce qui menace définitivement l’Arménie, et la vieille terre pionnière, chrétienne et résistante qu’est le Haut-Karabagh, cela n’aura qu’un sens. Ce sera celui-ci : il n’y a plus de voix diplomatique française, en Europe, face à l’Allemagne comme face à une autre puissance ou impuissance de l’ensemble. La seule voix qu’on a pu entendre a été celle qui, en pleine crise de la Covid 19 naissante ou engagée au temps du premier confinement ou avant même celui-ci, se croyait assez forte pour injurier l’Italie.

Plus grave : la France, définitivement revenue dans l’OTAN et son centre décisionnaire, n’a plus de politique ni de voix politique en Orient. Il ne suffit pas que le président s’exprime plus ou moins habilement, mais aussi comme l’on va à Canossa devant des journalistes étrangers. Quoique cet étranger-là règne aussi à Paris, via le football et quelques hôtels particuliers, sans négliger d’autres intérêts, qui ne sont pas ceux qu’on peut entendre comme, vitaux, selon nos principes nationaux.

En rendant hommage, paradoxalement, à la mémoire du général de Gaulle, en son souvenir d’un homme d’un temps et d’un esprit défunts mais dans une vision défectueuse du sens du 9 novembre 1970, le président Macron a achevé le processus dégradé par tous les successeurs de de Gaulle ou presque tous (y compris Jacques Chirac): il a prouvé en se taisant encore sur le Haut-Karabagh qu’il n’y avait plus de haute politique, de politique pragmatique, et de voix complète et audible de la France face aux menaces comme aux besoins de l’Orient compliqué ou de l’Europe fatiguée.

Face aux souffrances et aux risques d’existence de l’Arménie elle-même. Elle deviendra bientôt province turque. M. Macron n’a pas fait voici quelque temps qu’enterrer un ambassadeur de l’Arménie : Charles Aznavour. Il l’a fait certes. Et en même temps, il a enterré le gaullisme diplomatique et de haute politique. Il est vrai qu’il avait, comme tous ses prédécesseurs, achevé aussi avant cela l’inhumation du gaullisme social. Ou qu’il l’achève encore, ces temps-ci et en même temps… Comme d’habitude…

Printemps 2022 : tu peux venir. La Cinquième République est définitivement morte. Le fossoyeur n’est pas le noir vêtu M. Mélenchon. Quitte à ce que ce dernier se lance « comme une savonnette », comme le craignait de Gaulle. Non. Le fossoyeur exact, c’est le croque-mort présidentiel muet qu’est devenu M. Macron, princier fossoyeur de ce dont il devrait être le garant du maintien vivant !

Et en même temps, on ne saurait en être surpris. Il n’y a plus potentiellement d’Arménie, il n’y a plus de voix française. Et il n’y a plus, tout simplement, tout cruellement, de réalité diplomatique française, et en même temps, plus de géopolitique française. Nous assistons, entre l’esprit de Munich renouvelé et les relents d’un massacre du Heysel d’un nouveau genre, à la logique du président Macron, qui confond la diplomatie avec l’équivalent d’un match de football. Aux conséquences sportives, soit, mais pas nécessairement tragiques. Il a oublié que sports et silences peuvent avoir des conséquences de sang.

On regarde, on commente vaguement (moins passionnément que l’élection vite saluée de M. Biden), et, en même temps : on ne fait rien. Résultat : France : 0 – Turquie : 1. La consigne arbitrale est claire: pleurons le terrorisme, vivons avec. Mais surtout : oublions l’Arménie. Surtout : n’en parlons pas ! La voix de la France ? Rien, elle égale le silence. D’une marche funèbre. C’est tout, ça n’est pas simple. Mais c’est horriblement cruel ! Dernier point : quand on considère le silence français face à l’Arménie, on se dit que les voyages de M. Macron au Liban sont d’inutiles leçons. Ou en même temps : d’inefficaces derniers feux. Ou la preuve ultime d’une voix… cassée !

L’avenir ?  Celui d’une route de puissance, d’un développement ottoman sans limite, ayant tous les culots. La réalisation d’un projet fou. Celui de l’axe ottoman : Arménie, Istanbul, Oulan-Bator est un corridor ouvert, voie de sang et de cendres, pas route de la soie. Triomphe d’Erdogan et fin absolue du vieux projet d’une Europe de « l’Atlantique à l’Oural » ! Seule limite, une vague garantie russe contre l’invasion terrestre de l’Arménie elle-même ; qui tiendra peut-être tant que tiendra seulement M. Poutine. Lequel fera un jour payer la note d’un avion russe abattu, mais qui saura attendre. L’Arménie continuant elle de subir et de souffrir. Quoi donc ? L’équivalent d’un nouvel et éternel exemple du vieux partage hystérique plus qu’historique de la Pologne. Supplices de Sisyphe et de Tantale mélangés pour l’ensemble de l’Europe. Adieu, silencieuse Europe. Voilà où mène la neutralité, le stupide et criminel neutralisme à la française ou bien la situation muette créée et voulue par M. Macron au nom de la France ! Il y a là de quoi rager, pleurer et vomir ! Et cela donne à penser. Et à prouver le nanisme politique européen, autant que le nanisme ou le rétrécissement politicien et politique français en voie d’achèvement !

Non seulement de Gaulle est mort une dernière fois, mais c’est avec la complicité de la France, sans profit et dans le lâche abandon de l’Arménie. Voix française cassée ? Non, ou plus seulement ni simplement ; c’est pire : voix française coupée, tranchée nettement, par le couteau turc. Après ça, il ne restera qu’à pleurer des larmes amères.

Dans vingt ou trente ans, un nouveau ministre à la Darmanin (ou bien à la Louis Joxe II !), avec de la résolution dans son reniement, ira se prosterner servilement et sans profit national aucun, devant le successeur de M. Erdogan comme, d’ailleurs et dans le même temps, l’actuel détenteur de la fonction ministérielle française de l’Intérieur vient de le faire au profit des héritiers (finalement assez ottomans, aujourd’hui, à Alger) du magouilleur et sanglant FLN. De Gaulle avait fait souffrir les Harkis et les Pieds-Noirs. La France actuelle, de son côté, achève d’abandonner les interprètes afghans qui ont pu la servir et servir ses armes. Kif-kif, en somme. C’est le seul point commun d’un cruel aspect du gaullisme politique et machiavélique ou machiavélien avec la politique gouvernementale actuelle. Dans une France devenue inefficace et inaudible à l’Etranger.

Auteur :
Raphaël LAHLOU
Historien et géographe
Publié le 10 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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