Arménie, un choc des civilisations

Novembre 2020: Michel Onfray se rend avec le journaliste Stéphane Simon et le réalisateur Alexandre Jonette dans le Haut Karabakh pour soutenir le peuple arménien attaqué par l’Azerbaïdjan et ses alliés djihadistes. Un documentaire de 62 minutes. A voir sur ce lien.

Verbatim

Monastère de Dadivank

Michel Onfray : Très émouvant, d’abord c’est l’une des plus belles Eglises, des plus vieilles, mais des plus belles aussi. Belle par son ancienneté, belle par esthétique. Cette espèce de pureté extraordinaire et en même temps ce qui est émouvant c’est la piété qui est contemporaine depuis des siècles et on a vu tout à l’heure, j’ai vu rentrer des gros durs, des gros costauds, avec des treillis et une poignée de bougies, ils sont sortis en pleurant et donc des gens qui ont évidemment perdu des compagnons, des pères, des frères et puis aussi d’autres, des femmes des sœurs des enfants etc.

Je trouve un peu culotté qu’on puisse ne pas parler de guerre de civilisation avec ce qu’il se passe ici. L’Arménie est le premier pays a être christianisé d’une certaine manière, l’un des premiers pays, 301 je crois pour la première date, et on s’aperçoit qu’ils inaugurent le christianisme, politique, qu’ils inaugurent 1915, le génocide, avec plus d’un million d’Arménien qui ont été massacré, ils inaugurent aussi cette guerre de civilisation. Dont je pense qu’elle est manifeste, elle n’est pas manifeste seulement pour des gens dont je me demande ce qu’ils ont dans la tête, ce qu’il leur faudrait pour comprendre. Il y a là des soldats arméniens, il y a là des soldats arméniens qui ont souffert et puis il y a juste derrière des blindés russes avec un drapeau russe, donc on peut penser tout ce que l’on veut de la Russie, de Poutine, le pire comme cela est souvent bienvenu en France il n’empêche que celui qui nous défend, celui qui défend l’Occident Chrétien, judéo-chrétien c’est Poutine ce n’est pas Erdogan. Et si effectivement il est intervenu comme il est intervenu, pour empêcher que le Karabakh devienne franchement azéris c’est-à-dire franchement musulman c’est-à-dire qu’il soit proprement déchristianisé, et bien effectivement il est intervenu un peu comme dans la fable de La Fontaine l’huître et le plaideur. Il y a une partition bien sûr mais c’est une partition qui fait que le Karabakh n’appartient pas aux azéris, n’appartient pas donc, aux turcs, et que Erdogan n’a donc pas gagné.

Dans ce bras de fer, ce que Poutine a montré c’est que c’est lui qui faisait la loi, ce n’était pas Erdogan. Erdogan veut faire la loi, Erdogan regarde dans le rétroviseur, il a très envie de restaurer l’empire ottoman. Poutine aussi regarde dans le rétroviseur, il a envie de restaurer l’empire soviétique mais les deux voient aussi devant eux c’est-à-dire que Poutine préserve ce qui reste d’Occident chrétien, avec des méthodes autoritaires, avec des méthodes dictatoriales, avec des méthodes pas démocratiques cela paraît très évident mais il y a en face des gens qui ne sont pas des démocrates non plus, qu’ils sont des autoritaires que ce sont des gens qui se moquent aussi des droits de l’homme et qui veulent instaurer la charia dans un maximum de pays dont l’Arménie. Mais dans la France aussi c’est-à-dire les combats qui se font un peu partout en Europe et qui supposent le terrorisme sont des combats qui son parents de cela.

C’est-à-dire qu’ici il y a une spiritualité, c’est la mienne, je suis athée, je ne suis toujours en pas en recherche d’une religion, je dis simplement que nous sommes fabriqué par le judéo-christianisme, ici c’est un berceau, c’est le berceau du judéo-christianisme. Et je vois bien ce que l’attaque a de symbolique.

Ce que le désir guerrier de conquérir à de symbolique ici. Dans cette guerre de religion qui continue, elle ne reprend pas mais elle continue. Moins à bas bruit, beaucoup plus visiblement aujourd’hui et ce lieu est très émouvant car quand on voit ces militaires en treillis, sortir, en pleurs, on se dit qu’il se passe ici quelque chose de plus important que le deuil personnel même si je ne mésestime pas le deuil personnel, c’est d’une certaine manière le deuil d’une civilisation qui se joue ici.

Discussion

Michel Onfray – La crainte c’est que des œuvres d’art soient détruites ? Des pierres tombales également ?

Père Hoyhannès Hovhanni – Oui, il y a toujours cette crainte, car si l’ennemi arrive jusqu’ici il voudra évidemment montrer sa victoire en détruisant notre patrimoine.

Michel Onfray – Donc vous avez préservé, vous avez ôté et préservé les œuvres d’art ?

Père Hoyhannès Hovhanni – Nous avons déplacé une partie, une petite partie, le pierres de croix par exemple on était déplacé pour les protéger mais le vrai souci et la vraie question est : comment pouvons déplacer la valeur spirituelle qu’ont ces Eglises ? C’est cela notre problème ?

Michel Onfray – Est-ce que vous vous croyez d’une guerre de civilisation ?

Père Hoyhannès Hovhanni – Vous savez, nous pourrions parler de guerre de civilisation, si nous avions deux civilisations qui se confrontaient hors en face de nous, nous avons des barbares. Je n’ai absolument aucun doute sur le fait qu’ils souhaitent volontairement détruire notre culture, notre histoire.

Ici, nous éduquons les jeunes générations à ne pas tuer, ne pas voler, à aider son prochain. Quand à eux ils enseignent à leurs enfants que les Arméniens et les Chrétiens sont des ennemis qu’il faut les tuer.

Que le monde entier ait le courage de reconnaître qu’ici, depuis des millénaires, les Arméniens ont toujours été présents.

Si qui que ce soit à un doute avec des chrétiens, des musulmans, qui se rassembleraient ici et viendraient régler le problème sur place. Qu’ils viennent et constatent de leurs propres yeux si ici, une seule pierre a été posée par des musulmans. Aujourd’hui, si l’Azerbaïdjan affirme que l’habit que je porte est blanc, demain, le monde entier va dire qu’il est blanc. Mais pourquoi, si cet habit est bien noir, ne dites vous pas simplement que c’est noir ? Pourquoi le monde ne veut dire pas donner raison à la vérité ? Pourquoi n’y a-t-il pas de justice ? Nous ne voulons pas la terre des autres, nous protéger simplement nos terres, nos Eglises. Si cela n’est pas Arméniens, alors dites-moi, à qui cela appartient ?

 Vous êtes ici et vous voyez je ne demande qu’une seule chose, dites simplement ce que vous voyez.

Avant que vous partiez j’aimerais vous montrer quelque chose sur la pierre de croix.

Nous avons ici une pierre de croix, regardez c’est écrit en Arménien, c’est une pièce très ancienne, cela se voit à l’œil nu. Regarder, je vais vous expliquer. Je veux simplement vous montrer quelque chose (des deux côtés de la croix). C’est l’année de construction, 1181. C’est une notation par lettre ancienne, 1181. Maintenant, dites-moi à cette époque, existait-t-il même le mot Azerbaïdjan ?

Maintenant, ils crient sur tous les toits : « C’est à nous, cela nous a toujours appartenu ». Cette seule preuve n’est-elle pas suffisante ? Simplement ? Pour notre rendre justice ? Ceci n’est-il pas un témoignage suffisant pour nous donner raison ? Qu’ils viennent et nous montrent quoi que ce soit, leur appartenant ici. Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement vivre dans la vérité ?

Ceci est notre sceau. Le sceau des Arméniens. Nos Eglises, nos monastères, et nos pierres de croix. Qu’ils viennent et nous montrent une seule chose qui leur appartient avec des preuves historiques. Moi ici, j’ai la preuve avec cette date, s’ils me prouvent quoi que ce soit, je m’inclinerais et je partirais.

Je vous le demande, sincèrement, partager ces informations et ceux qui ne nous croient pas qu’ils viennent, constater par eux-mêmes.

Citoyen – L’Arménie est une très vieille civilisation, elle a été le premier pays à adopter le christianisme comme religion d’Etat. Aujourd’hui nous sommes devant un édifice sain qui a une histoire de plus de 1000 ans. L’histoire globale de l’Azerbaïdjan a à peine 100 ans et nous comprenons que notre seule faute est d’être né Arménien et d’être moins nombreux qu’eux. Je prie et nous prions tous Dieu, avec la conviction que bientôt, nous reviendrons sur nos terres. Gloire à Dieu.

