Paradigmes politiques nationaux en Amérique Latine

HISTOIRE. Les idées européennes ont eu un impact important dans le paysage politique latino-américain. Adaptant les notions importées aux réalités locales ou créant leurs propres idées politiques, les pays latino-américains se caractérisent par certains paradigmes politiques et idéologiques majeurs.

Paradigmes politiques nationaux en Amérique Latine

Les idées européennes, en premier lieu le libéralisme, le nationalisme, le communisme ou le socialisme, ont eu un impact important dans le paysage politique latino-américain. Néanmoins, cette transmission idéologique ne donne pas lieu à un décalque local du paysage politique européen. En effet, malgré la diffusion des idées européennes, l’Amérique Latine se caractérise par un paysage politique distinct de celui des Européens. Traduisant les idées importées aux réalités locales ou créant leurs propres idées politiques, les pays latino-américains se caractérisent par certains paradigmes politiques et idéologiques majeurs : péronisme argentin, communisme brésilien, libéraux et conservateurs en Colombie, APRA au Pérou, PRI au Mexique.

En Argentine, les dernières élections présidentielles se sont traduites par la victoire d’Alberto Fernandez en 2020, du Parti judicialiste. Cette figure nationale est issue du kirchnérisme, lui-même représentant un péronisme contemporain de gauche. Le péronisme argentin se construit autour de la figure de Juan Perón et de son héritage politique. Au pouvoir de 1946 à 1955, Juan Perón met en place un gouvernement présidentialiste qui mène une politique nationale sociale, développementiste et militante. Cela est notamment caractérisé par la mobilisation des syndicats, des organisations de femmes (Eva Perón), des groupes politiques alliés ainsi que des réseaux proches du péronisme. Le renversement de son gouvernement en 1955 et son exil à Madrid donnent lieu à la mise en place d’un péronisme d’opposition. Entre 1955 et 1973, il se caractérise par deux lignes politiques parallèles. D’un côté, des guérillas péronistes émergent et mènent une lutte armée en faveur de Juan Perón dont les Montoneros. De l’autre, les cercles péronistes politiques effectuent un travail de sape contre les dictatures en place en Argentine. Si des échanges ont lieu entre les guérillas et la branche politique, ces deux mouvements demeurent indépendants l’un de l’autre. En juin 1973, le retour de Perón marque l’arrivée d’un nouveau gouvernement péroniste et l’éclatement de l’affrontement entre les différences tendances du péronisme argentin. En effet, la faction révolutionnaire (Montoneros) s’oppose violemment à celle de la droite péroniste. Lors du gouvernement péroniste de 1973 à 1976, les Montoneros sont combattus par le pouvoir en place et par la Triple AAA, une organisation de l’extrême droite péroniste. Après le retour de la démocratie en 1983, le Parti Judicialiste participe au jeu politique national. Dans les années 2000, Néstor Kirchner et son épouse Cristina Kirchner représentent la gauche péroniste contemporaine. Cette dernière se caractérise désormais par la social-démocratie et le Socialisme du 21e siècle aux dépens des éléments révolutionnaires qui disparaissent.

La vie politique nationale en Colombie est caractérisée par l’existence de deux principaux partis politiques qui monopolisent la scène politique. Le Parti libéral, fondé en 1848, représente l’adaptation des idées libérales européennes aux réalités colombiennes notamment la volonté de progrès social, de développement économique et de liberté politique. Le Parti Conservateur, fondé en 1849, constitue quant à lui la faction colombienne en faveur de la défense des traditions nationales, des caractéristiques économiques, politiques et sociales traditionnelles (haciendas). En réalité, ce schéma binaire colombien correspond à une réalité contemporaine des pays latino-américains. Au cours du 19esiècle, la scène politique nationale en Amérique Latine est marquée par l’opposition réelle, indirecte ou factice entre deux factions, deux clans, deux partis divisés sur l’orientation nationale à suivre : unitariste/fédéraliste en Argentine, Blancos/Colorados en Uruguay. Néanmoins, ces partis sont souvent les représentants de l’élite politique et économique nationale. Dans le cas colombien, les libéraux comme les conservateurs représentent les intérêts des grands propriétaires fonciers, des milieux urbains influents et des dignitaires politiques. L’un comme l’autre, ces partis sont opposés à un troisième acteur qui pourrait remettre en cause leurs intérêts économiques et politiques. En 1948, Jorge Eliécer Gaitán du Parti libéral émerge comme le favori des élections présidentielles à venir. Sa candidature suscite l’hostilité des conservateurs et d’une partie des libéraux qui craignent une réforme générale en Colombie. La mort de Jorge Eliécer Gaitán donne lieu au Bogotazo et précipite le pays dans la guerre civile. Ainsi, les années suivantes sont marquées par la Violencia qui se caractérise par la formation de guérillas locales évoluant ensuite vers la Révolution. Le régime militaire de Gustavo Rojas Pinilla (1953-1957) puis le Front national (1958-1978) permettent de mettre fin aux affrontements internes.

