Bourse : il est désormais possible de spéculer sur l’eau

ARTICLE. Le Nasdaq a annoncé il y a exactement une semaine la création d’un nouveau titre financier : le NQH2O. Cette opération rend possible la spéculation sur l’eau californienne. Un précédent qui pourrait faire date dans la – longue – histoire de la folie des hommes.

Bourse : il est désormais possible de spéculer sur l’eau

Retenez bien la date du 7 décembre 2020, elle est passé relativement inaperçue, mais elle pourrait devenir historique. Pour l’heure, elle n’est encore qu’hautement symbolique. C’est une grande première dans l’histoire de la bourse : l’eau est devenue un produit financier, potentiellement spéculatif.

Que s’est-il passé techniquement : des contrats à terme portant sur l’eau californienne, adossés à l’indice Nasdaq Veles California Water, ont été émis et sont désormais échangeables sur le Chicago Mercantile Exchange (CME), le plus grand marché américain des matières premières (et le plus grand marché des produits dérivés du monde). Concrètement, cela veut dire que les investisseurs peuvent parier sur l’évolution du cours du prix de l’eau en Californie, tout comme il est possible de le faire sur celui du pétrole ou des céréales. Dans le détail, un contrat à terme est une opération financière particulière négociée entre deux parties (l’acheteur et le vendeur) sur un marché organisé et réglementé appelé « marché à terme ».

Le contrat à terme constitue un engagement d’acheter (pour l’acheteur) et de vendre (pour le vendeur) un actif sous-jacent à un prix fixé dès aujourd’hui mais pour une livraison et un règlement à une date future. Conçu à l’origine pour le marché agricole, le rôle du contrat à terme est de minimiser les risques de pertes liés aux fluctuations de cours de l’actif sur lequel il porte. Ainsi un producteur de maïs craignant une baisse des cours du maïs d’ici sa récolte peut vendre des contrats à terme sur le maïs pour bloquer à l’avance son futur prix de vente.

Nés dans la deuxième moitié du 19ème siècle sur le marché des céréales, les contrats à terme sont aujourd’hui les instruments financiers les plus utilisés au monde. Depuis, ils ont conquis progressivement le reste des matières premières : pétrole, gaz naturel, or, argent, coton, bétail…et désormais, l’eau. En théorie, ce titre est présenté comme un moyen d’aider les agriculteurs américains à se prémunir d’éventuelles fluctuations du prix de l’eau et à servir d’indicateur de rareté. En effet, ces titres permettent aux agriculteurs – qui ont un besoin constant en eau – de verrouiller un prix dans le présent en anticipation des hausses du prix dans le futur, ce qui permet pour eux de créer une sorte de stabilité artificielle.

Si cette création paraît cohérente du point de vue boursier, il en dit long sur les anticipations des marchés en termes de rareté et de pression sur cette matière première fondamentale. Ces anticipations des marchés forment la réponse au dernier rapport de l’ONU publié en mars 2020 annonçant une possible pénurie d’eau pour 52% de la population mondiale d’ici 2050. Une double cisaille prévisionnelle, donc : l’augmentation probable du besoin en eau des exploitations agricoles et celle, tout aussi probable, de pénuries dues au dérèglement climatique.

Et alors ? Si ce contrat à terme permet d’aider les agriculteurs ? Le problème est que ce nouveau produit financier n’est pas réservé aux agriculteurs. Il est ouvert à tous les investisseurs, ce qui laisse la possibilité à n’importe quel hedge fund d’intervenir sur le marché et de spéculer sur le prix de l’eau en anticipant des sécheresses potentielles. De surcroît, le marché des contrats à terme est connu pour être le théâtre de mouvements spéculatifs. Dès lors, le risque est clair : les mouvements de prix pourraient faire le jeu de raids spéculatifs entraînant un éloignement entre l’économie réelle et sa représentation boursière, créant des phénomènes de bulles qui deviendraient ingérables par les agriculteurs.

L’or bleu pourrait donc être le nouvel enjeu du 21ème siècle. En janvier 2019, la revue britannique Nature Climate Change avait déjà publié une étude alarmante menée par des scientifiques de l’université de Cardiff, parlant de « bombe à retardement » au sujet de l’épuisement des nappes phréatiques. Les marchés, à la suite de l’ONU, anticipent donc des « stress hydriques » dans les prochaines décennies. Les agriculteurs californiens peuvent donc dormir tranquille, ils sont couverts par les marchés…pour le moment !

En lien avec le sujet, retrouvez la doléance de ce jour sur Front Populaire.

Auteur :
La rédaction
Publié le 14 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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