Stepanakert
Quand la bombe a éclaté, j’étais en train de descendre la rue où j’étais allé  chercher du pain. Et mon ami qui tient la boutique m’a invité à boire un verre. Il a insisté en me disant que quand il venait à mon épicerie je lui offrais toujours un coup à boire. Donc en insistant je suis resté. J’ai bu un demi-verre puis je suis parti et à cinquante mètres d’arrivée chez moi, la bombe à éclaté. Mon épouse et ma belle-mère elles étaient à la maison, au-dessus de la boutique, assise dans le salon, quand la bombe est tombée. Ici dans notre ville ce sont des soldats terroristes qui sont rentrés, ils rentraient un par un. On a su que certains venaient de Syrie, mais le problème c’est qu’ils se faisaient passer pour des arméniens, ils parlaient très bien Arméniens, c’était absolument impossible de savoir s’ils étaient turcs, azéris ou russes. Et ils étaient très bien préparés. Certains de ces terroristes s’allongeaient au sol comme s’ils étaient blessés et appelés : « A l’aide, à l’aide ! » en arménien, tout cela. Et là, à peine les soldats et médecins arméniens arrivaient pour apporter de l’aide et prêter main forte, qu’ils les égorgeaient froidement.

Michel Onfray – On est à Stepanakert, un endroit qui a été soufflé, des gens d’un certain âge comme on dit pudiquement qui sont en train d’embarquer tout ce qui a été explosé : les morceaux de verres. Ils sont d’un certain âge parce que les jeunes sont probablement au front, au combat, sont encore mobilisés, je ne sais pas. C’est effrayant. Ils sont en train de nettoyer, on voit leur âge, on voit leur tristesse, on voit leur peine, on peut aussi imaginer leur haine quoi. Je peux comprendre qu’on ait la haine de gens qui ont bombardé, qui ont détruit, qui ont pulvérisé ces lieux civils. Ce ne sont pas des bases militaires ce sont des endroits où les gens vivent au quotidien. C’est fait pour tuer, évidemment.

Eternel retour des choses c’est-à-dire que vraiment on va, une guerre tour le temps en permanence, tuer des gens, des civils, pour des morceaux de terre, qui sont revendiqués par des gens qui estiment que cette terre appartenait à un pays qui lui existe depuis 100 ans. Cela fait 6000 ans que l’Arménie est Arménie. Des gens arrivent et estiment que c’est leur Terre. Ils revendiquent contre toute évidence. La propriété d’une terre qui n’est pas la leur. Et on voit des vies de civils broyées, brisées, on voit des vies, des morceaux de vies qui étaient là, des enfants qui jouaient avec une bicyclette, des gens qui probablement jouaient aux cartes, des personnes qui se reposaient-là et puis tout a été détruit, explosé, ravagé, des personnes âgées qui ont probablement déjà connu la guerre des années 90 évidemment sont en train de déblayer, petit morceau par petit morceau, on se dit mais comment commencer ? Quels sont ces enfants dont ces petits vélos sont ici ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui ont garé leur vélo là et puis qui ont découvert cela ? Si tant est qu’ils ne soient pas morts.  Quel avenir peut-on avoir quand on a un présent comme ça ?

Gilles Bader – Photographe – Le Point – On voit à peu près dans toutes les rues des voitures qui sont explosées ou des impacts sur les murs comme des mitrailles et en fait ce sont des bombes à sous-munition qui sont larguées par des gros tubes et vous pouvez en voir il y en a encore dans la ville ce sont des tubes qui font la taille d’une voiture, qui portent justement ces sous-munitions qui les larguent en l’air et après une fois que c’est largué le tube tombe alors soit il se plante soit il tombe comme cela, et ensuite les sous-munitions cela fait une pluie, comme les grenades qui sont remplies de boulots de ferrailles et qui explosent et qui soufflent tout ce qui a sur son passage à proximité et on voit de la mitraille donc si vous êtes là, vous êtes découpé et après on trouve ces rubans par terre qui sont la trace de ses sous-munitions : voilà. Des jolis ruban-rose. Il n’y a pas de marque dessus, on ne voit pas d’où ça vient. Je ne sais pas quelle est la fabrication. C’est ce qui permet de tirer sur la goupille. Si vous tirez dessus ca active le système détonation. Et les enfants forcément ils sont attirés, ils veulent toucher. Ce sont des choses qui font beaucoup d’estropier : cela coûte des jambe, cela coûte des bras, lorsque cela ne tue pas mais c’est des mines antipersonnelles.