Au Mexique, les dernières élections présidentielles ont vu la victoire d’Andrés Manuel López Obrador, candidat du Mouvement de Rénovation nationale (MORENA). Sa présidence constitue une nouvelle rupture avec la domination traditionnelle du Parti révolutionnaire Institutionnel (PRI). Ce dernier est le produit postérieur de la Révolution mexicaine de 1910 et son héritier officiel. Fondé en 1929, le Parti national révolutionnaire devient ensuite le Parti de la révolution mexicaine (1938) puis le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) en 1946. De 1934 à 1940, Lázaro Cárdenas est président des États unis mexicains et mène une politique gouvernementale liée aux enjeux de la révolution. Il mène des réformes économiques et sociales importantes et apporte son soutien aux mouvements de gauche étrangers (Guerre d’Espagne). Ensuite, le PRI parvient à imposer son contrôle sur le pays à travers un système politique, économique, idéologique et social qui correspond à la réalité locale mexicaine. Comme l’indique Mario Vargas Llosa, il s’agit d’une « dictature parfaite » dans laquelle le parti au pouvoir maintient son contrôle contre l’opposition et la contestation. A l’époque de la Guerre Sale (1964-1982), le PRI parvient ainsi à neutraliser la menace des groupes ruraux (PdlP, GPG) comme urbains (LC23S). La contestation de 1968 se termine par l’Opération Galeana le 2 octobre 1968 avec la répression gouvernementale contre le mouvement étudiant. En 1988 et en 1994, Cuauhtémoc Cárdenas et Luis Donaldo Colosio, issus eux-mêmes du PRI, se présentent aux élections présidentielles en incarnant une voie dissidente. Leur échec précède l’action de l’EZLN du sous commandant Marcos (1994-2005) qui apparait autant comme une guérilla révolutionnaire, un mouvement indigéniste et une critique à l’égard de la domination du PRI. Finalement en 2000, Vicente Fox, du Parti d’action nationale, devient le président du Mexique mettant ainsi fin à plusieurs décennies de Présidences du PRI.

Depuis le début de son mandat, le Président Jair Bolsonaro a fait plusieurs déclarations favorables au régime militaire (1964-1985). Ce dernier s’est caractérisé par sa lutte contre la révolution et les mouvements communistes nationaux. Au Brésil, les échos de la Révolution Russe de 1917 font des émules et contribuent à la formation d’un véritable parti communiste national. Reprenant les thèses et les modalités du marxisme européen, le communisme brésilien demeure néanmoins particulier. Dès 1922, le Parti communiste brésilien est fondé par neuf délégués représentant les différentes mouvances locales. En réalité, il convient de souligner la précocité des structures politiques, idéologiques et syndicales du Brésil notamment à cause de l’importance du phénomène migratoire européen. L’arrivée d’immigrés italiens, allemands, juifs et polonais contribue à la formation précoce des premiers syndicats ouvriers et des organisations politiques de gauche. En effet, les émigrés européens apportent avec eux les traditions politiques et syndicales venues d’Europe ce qui contribue à la formation rapide des organisations nationales brésiliennes. A partir des années 1920, le PCB joue un rôle majeur dans la vie politique et syndicale nationale y compris à travers la notion d’insurrection générale. En 1935, le communisme brésilien mène un soulèvement à Natal, à Recife et à Rio de Janeiro contre le gouvernement en place. Néanmoins, l’Intentona comunista du PCB ne parvient pas à prendre le pouvoir et est réprimé par les autorités gouvernementales. Cette tentative contribue par la suite à l’interdiction du PCB et la répression de ses membres par les autorités y compris sous le vargisme. Plus généralement, la situation brésilienne des années 1930 se caractérise par l’estado novo de Getúlio Vargas face aux tentatives de soulèvement des mouvements radicaux : communisme en 1935 et intégralisme en 1937. La restauration républicaine de 1946 donne lieu à l’autorisation du PCB qui poursuit ses actions politiques et militantes. L’instauration du régime militaire en 1964 contribue au retour à la clandestinité pour le PCB dont les membres privilégient l’action clandestine et la lutte armée. Néanmoins, plusieurs factions se scindent de la ligne directrice et fondent différentes organisations dont le MR8 et l’ALN. En effet, Carlos Marighella communiste historique rejette la voie politique et privilégie une lutte armée urbaine. La répression des guérillas et la transition à la démocratie accompagnent la mutation du communisme brésilien vers des formes contemporaines et modérées d’engagement militant.

Le 9 novembre dernier, le Président Martin Vizcarra a été destitué par le Congrès national péruvien suite aux soupçons de corruption à son égard. Son père, César Vizcarra Vargas, est membre de l’APRA péruvienne. Cette dernière correspond à l’héritage local de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine. L’idée panaméricaine dans sa perspective latino-américaine est une donnée ancienne dans le paysage politique régional. Néanmoins, elle se traduit localement au Pérou par le Parti apriste péruvien (PAP) qui représente l’héritage de l’APRA. L’Alliance populaire révolutionnaire américaine est fondée à Mexico en 1924 par le Péruvien Victor Haya de la Torre. Dès son origine, l’APRA se définit comme un mouvement d’unité latino-américaine avec des caractéristiques sociales, économiques, nationales et radicales. En effet, dans son programme initial l’APRA défend l’internationalisation du Canal de Panama, la nationalisation des entreprises nationales et la solidarité avec les mouvements de libération nationale. Ce projet régional doit conduire à la constitution de partis associés dans les pays latino-américains notamment au Pérou où Victor Haya de la Torre fonde le PAP en 1930. Ce dernier devient un acteur majeur de la scène politique péruvienne malgré l’exil de son fondateur menacé par les autorités locales. Par la suite le projet de l’APRA ne donne pas lieu à un mouvement latino-américain majeur mais le PAP se maintient au Pérou. Il devient un acteur de la gauche radicale puis réformiste et défend l’héritage apriste. De 1985 à 1990, le Président Alan Garcia, du PAP est confronté aux guérillas révolutionnaires du Sentier lumineux et du MRTA. Finalement, l’ambition initiale de Victor Haya de la Torre à travers l’APRA ne parvient pas à se concrétiser. Quant aux enjeux de l’unité latino-américaine, ils se retrouvent ensuite dans l’action révolutionnaire (JCR), la lutte contre-révolutionnaire (Opération Condor) et la constitution d’organisations commerciales (Mercosur).

Auteur :
Thomas PÉAN
Essayiste (Abonné)
Publié le 13 décembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :