Frédéric Farah : « Il faut mettre la dette à l’abri des marchés financiers »

ENTRETIEN. Frédéric Farah est économiste, chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne (Paris I) et enseignant. Il est l’auteur d’un remarquable essai, Fake State, publié à la rentrée 2020 chez H&O. Nous l’avons interrogé sur les tenants et les aboutissants de la dette Covid.

Frédéric Farah : « Il faut mettre la dette à l’abri des marchés financiers »

Front Populaire : La dette publique française est passée en gros de 100% à 120% du PIB avec la crise sanitaire. On nous présente cette information comme la 11ème plaie d’Égypte, mais 120% au lieu de 100%, au fond, qu’est-ce que ça change ?

Frédéric Farah : Rien ai-je envie de dire. Ce ratio dette/PIB est contestable, car il rapporte un stock, une dette et un flux, le PIB. Le PIB représente un flux de revenus dans l’année. La dette est un stock, car un déficit fait naitre un besoin de financement, qui engendre une dette. En s’accumulant au fil des ans, elle constitue un stock. Par ailleurs, ce ratio dette/PIB laisserait entendre qu’en un an, il faudrait rembourser par exemple un montant supérieur au revenu annuel. Ce ratio pose plus de problèmes qu’il n’en résout. Il n’existe pas de consensus dans la science économique pour déterminer un seuil de dette qu’il convient de ne pas franchir. Les économistes Reinhart et Rogoff au cours des années 2010 ont proposé des seuils à ne pas dépasser. Mais leurs travaux tant sur la méthodologie que sur le fond ont fait l’objet de débats très vifs. Récemment, l’économiste indien Raghuram Rajan a nourri le débat en affirmant dans un article de Project Syndicate « Il ne suffit pas qu’un gouvernement s’assure qu’il pourra se permettre de payer les intérêts ; il doit également montrer que lui et ses successeurs pourront rembourser le principal. Certains lecteurs protesteront contre le fait qu’un gouvernement n’a pas besoin de rembourser la dette, car il peut émettre une nouvelle dette pour rembourser une dette venant à échéance. Mais les investisseurs n’achèteront cette nouvelle dette que s’ils sont convaincus que le gouvernement pourra rembourser toute sa dette grâce à ses revenus potentiels. » On voit bien que le débat reste ouvert, et il doit le demeurer sans être suspendu ou récupéré par une partie ou une autre. Si nous revenons précisément à votre question, il convient de dire que ce qui importe, ce sont les modalités de financement de la dette et les détenteurs de la dette, la capacité des Etats à créer des ressources dans la monnaie dans laquelle ils s’endettent. Pensons à la crise des dettes souveraines dans l’UE, elle a lieu dans un espace où les dettes et les déficits, comparativement au Japon et aux Etats-Unis, étaient mieux tenus. Ce qui a fait défaut lors de cette crise, c’était l’absence d’une banque centrale qui était en mesure d’acheter directement des titres de la dette sur le marché obligataire. Si au début de la crise grecque, à l’automne 2009, la Banque centrale européenne avait acheté directement des titres de la dette grecque et s’était portée garante en dernier ressort de sa dette souveraine, la crise dite « grecque » n’aurait jamais existé. La spéculation s’arrêtait aussitôt. Au Japon, pays qui a une dette qui avoisine les 250% du PIB, la dette reste une affaire japonaise, en famille en somme. Plus encore elle est libellée en monnaie nationale. L’euro est notre monnaie mais aussi une monnaie étrangère et privée. Là réside un vaste problème. Pour savoir aussi, si la dette est préoccupante il faut observer si le taux d’intérêt réel est supérieur à la croissance. Pour l’heure, les Etats refinancent leur dette à bas prix. On peut s’en féliciter, mais le plus important serait de mettre notre dette à l’abri des marchés financiers et de reconstituer des financements hors marché. Et si l’on élargit la question on peut se demander : Est-ce en raison d’une dette trop importante qu’il y a moins de croissance ou le contraire : est-ce en raison d’une moindre croissance que la dette augmente ?

FP : L’exécutif a bien annoncé que cette dette serait remboursée, sans pour autant augmenter les impôts des ménages… Est-ce de l’enfumage ?

FF : L’austérité se prépare à pas feutrés. Emmanuel Macron veut maintenir une fiscalité inique alors qu’il serait temps de mettre à contribution les plus hauts revenus et opérer une réforme fiscale qui ouvre véritablement sur la justice sociale en la matière. L’austérité va se préparer dans la dépense sociale, la crise va être le coup de grâce porté à la sécurité sociale. C’est la sécurité sociale qui va voir ce fameux « trou » se creuser davantage. En effet, sans rentrer dans la technique, le gouvernement a fait un choix de classes en faveur du capital. La dette Covid, au lieu d’être prise en charge par la dette de l’Etat, va revenir à la sécurité sociale. La conséquence de ce choix est la perte de ressources pour cette dernière. On voit bien toute la perversion du discours gouvernemental, brandissant des Ségur de la santé de pacotille mais organisant de manière bien réelle un démantèlement de la sécurité sociale et la promotion d’une réforme des retraites inique. Les citoyens comprennent bien que les efforts demandés pour redresser les comptes du pays seront à la charge des mêmes.