Ce qui est vraiment symptomatique de cette guerre c’est cette volonté de toucher aussi, j’allais presque dire principalement surtout les populations civiles. C’est cela qui est notoire par rapport à d’autres guerre où là c’est les Etats qui se combattent, là c’est vraiment, on veut éradiquer la population civile je pense.

Stéphane Simon : Et donc tu en a vu beaucoup ici ?

Oui, toutes les voitures, quand vous allez dans la rue, quand vous voyez les voitures explosées à côté pratiquement tout le temps il y a des rubans roses comme cela. Cela fait un effet. Les tôles sont pliées cela fait un effet de souffle et cela renvoie des mitrailles. Des petits bouts de ferrailles comme cela, vous prenez cela dans la tête, c’est hyper dangereux, cela vous découpe.

Stéphane Simon : Ce sont des armes qui sont interdites ?

Oui ce sont des armes interdites par la Convention de Genève comme les armes de phosphore, les blessés nous racontaient qu’ils avaient reçu, c’était comme une pluie de feu, alors cela s’infiltre, ca brûle les vêtements et ensuite cela brûle la peau, cela s’infiltre dans le cou, partout. Donc on voit des brûlures très très importantes sur le corps. Et cela fait des crevasses sur la peau, cela continue de brûler une fois que ça a touché la peau, à l’intérieur.

Et après, si ils survivent, il y a un deuxième effet au bout de quelques jours, cela s’infiltre dans le corps et ca fait comme un effet de poison.

Et la médecin cheffe qu’on a rencontré, que les médecins Français not rencontré disaient qu’ils ne comprenaient pas, ils avaient des morts subites. Une semaine, dix jours après avoir pris les patients, qui survivaient, à leurs brûlures, petit à petit, ils avaient un arrêt cardiaque. Ils avaient la mort subite. Donc c’est vraiment un effet secondaire.

Stéphane Simon : Il y a beaucoup de témoignage de médecin là-dessus ?

Oui on a fait une vidéo sur une équipe de médecin français de l’AP-HP par le biais du Quai D’Orsay qui avait envoyé cela et dont un spécialiste, chirurgien, plasticien, spécialiste des grands brûlés, qui authentifiaient le fait que ces brûlures il n’y avait pas de doute, c’étaient des brûlures au phosphore.

Michel Onfray : Donc ça aussi ce sont des armes interdites ?

Oui oui, cela est complètement interdit, c’est comme le NAPAL, cela détruit tout, en fait ils bombardaient cela dans les forêts car les Arméniens se cachaient dans les forêts et comme il y avait les drones et qu’ils ne pouvaient pas les choper avec les drones et bien ils brûlaient tout. Alors cela ce sont plus des armes qui sont utilisées sur les militaires, malgré tout cela est interdit. Alors il y a eu quelques blessés le premier jour, mais dès les premiers bombardements, les femmes et les enfants ont été évacués principalement. Donc les écoles sont détruites mais il n’y a pas eu de blessés enfants dedans.

Stéphane Simon : On a rencontré un commerçant qui nous a raconté qu’il y avait des infiltrations qui se faisaient passer même pour des civils arméniens, qui disaient « Bonjour » etc.

Photographe/Journaliste Le Point – Ils ont des treillis arméniens, ils se déguisent, ils ont tué un médecin sur la route de Latchim justement, il y a juste avant le cessez-le-feu, ils étaient habillés en Arménien. Ils font des contrôles comme si ils étaient des Arméniens après ils zigouillent. Et ils sont très très très bien équipés. Au niveau de l’équipement, on a vu quelques photos d’azéris, c’est équipement de haute technologie. Que ce soit au niveau des fusils, au niveau des lunettes à vision nocturne. Tout cela ils sont très très bien équipés.

Michel Onfray : On sait qui les fournit ? Les Turcs ? Israël ?

Photographe/Journaliste : Les Turcs, Israël, la France.

Stéphane Simon : Mais la France aussi.

Photographe/Journaliste : La France a de gros contrats avec l’Azerbaïdjan. Ils ont un équipement de faut niveau. Mais ce qui a fait la différence sur cette guerre par rapport aux précédentes, c’est les drones. C’est la maîtrise du ciel et les drones. Ils ont vraiment pris le dessus, ils ont bombardé énormément de positions militaires donc en coupant le côté matériel et puis c’était la grosse angoisse car le drone on ne les voyait pas. On les entendait. Moi j’étais là il y a trois semaines quand ça bombardait et dès qu’on entendait un bruit de drone tout le monde se planquait. C’est vraiment stressant.

Stéphane Simon : Il y a eu plusieurs centaines de drones vendus, c’est considérable.

Photographe : Je crois qu’on peut parler de milliers. Car ils avaient des drones kamikazes qui trouvaient une cible et s’abattait dessus. Du type ce que l’on trouve là sur la route en allant voir le checkpoint. Après le premier checkpoint, on voit un camion de ravitaillement militaire où il y a encore des boites de conserve explosées partout où il s’est fait taper. Donc les drones kamikazes et  des drones qui sont capables d’emporter des drones énormes. Là on en a vu un à Martouni, c’est un drone turc, vous allez voir c’est un avion. C’est vraiment. Ca c’est une bombe qui n’a pas encore explosé. Vous voyez le genre de bombe que le drone est capable d’emporter quoi. C’est un drone qui fait au moins 10 mètres d’envergure. C’est un petit avion. On voit la bombe au pied qui n’a pas encore explosé. Par rapport à la taille de l’homme, vous voyez la taille du drone. Ce sont des drones qui sont capables d’emporter 5 bombes comme cela. Et qui sont pilotés à distance bien sûr.

Michel Onfray : C’est un passage à tabac.

Photographe/Journaliste – Oui, clairement.

Michel Onfray : Expédition punitive.

Photographe/Journaliste : On peut dire que c’était dans un objectif d’éliminer la population. Volonté de génocide.

Michel Onfray : C’est la suite du génocide. Génocide 2.0.

Photographe/Journaliste : Il n’y a pas eu une volonté exclusive de bataille entre les militaires, entre deux états qui se tapent dessus. Là c’était vraiment, on avance militairement, mais en passant on essaye de liquider, fin déjà on essaye de faire fuir la population, donc les bombardements ont cet effet, car évidemment c’est très stressant, cela fait très peur, donc les gens partent. Donc ils vident une maison, les villes entières, les villages qu’on a croisés sont des villages déserts, les gens sont partis et donc c’étaient le but aussi. Soit de les tuer soit de les faire partir. Clairement.

Stéphane Simon : Tu as eu l’occasion d’aller dans les hôpitaux ?

Photographe/Journaliste – Le Point : Oui, à Erevan, à Stepanakert j’y suis allé pour voir les dégâts. Bon la maternité est totalement détruite. Bon là aussi, ils ont tapé sur une maternité. On ne sais pas si c’était volontaire ou, mais bon a priori à côté de l’hôpital il n’y a rien de stratégique donc c’était vraiment taper l’hôpital.

Michel Onfray : L’hôpital, la maternité, les écoles.

Photographe : Oui, ca interroge sur la volonté de tuer les enfants (voix derrière : sciemment). Et quand ils ont tapé l’hôpital il y avait des malades, il y a avait des médecins. Moi j’avais vu l’hôpital 15 jours avant et c’était une effervescence. C’était une fourmilière. Il y avait tous les blessés qui arrivaient. Les premiers blessés arrivaient ici et ensuite ils étaient transportés sur Goris ou sur Erevan. Donc c’est impressionnant. Vous pouvez y aller à l’hôpital, c’est ouvert, la maternité, vous pouvez rentrer dedans c’est détruit quoi.

Max Slavesian, photographe : Ils ont tellement de drones, qu’ils se permettent même de tirer des véhicules ordinaires c’est-à-dire avec un ou deux passagers dedans. Qu’ils s’en prennent à des transports de munitions ou d’approvisionnements.

Ici, un drone qui transportait des obus. D’ailleurs il y en a deux d’assez importants qui étaient encore accrochés sur lui, il est descendu d’ailleurs il est tombé là. C’est un drone lâcheur de bombes. Donc il y a celui-là qui n’a pas explosé, là-bas aussi.

Militaires arméniens : Il n’y a pas à être surpris que les troupes azéries aient réussi à avancer jusqu’ici. Comment une si petite nation peut-elle se battre contre deux des plus riches et puissants pays dont le second est membre de l’OTAN ? Nous ne pouvions pas gagner, mais si ils reviennent, nous nous battrons à nouveau pour défendre nos terres. Au début, ils ont attaqué nos bases et puis après, ils attaquaient par les airs ce qui nous laissait aucune chance de nous défendre ou encore moins de riposter. Tout venait des airs, c’était impossible de riposter. Nous utilisions nos munitions dans le vide et nos recharges s’épuisaient à toute vitesse.

Il est clair que nous n’avions pas d’armement pour nous défendre et encore moins pour riposter. Nous sommes restés debout devant nos maisons avec juste notre courage.

Dans le village en face, les deux tiers ont été pris par l’Azerbaïdjan et le reste est aux Arméniens. Nous avons essayé et espéré pouvoir garder au moins sous notre contrôle le cimetière de la ville. Car nous savons qu’ils le détruiront. Il reste quelques habitants arméniens, nous et quelques autres hommes.

Qu’est-ce qu’on entend là comme tirs ?

Ce sont des coups de feu des deux camps. Enf ait, ils nous attaquent car pour le moment comme le frontières ne sont pas encore bien délimitées ils cherchent à gagner du terrain. Ils violent sans cesse le cessez-le-feu. En permanence, par exemple, depuis ce matin, ils gagnent du terrain en tirant. Depuis le début nous ne comprenions pas pourquoi. Malgré le cessez-le-feu ils continuaient à tirer. Mais au bout d’un moment, nous avons été bien obligé de nous défendre pour notre survie. Une des raisons pour laquelle nous entendons ces coups de feu, c’est que sur les premiers rangs, ils mettent systématiquement des djihadistes syriens.

Une fois qu’ils nous attaquent et que nous ripostons, ces djihadistes prennent peur et reculent à ce moment-là. Les deuxièmes lignes azéries tirent sur les premières lignes pour qu’ils ne reculent pas. Avec l’aide des djihadistes ils sont beaucoup trop nombreux face à nous et cette armée de mercenaire violent les cessez-le-feu.

Lilya Sarkissian – Habitante

Dès qu’ils ont commencé à bombarder nos villages et nos maisons, nous nous sommes enfuis sur les hauteurs au village. Deux jours après, les bombardements ce sont intensifiés sur les habitations et nous avons dû définitivement partir. Nous avons essayé de tenir le plus longtemps possible mais dès qu’on nous avait dit que les azéris avaient pénétré le village et les habitations, nous avons dû fuir pour sauver nos vies.

Mr Sarkissian – Agriculteur à Karmir Shuka – Les bombes tombaient du ciel et nos kalachinovs étaient absolument inutiles, les roquettes tombaient comme des grêlons et nos armes étaient aussi impuissantes que des bâtons de bois. Imaginez des grêlons, plein de grêlons, un déluge de grêlons de roquettes.C’était une situation vraiment effrayante.

Stéphane Simon : Votre fils a fait parti des combattants ?

Mr Sarkissian – Jusqu’à maintenant, nous n’avons toujours pas eu de nouvelles. Depuis le 8 octobre nous n’avons pas eu de nouvelles de lui. Il était sur le front, dans la région de Gebraïm, quand nous appelons ils nous disent que notre frère est sur la liste des disparus.

Stéphane Simon : Vous êtes revenus ici pour retrouver votre fils ?

Mr Sarkissian – Oui, oui.

Nous portons nos espoirs sur la croix rouge.

Nous allons nous adresser à toutes les instances pour essayer de le retrouver.

Stéphane Simon : La ligne du front elle est à 200 mètres d’ici, cela nous fait pas peur de rester là ?

Mr Sarkissian – Si mon fils est mort, alors pourquoi est-ce que je devrais continuer à vivre ? Et pourquoi est-ce que j’aurais peur de la mort ?

Que faire ?

J’ai déjà perdu mon frère à la première guerre, mon beau-frère également. Nous sommes tous en train de mourir, les uns après les autres. Allé, venez voir la maison de Lilya. Tout est détruit. Elle avait acheté la maison, 4 jours avant la guerre, avec son mari.

Ce n’est pas la seule maison qui a subit des dégâts, il y en a à gauche, il y en a à droite. Une autre maison plus loin qui a été brûlée.

Michel Onfray : Mais là c’est sciemment ? Fin ils ciblent des maisons comme cela ?

Voisin du village : Ils ciblaient les maisons du village simplement. C’était pas qu’avec des roquettes mais c’était également avec des bombes sous munitions, c’était encore des lances-roquettes aussi qui étaient utilisées contre le village.

Dès le début de la guerre, nous avons quitté nos maisons. Mon mari et mon frère ont été réquisitionné comme soldats. Et il était impossible pour les femmes et les enfants de rester vivre dans les villages. Je ne sais vraiment pas comment nous allons faire. Nous devons continuer à payer l’emprunt mais à quoi bon ? Que pouvons-nous espérer ici ? Il y a tout à reconstruire et avec l’hiver et les grands froids qui arrivent c’est impensable pour nous de revenir vivre chez nous.

Areg Nazarian – Je suis rentré de la Belgique en Arménie car je ne pouvais plus suivre la situation assis sur mon fauteuil, c’était juste insupportable. Je me suis dis je vais peut-être pouvoir être utile sur place, je rentre souvent en Arménie pendant des périodes difficiles. J’ai un mélange de sentiment : c’est de l’amertume, c’est de la colère, c’est de la déception, c’est également de l’espoir. J’en veux à nos anciens gouvernements de ne pas avoir préparé le pays à cette guerre car nous savions pertinemment que cette guerre allait reprendre. Nous savions que depuis 30 ans, dans notre pays voisin, il y a une génération qui a été élevée, éduquée, dans la haine de l’Arménien. Nous savions que ce pays était en train de s’armer dans le seul but, de reprendre la guerre. Et cette force qui est en train de naître elle est néfaste. Elle est dangereuse, et pour l’Occident et pour l’Orient. Ici en Arménie, en Artsakh, nous nous battions non seulement en Arménie et Artsakh, nous nous battions directement pour l’Europe.

Je suis le lieutenant Avakian Meri, je suis en service ici depuis le mois de mai et n’ai pas bougé depuis que la guerre à éclaté en septembre.

Quand les premiers assauts ont commencé, nous savions que cela arriverait un jour. Mais nous ne pensions pas que cela allait se déclarer. En tant que militaire et gardienne de la nation, mon rôle comme tous mes collègues, des plus petits rangs au plus élevé est de protéger notre peuple et nos terres. Pour le moment, nous n’avons pas réussi. Mais les choses ne s’arrêteront pas ici.

Michel Onfray : Alors quelle est son hypothèse, comment cela peut-il se terminer ?

Cela se terminera bien. Le Bien finit toujours par être victorieux sur le Mal et nous gagnerons. Nous avons eu le coeur réchauffé par des volontaires qui nous ont aidé, des femmes notamment qui sont venues comme infirmières pour nous prêter main forte. Nous avons un adage chez nous qui dit : « Un lion est un lion. Peu importe que ce soit un mal ou une femelle. »

Michel Onfray : Alors elle pense qu’il faut reprendre le combat militaire pour reconquérir les terres perdues ?

Pour le moment nous ne sommes pas en capacité de reprendre le combat. Les pertes sont très grandes et le blessés sont trop nombreux. Mais nous devons nous rassembler et il va nous falloir du temps pour nous reconstruire.

Michel Onfray : Vous pensez que le courage suffira pour inverser les choses ?

Le courage, oui à 100%, le courage est plus fort. Nous disons, que celui qui ne prend pas de risque, ne boit pas de champagne.

Michel Onfray : Alors vous allez gagner.

Nous avons déjà gagné.

Stéphane Simon : Vous n’avez jamais eu peur de vous retrouver prisonnier par des azéris quand on voit ce qu’ils sont capables de faire ?

A vrai dire, maintenant, cela me laisse de marbre et ce sentiment de peur a disparu. Mais j’y ai pensé et j’y pense. Malgré tout, sachant de quoi ils sont capables je me garde toujours la dernière balle.

Michel Onfray :
Ce qu’il se passe actuellement en Arménie avec l’Azerbaïdjan, met en relation, un des très vieux pays chrétien, si ce n’est un des plus vieux, le plus vieux et puis un islam qui est conquérant avec l’Azerbaïdjan derrière, pays extrêmement récent au regard de l’Humanité c’était au regard de l’Histoire ce n’est rien du tout. Ce n’est rien du tout. Et puis une tradition islamique qui est là et qui nous dit « Mais non finalement c’est une vieille guerre. » Et quand on regarde, c’est une guerre qui date du 7ème siècle de notre ère. Quand on regarde l’histoire, on se dit mais dans ces conquêtes djihadistes, il y a eu un moment donné le génocide arménien, et hélas il y a aujourd’hui quelque chose qui ressemble étrangement au retour de ce génocide qui n’aurait pas été terminé. Regarder comment Huntington avait raison quand il nous disait qu’il y avait des blocs de civilisations et que ces blocs de civilisations s’étaient des religions et que ces religions étaient en conflit depuis qu’elles existaient : c’est-à-dire judaïsme, christianisme, islam c’est quand même beaucoup des problèmes de la planète et pourquoi cette tectonique des plaques ?
Evidemment à Paris on ne pense pas en terme de tectoniques des plaques puisqu’on pense en Robespierriste, de Robespierre à Sartre on pense exactement la même chose. On se dit et bien la visibilité elle est ici. Ce qui advient en Arménie grand petit pays, c’est très exactement ce qui advient à l’Europe occidentale, c’est que advient au judéo-christiannisme, et quand ici il y a un professeur décapité dans la rue parce qu’il a enseigné la liberté de conscience c’est-à-dire la liberté d’expression etc et que là il y a un peuple qu’on massacre. Ce n’est pas une guerre

Ce n’est pas une guerre ce conflit dans lequel des drones sont pilotés à des centaines de kilomètres, dans lequel on tue des gens à dessein, qui sont une population civile coupable de rien si ce n’est d’être Arménienne, c’est du passage à tabac. Ce n’est pas une guerre à proprement parler, c’est juste le djihad qui continue, par d’autres moyens.

C’est-à-dire c’est le djihad avec des drones, le djihad avec des bombes à fragmentation, c’est le djihad avec des armes interdites, avec le phosphore. C’est un djihad qui continue et c’est simplement depuis le 7ème siècle jusqu’à aujourd’hui il y a une histoire et là très précisément elle continue cette histoire et elle est géographiquement visible ici. Et bien aujourd’hui hélas, c’est ce petit peuple, sans ami, sans allié, oublié, négligé, laissé à lui tout seul, bouc-émissaire d’une certaine manière si on veut reprendre les catégories de l’Ancien Testament, c’est lui qu’on égorge mais c’est en attendant d’égorger les suivants, les autres. C’est le génocide qui attend l’Europe, sous les coups de boutoir d’un Président Erdogan qui l’a fait savoir. On ne peut pas m’en vouloir de dire ce que dit le Président Erdogan, le Président Erdogan a dit lui très précisément, qu’il était dans le désir de restaurer un empire Ottoman, qu’il était dans le désir de terroriser les européens, il nous a fait savoir que notre chef de l’Etat était un malade mental, il nous a fait savoir qu’il avait les moyens d’envahir l’Europe avec les migrants qu’il pourrait lâcher. Il a fait savoir qu’il ne faisait pas tant que l’Europe le paierait. Il a fait savoir que nous étions un pays de décadent. Il donne suffisamment de signes pour qu’on sache qu’effectivement il nous a déclaré la guerre. Et si nous ne protégeons pas l’Arménie, c’est nous que nous ne protégeons pas. Notre civilisation ne doit pas permettre ce qui en rend possible la destruction. Ce que l’on a vu en Arménie, en Artsakh, c’est très précisément ce que c’est que la destruction d’une civilisation. Nous ne voulons pas que cette civilisation soit détruite, ce que nous avons vu dans ces villages jusqu’à ce que nous voyons dans nos villages, il en est encore temps.

Auteur :
Michel Onfray
Publié le 12 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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