Deux mots pour tenter de comprendre le terrorisme islamique : « Oumma » et « Jihad »

OPINION. Une grande partie du monde musulman regarde de plus en plus vers un Islam fondamentaliste, redonnant à certains éléments de sa doctrine une interprétation radicale, laquelle sous-tend le terrorisme. Il est donc important de comprendre, par exemple, ce que représentent pour les musulmans les notions d’« Oumma », et de « Jihad ».

Deux mots pour tenter de comprendre le terrorisme islamique : « Oumma » et « Jihad »

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François JOYAUXUniversitairePublié le 13 décembre 2020J’ACHÈTE CE NOUVEAU NUMÉRO

Une grande partie du monde musulman regarde de plus en plus vers un Islam fondamentaliste, celui des origines. L’Islam redonne à certains éléments de sa doctrine une interprétation radicale, qui était celle de ses débuts, laquelle sous-tend le terrorisme auquel nous sommes confrontés. Il est donc important de comprendre ce phénomène si nous voulons réagir avec quelques chances de succès. Par exemple, comprendre ce que représentent pour les musulmans les notions de « Communauté », l’« Oumma », et de « Guerre sainte », le « Jihad ».

Les philologues arabes nous expliquent — il n’y a aucune raison de ne pas les suivre — que le mot « oumma » a eu, avant comme après la naissance de l’Islam, des sens assez différents les uns des autres, qui peuvent évoquer soit la fortune, soit la prééminence, soit le pouvoir à l’intérieur d’un groupe, etc. Lorsqu’au XIXe siècle, se développèrent en Europe les grands mouvements nationalistes, le monde musulman suivit : on n’hésita pas à y utiliser le mot « oumma » pour traduire « nation ». Nombre d’idéologues arabes imaginèrent de construire des Etats-nations : ils parlaient d’« Oumma égyptienne », d’« Oumma tunisienne », etc. Lorsque fut créée l’Organisation des Nations Unies, ce fut par « Oumma » que fut traduit le mot « Nation ».

Mais bientôt, ce nationalisme musulman se diversifia face aux grandes options possibles. Certains, avec le panarabisme, souhaitèrent une « nation arabe » unie, une « Oumma arabe ». D’autres, avec le panislamisme, commencèrent à rêver d’une « nation islamique » réunissant tous les musulmans du monde, arabes ou non, une « Oumma islamique ».

On voit les différences fondamentales qui résultent pour nous, Français, et plus largement Européens, de ces trois niveaux d’oumma », qui s’emboitent comme des poupées russes. Tant qu’il s’agissait d’« Oumma égyptienne », d’« Oumma tunisienne », etc., nous étions en face de peuples qui, chez eux, voulaient, sur notre modèle, devenir des Etats-nations indépendants. Dont acte. Ce fut la décolonisation.

Or, de toute évidence, ce n’est plus la situation actuelle. Nous sommes désormais face à une « Oumma islamique » qui réunit aussi bien Maliens que Turcs, Marocains que Tchétchènes, et al… Lorsque le président Macron fait une déclaration qui ne plait pas, il déclenche un tollé qui va de l’Afrique noire à la Malaisie. Il n’y a pas eu de « fin de l’Histoire », mais passage direct de la décolonisation au « choc des civilisations ». Cette « Oumma islamique » est loin d’être unifiée : la rivalité entre chiites et sunnites le montre suffisamment. Mais elle tente de se construire par le «Jjihad », ce « Jihad » étant le dénominateur commun sur lequel s’entendent les idéologues de cette « Oumma islamique ».

On est ainsi passé des conflits de décolonisation européenne dans les pays musulmans d’Afrique et d’Asie, conflits caractéristiques du XXe siècle, à un « Jihad », en Europe même, caractéristique du XXIe siècle. Son but est la victoire de l’Islam, c’est-à-dire la soumission du monde judéo-chrétien. C’est radicalement différent. Il ne s’agit plus de guerres nationales de libération, dont les héros étaient des Nasser, des Ferhat Abbas – n’oublions pas que Ferhat

Abbas fut d’abord maurrassien – des Yasser Arafat, mais d’une guerre politico-religieuse de soumission et conquête, au nom d’un seul, Allah.

Selon le grand islamologue Louis Massignon, l’« Oumma » n’est rien d’autre qu’une « volonté de vivre ensemble ». Même réduite à ce simple « vivre ensemble », l’« Oumma » entraîne communauté de destin. Tous les musulmans, dans cette configuration de « Jihad », se retrouvent donc impliqués, qu’ils le veuillent ou non. Qu’ils soient activistes ou modérés, terroristes ou pacifistes, n’a aucune pertinence, puisque c’est leur état de musulman qui les caractérise et les incorpore à l’« Oumma islamique ». C’est probablement tragique pour certains qui ne souhaitent en rien être happés par ce « jihad », mais c’est inéluctable tant qu’ils se prétendent musulmans. Tout comme il est inéluctable pour le Français, le chrétien ou l’athée d’être cible du « Jihad » tant qu’il se prétend français, chrétien ou athée. Pire, même notre laïcité, aux yeux du musulman, est marque d’infidélité C’est ce qu’on appelle pudiquement « choc des civilisations ». La guerre, c’est bien connu, ne fait pas dans la nuance.

Les islamologues nous expliquent aussi que le mot « Jihad » recouvre des notions diverses, que nous traduisons trop systématiquement par « Guerre sainte ». Elles sont difficiles à comprendre car elles ont varié au cours des siècles et varient encore selon les écoles théologiques et les courants de pensée. Pour simplifier, disons que le « Jihad » est avant tout une « lutte », cette « lutte » pouvant être intérieure à soi-même, pour combattre le mal, c’est le « Grand jihad » ; elle peut aussi être extérieure, le « Petit jihad », contre les ennemis de l’Islam. Sur le plan doctrinal, le « Grand jihad » est le principal, mais dans les ouvrages sur le « Jihad », c’est le « Petit jihad » qui occupe la plus grande place.

Le « Petit jihad » est toujours collectif : on retrouve ici la notion d’« Oumma » qui responsabilise ainsi la totalité des musulmans. Il peut être mené contre des sectes dissidentes de l’Islam – ainsi s’explique le conflit entre Chiites et Sunnites – ou contre les infidèles. L’Islam envisage tout à fait la possibilité de périodes de paix (« Muwadaa ») avec les infidèles : en cela, les discours pacifistes des musulmans ont une base doctrinale. Toutefois, l’Islam étant appelé à devenir universel, tant qu’il ne le sera pas, le « Petit jihad » sera nécessaire ; c’est dire que la « Muwadaa » relève plutôt de la trêve que de la paix.

Si les infidèles envahissent une « terre d’Islam » et si les imans appellent au « Petit jihad », celui-ci devient impératif pour tous les musulmans. C’est bien évidemment la situation que nous vivons, le monde musulman considérant que les infidèles que nous sommes, l’avons agressé en créant un Etat israélien en Palestine ou, plus récemment, en lui ayant fait la guerre en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, et aujourd’hui encore, par nos opérations militaires dans le Sahel. Il semble donc qu’en une telle situation, le musulman, d’un point de vue doctrinal, ne puisse pas se soustraite à l’obligation du « Petit jihad » (encore que tous les penseurs musulmans ne soient pas d’accord sur ce point). C’est le second aspect de l’engrenage dans lequel la doctrine enferme le musulman : impossibilité de se soustraire au « Jihad », lequel, par son caractère collectif, implique l’ensemble de l’« Oumma ». La personne est littéralement dissoute dans la communauté, le croyant dans l’« Oumma ». En clair, nous sommes face à un terrorisme de l’« Oumma ».

Qu’on nous comprenne bien. Ces quelques lignes, écrites par un non-islamologue, ont pour seul but de tenter d’évaluer la situation à laquelle nous sommes confrontés, c’est-à-dire une situation de guerre. Une première conclusion évidente est le caractère international de la menace à laquelle nous devons faire face. Inutile, à chaque attentat, de se demander si l’auteur appartient à un réseau ou bien a agi isolément, de le soumettre à des tests psychologiques pour déterminer s’il est « déséquilibré » ou non : le « Jihad » est celui d’une « Oumma islamique », qui, répétons-le, au Mali comme en Turquie, au Maroc comme en Tchétchénie, cherche à réunir tous les musulmans, en les impliquant en un même combat contre l’Occident. Nous avons la chance que les Etats musulmans soient divisés, notamment entre chiites et sunnites, mais pas seulement. La première mesure à prendre, élémentaire, est de fixer notre politique étrangère à leur égard en fonction de ces divisions, et non plus en fonction des ressources pétrolières qu’ils représentent, des marchés d’armements qu’ils constituent, des aides financières qu’ils peuvent apporter, etc. C’est-à-dire, concrètement, qu’il nous faut se poser des questions telles que : pouvons-nous continuer à entretenir des relations étroites avec le Qatar, sachant qu’il soutient l’islamisme radical ? Pouvons-nous accepter de nous dire alliés de la Turquie au sein du pacte militaire qu’est l’OTAN, alors que ce pays nous menace directement ? Etc., etc.

Une seconde constatation simple est que ce « Jihad », du point de vue des pays musulmans, résulte de la politique du monde occidental à leur égard. A nous de souscrire à cette dernière ou de nous en démarquer, selon nos propres intérêts. Pour l’essentiel, la politique occidentale vis-à-vis des Etats musulmans est déterminée par les Etats-Unis, et à leur remorque, par l’Union européenne. Nous devons pouvoir juger en toute indépendance si elle correspond à nos intérêts nationaux. Apparemment, non. Dès lors, il faut nous libérer de ces deux entraves. C’est là où le drame du terrorisme recoupe la question de la souveraineté.

Certains objecteront probablement qu’il est paradoxal, puisque la menace vise globalement le monde occidental, particulièrement le monde européen, d’appeler à une sortie de ces institutions communautaires européenne et atlantique. L’idéal, évidemment, serait une réponse commune. Mais les faits sont là : ce sont l’OTAN et l’Union européenne qui nous empêchent d’agir. On ne voit pas que l’UE nous prête main forte dans le Sahel ; c’est la France seule qui est allée concrètement au secours de la Grèce face à la Turquie dans leur récente confrontation. A nous, une fois encore, de recouvrer notre souveraineté et de nous donner une politique à l’égard du monde musulman qui réponde à nos seuls intérêts nationaux, dont l’un, urgent, est de sortir de cet engrenage terroriste.

Auteur :
François JOYAUX
Universitaire
Publié le 13 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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