FP : Le ministre délégué aux comptes publics, Olivier Dussopt a déclaré « Une dette, ça se rembourse. Ceux qui prétendent le contraire sont des irresponsables. » Comment cette dette pourrait-elle être techniquement remboursée ? Quelles sont les moyens théoriques à disposition ?

FF : Le discours du ministre est volontairement trompeur, une dette ne se rembourse pas, elle roule, elle est donc perpétuelle. Bercy honore chaque année les emprunts arrivant à échéance, mais il le fait en réempruntant à nouveau. La France paye des intérêts sans jamais rembourser le capital pour le dire autrement. Le gouvernement laisse accroire qu’un Etat est un ménage, ce qui est à la fois idiot, infondé et intellectuellement régressif. En effet, un Etat peut faire défaut, mais ne fait pas faillite. Les défauts se sont retrouvés dans des pays aux situations financières très particulières comme l’Argentine, le Liban. Aujourd’hui la BCE tient les rênes pour empêcher la spéculation, mais, en échange, elle est en capacité  d’exercer une pression sur les Etats pour leur faire modifier leur politique. En 2011, la BCE a laissé sciemment s’envoler la spéculation sur la dette italienne pour faire tomber le gouvernement Berlusconi ouvrant une longue saison politique de gouvernements sans légitimité populaire. Une situation qui a profondément déstabilisé le tissu social italien par des réformes des retraites, du marché du travail et de la santé dont la crise du Covid témoigne de la nocivité. Aujourd’hui pour alléger la dette, une inflation supérieure serait souhaitable mais la logique déflationniste qui irrigue l’UE est trop puissante pour espérer une inflation dans la sphère réelle. Autrement il faudrait que la croissance progresse davantage, même si elle est accompagnée de risques sur l’environnement. Autrement, il faut mettre à contribution les hauts revenus par une fiscalité plus redistributive, revoir les règles d’imposition du capital. Le problème est que les choix de politique économique du gouvernement ne font rien pour dynamiser l’activité économique.

FP : Certains, chez les politiques et les économistes, demandent pourtant le non-remboursement de la dette. Est-ce envisageable ?

FF : Le non remboursement de la dette est un débat âpre. Ce qui est certain c’est que la dette nous coûte moins chère. 2,4 milliards d’euros d’intérêts économisés en 2020… Comme je le disais la dette roule, la vraie question est moins de savoir si on peut ou non ne pas rembourser mais sortir d’une logique d’endettement qui nous lie aux marchés financiers. Malheureusement, sur ce sujet, la discussion intellectuelle a laissé très largement la place à un débat impossible tant les positions de chacun viennent à se raidir. Les choix qui seront faits seront de nature politique. Pour l’heure, les tenants de l’annulation possible des dettes ne disposent pas d’un rapport de force favorable. Tant que le financement de notre dette passe par les marchés financiers, les options radicales comme l’annulation des dettes est périlleuse. La démarchéisation du financement de la dette, la limitation de la circulation des capitaux, la fin de l’indépendance des banques centrales, la reconstitution de circuits du Trésor, sont à mon sens des préalables nécessaires.

FP : Vous avez déclaré en mai dernier dans une de vos vidéos d’analyse : « Les marchés financiers sont devenus les juges de paix de nos politiques économiques ». Qu’entendez-vous par là ? Pourquoi faut-il constamment « rassurer les marchés » ?

FF : Pour le comprendre, il faut à mon sens repartir du traité de Maastricht. Ce dernier ne prévoyait pas une clause de no bail out. En somme, un Etat en proie à des difficultés financières ne pouvait compter sur l’intervention de la BCE pour être gardienne en dernier ressort des titres de sa dette publique. Se crée alors une Union monétaire, sans mécanisme de solidarité entre ses membres. Les États membres de ladite « Union » sont plus soucieux de transférer des risques chez leurs voisins que de produire de la solidarité durable. Cette clause de « no bail out » était bien plus redoutable que n’importe quelle règle budgétaire pour faire entrer les Etats dans l’orthodoxie économique. C’est à partir de 2009 que les citoyens vont se rendre compte de cet état de fait. La spéculation qui se déchaine sur les dettes publiques à partir de la crise dite « grecque » va ouvrir la porte à une austérité redoutable dont nous payons très largement les frais dans l’ensemble du continent en matière d’équipements sanitaires et de capacités d’accueil des hôpitaux. Dans son maitre ouvrage Du temps acheté, le sociologue allemand Wolfgang Streeck distingue le peuple national et les gens de marché, où les citoyens sont mis en concurrence avec les investisseurs, les électeurs avec les créanciers, l’opinion publique avec les agences de notation. Aujourd’hui, il s’agit de rassurer les gens de marché, car le financement de notre dette publique dépend d’eux, mais eux aussi dépendent de nous, car les dettes souveraines d’Etats dont la qualité de signature n’est pas à démontrer sont recherchées par les gens de marché. Mais comme notre dette est pour partie détenue par des investisseurs étrangers, les Etats adoptent aussi très largement une position favorable aux marchés financiers. Comme le capital circule plus vite que le travail, il a un coup d’avance et fait du travail, moins mobile, une simple variable d’ajustement.

Auteur :
La rédaction
Publié le 12 décembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :