Dix ans après le Printemps arabe, « ça bouillonne encore sous la chape de plomb »

Jean-Pierre Filiu Historien et arabisant*, professeur des universités à Sciences Po Paris

Photo DR

Que reste-t-il de ce que vous appelez, vous, « les soulèvements démocratiques » de  2011 ?

« Ils ont abouti à une seule transition démocratique, en Tunisie ; une révolution sans transition en Libye ; un putschiste contre-révolutionnaire en Égypte ; une transition avortée au Yémen ; et une guerre civile de liquidation en Syrie. Toutes ces contre-révolutions ne sont pas identiques. On a eu en 2019 une nouvelle vague, avec une transition en cours au Soudan, des « hirak » en Algérie, au Liban. Des pays, non touchés en 2011, sont loin d’avoir épuisé leurs dynamiques révolutionnaires ».

Peut-on mettre sur le même plan ces deux vagues de soulèvements, 2011 et 2019 ?

« Tout est lié à une crise structurelle de l’autoritarisme arabe, qui résulte d’une inadaptation à la transition démographique. Il y a également de nouvelles générations, mieux formées, plus critiques. Les rentes (hydrocarbures par exemple) qui avaient permis à ces régimes de se maintenir se sont épuisées : c’est le cas extrême de l’Algérie. La crise structurelle des régimes arabes se poursuit depuis dix ans, malgré la violence extrême de la contre-révolution. On est dans le chaos post-contre révolution, avec un bilan accablant : Syrie en ruine, djihadisme au Sinaï, descente aux enfers au Yémen. Les dictateurs sont à la fois et partout les principales sources d’instabilité et de chaos ».

Cette jeunesse nourrit-elle encore des espoirs ?

« C’est une génération qui a vécu une expérience humaine unique, qui a appris que liberté individuelle et collective étaient étroitement liées, et revendique une souveraineté populaire. Elle ne se laissera plus jamais faire, et même dans les pays où l’on a l’impression que plus rien ne se passe, ça bouillonne sous la chape de plomb. Malgré les succès initiaux, les Frères Musulmans ont échoué à imposer leur modèle en Égypte, ou ont dû s’adapter en Tunisie. L’alternative qu’on pose toujours entre un régime et les islamistes ne se pose plus : c’est évident en Algérie… Dans ces conflits géopolitiques, les peuples arabes sont toujours les perdants. C’est une autre leçon : ils ont compris que l’internationalisation se fait à leurs dépens. Il n’y a pas d’intervention étrangère qui pourra les sauver. Ils se sentent clairement abandonnés dans un système international où les régimes et les États sont identifiés, comme Sissi avec l’Égypte… »* Dernier livre : « Algérie, la nouvelle indépendance » (éd. du Seuil)

Auteur :
Propos recueillis par X.F. 
Le Dauphiné Libéré
Publié le 17 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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