Pour Coralie, mon amie « La Taulière (1) »

HOMMAGE. Olivier Delorme est historien et romancier. Nous lui avons proposé de rendre hommage à Coralie Delaume qui était pour nous tous une ardente défenseuse de la souveraineté française, et, pour lui, aussi une amie.

Pour Coralie, mon amie « La Taulière (1)  »

Donc je ne recevrai plus les messages de « la taulière (2) » de L’Arène nue, à la fois « blog sous programme de la Troïka (3) » et « autoentreprise intellectuelle à but insuffisamment lucratif (4) », grâce auquel j’ai rencontré Coralie. Je ne recevrai plus ses messages qui commençaient par : « Salut Olivier…», et qui se déclinaient ensuite en : « Salut Olivier, j’ai pensé que ça t’intéresserait : c’est un site dédié à la diplomatie allemande et là, ça parle de la Grèce… », « Salut Olivier, toi qui es historien, tu connaîtrais de bons textes à lire sur… » Tout ce qu’on a écrit sur l’acharnement de Coralie au travail, depuis son décès mardi dernier à l’aube, est vrai. Et plus encore. Comme tous les grands, elle doutait, elle pensait n’avoir jamais assez lu, n’en pas savoir assez. Pendant l’écriture de son magistral Le Couple franco-allemand n’existe pas (5), elle a été prise d’une crise de découragement : « je n’y arrive pas, je ne me sens pas à la hauteur, pas légitime ». J’ai pris ma pompe à vélo (d’autres aussi) pour la regonfler : « Il n’y a que les imbéciles et les ignares qui ne doutent de rien. De Gaulle aussi avait des coups de mou ! Après Dakar… ». Je l’ai entendu rire au bout du fil.

Et lorsque le bouquin est sorti, je lui ai dit qu’il était écrit au scalpel, implacable. Sans un mot de trop. « Ça, m’a-t-elle répondu, je le dois à Élisabeth Lévy. Beaucoup trop de gens s’écoutent écrire et produisent des textes verbeux ».

« Ma » Coralie (celle que j’ai connue ; d’autres auront sans doute d’autres avis) avait la dent acérée, l’humour vache et d’autant plus irrésistible qu’elle le conjuguait avec un air de directrice d’École normale de la IIIe République. À propos d’un entretien que nous avions fait pour L’Arène Nue, et dans lequel elle avait intercalé des questions pour rendre plus fluides mes interminables développements : « Bon d’accord, j’ai un peu triché, mais en Europe on a l’habitude de Trichet ». « Salut Olivier, l’homme à chats (une autre passion que nous partagions), je voulais te dire, hier, j’ai fait une émission sur Le Média avec X de la FI (pour qui elle savait que je n’avais pas une estime démesurée). Je n’ai pas arrêté de penser à toi. Elle s’est embrouillée, mais embrouillée ; c’était tellement rigolo ! »

Un autre jour, elle m’écrivit qu’elle venait d’enregistrer une émission chez mon copain José-Manuel Lamarque, un des seuls vrais journalistes qui restent à Radio France. « Tu as parlé de quoi ?

– Des Teutons. Pour une fois qu’on peut le faire sans la brosse à reluire sur la radio de la doxa ! Mais c’est flippant, tu sais, y’a des photos de Patrick Cohen partout ! »

Et alors qu’elle avait déjà subi plusieurs chimiothérapies, je lui demandai si elle n’était pas trop abattue par le fait que son opération était différée : « Un peu sous le choc, mais ça passera ! J’attends que l’Europe explose et ça me distrait pas mal. »

Coralie était une boxeuse – et pas que dans le monde des idées. Elle savait donner les coups qui font mal – mais toujours à la loyale. Et elle savait faire comme si ceux, nombreux, qu’elle recevait en dessous de la ceinture, ne la marquaient pas. Dans le genre, la palme revient au commissaire européen Moscovici, qui s’abaissa jusqu’à l’infamie d’insinuer qu’elle l’attaquait non en raison de ses basses œuvres euro-allemandes d’assassin de la démocratie et de l’État social, mais par antisémitisme. Le fait qu’il se dédit ensuite, la queue basse, avant de gagner sa niche dorée de la Cour des comptes, n’enlève rien à l’outrage, si caractéristique des méthodes totalitaires de l’oligarchie européiste qui consistent à discréditer l’adversaire pour éviter de répondre à ses arguments. « Ma » Coralie était une guerrière, animée par la passion de la France et de la souveraineté – c’est-à-dire de la liberté de chaque peuple, le français comme les autres, à déterminer son destin, hors des contraintes édictées par ceux qui croient savoir, mieux que les peuples, ce qui est bon pour eux et qui, au lieu de servir leur peuple, se croient investis de la mission de l’enchaîner pour l’empêcher de faire des bêtises.

Coralie et moi, nous nous sommes rencontrés grâce à Tsipras – probablement la seule chose de bien qu’on lui doive ! Les trois tomes de La Grèce et les Balkans (6) m’avaient alors valu d’être invité dans plusieurs médias pour commenter la victoire de Syriza – si alarmante pour la Nomenklatura européenne et sa valetaille journalistique. Cette victoire m’avait rempli d’enthousiasme, Coralie aussi. Nous espérions l’un et l’autre qu’elle annonçait que le peuple grec se libérerait du carcan imbécile et criminel que lui avait imposé l’Euro-Allemagne, et que cette libération provoquerait une réaction en chaîne des peuples européens – à la façon de la révolution parisienne de 1848.

Le 16 février 2015, je reçus ce message : « Bonjour, Nous sommes amis Facebook. Je me permets de vous contacter car j’ai un blog, L’Arène nue, qui est assez lu. (…), J’aurais aimé savoir si vous accepteriez une ITW sur la situation en Grèce, que vous connaissez sur le bout des doigts. J’ai une petite contrainte toutefois. Pour gagner ma vie, je suis employée de bureau. Donc je suis vissée au boulot. Ce qui m’oblige à faire ces ITW, dans 80 % des cas… par écrit. Qu’en dites-vous malgré tout ? Cordialement. Coralie Delaume. »

Évidemment j’acceptai.

Ce travail de bureau la vissait au ministère de la Défense, puisque son premier choix professionnel avait été de servir dans l’Armée française. Elle souhaitait désormais servir autrement son pays – en franc-tireur, contre ces dogmes ravageurs qui l’étouffent depuis près de quarante ans. Presque son âge.

Nous n’étions pas nombreux, alors, à tenter de ramer contre la marée de propagande déversée par les médias de service contre les PIGS, les pays du Club Med, ces Grecs fainéants, menteurs, voleurs, qui n’avaient que ce qu’ils méritaient. Nous n’étions pas nombreux face aux belles âmes, estampillées antifascistes et antiracistes, qui seraient montées au créneau, avec raison, si on avait dit sur les Juifs, les Noirs ou les Arabes le dixième des immondices qu’elles déversaient sans ciller sur les Grecs afin de justifier la politique euro-allemande et le viol des principes fondamentaux de la démocratie. Nous n’étions pas nombreux à soutenir que la Grèce était un laboratoire et que les peuples qui croyaient être traités différemment parce qu’ils n’avaient pas fauté se trompaient lourdement, qu’ils connaîtraient bientôt le même sort – un sort qui, en France, se nomme Macron.

L’Arène nue m’a permis de l’écrire et j’en suis infiniment reconnaissant à sa taulière. C’est aussi grâce à Coralie que j’ai pu parler de ce que vivaient les Grecs à la Fondation Res Publica de Jean-Pierre Chevènement, l’homme politique qu’elle admirait entre tous et qui fut à l’origine de son engagement politique – même si elle concédait, agacée, lorsqu’on la taquinait là-dessus, que l’indulgence de ce dernier envers Macron ne correspondait plus vraiment à ce qu’elle attendait de lui.

En juin 2015, je lui proposai de rencontrer mon ami Panagiotis Grigoriou dont le blog (7) décrit, depuis 2011, l’interminable étouffement de la Grèce. Réponse immédiate : « Je suis fan pour rencontrer des Grecs et, dans la mesure de mes modestes possibilités, aider ».

Aider ! Après servir. « Ma » Coralie avait ses failles, comme nous tous. Aider les Grecs. Aider tel ami Facebook, qu’elle ne connaissait que par Facebook, mais vers qui elle est venue parce qu’elle le voyait dans la peine. Aider en partant sur les marchés collecter des signatures pour obtenir le référendum sur la privatisation d’Aéroports de Paris. Aider, sans attendre aucune contrepartie.

Et de Paris, alors que j’étais reparti pour l’île du Dodécanèse où je vis aujourd’hui, elle me fit promettre de lui rapporter un bulletin de vote du référendum de juillet 2015, dont nous pensions tous les deux qu’il ne pouvait être que le prélude de la « grosse rupture » que nous espérions – pas d’une nouvelle trahison du suffrage populaire au nom de l’Europe.

Sitôt mon premier entretien paru dans L’Arène nue, j’avais reçu un nouveau message : « Dites, vous allez sans doute trouver ça hyper gonflé de ma part mais…vous ne voudriez pas écrire de loin en loin dans l’arène nue ? Je suis en train d’essayer de regrouper des contributeurs sérieux et intéressants dans le but exclusif de…semer de la subversion. » Comment résister à une proposition pareille ?

Grande rupture, subversion : comment aurions-nous pu ne pas nous retrouver côte à côte, la chevènementiste et le gaulliste, sur les Champs-Élysées, avec les Gilets jaunes, pour cet acte II du 24 novembre 2018 ? Elle était furieuse de n’avoir pas apporté son drapeau tricolore et heureuse de faire flotter le mien à l’Étoile, dans un air qui sentait encore plus la fête que les gaz lacrymogènes. Je la vois revenir du cordon de CRS un large sourire aux lèvres : « J’ai parlé avec l’un d’eux, tu sais ce qu’il m’a dit ? Que s’il avait été en congé aujourd’hui, il aurait été de notre côté ! »

Nous avons descendu les Champs, pris des détours pour éviter les gaz, échangé avec des citoyens paisibles mais exaspérés par les injustices, pour tenter de savoir s’ils avaient conscience que l’essentiel de leurs maux venait de l’euro et de l’UE. Et puis, la nuit tombant, nous sommes repartis vers la Seine – heureux : le peuple français relevait la tête !

Devant un début de barricade : « Tu me prends en photo dessus ?

– Oui mais seulement si tu te dénudes un sein et que tu brandis le drapeau ! »

On a beaucoup ri. Coralie guidant le peuple ! Ce sont les deux images fixées au début et à la fin de cette journée que je veux garder d’elle.

En esprit lucide, la taulière n’a pas commencé à s’inquiéter du problème turc l’été dernier. 16 mars 2016 : « Hello Olivier, je pense que ça va particulièrement t’intéresser. La bise. » Il s’agissait d’un entretien avec Aurélien Denizeau, publié par L’Arène nue et intitulé : Pourquoi la Turquie a peu à gagner à contrôler ses frontières (8). Puis en août 2018, elle m’a invité à venir répondre à ses questions, pour Polony TV, sur la situation en Grèce et l’évolution inquiétante du régime islamiste turc (9). Et le 13 août 2020, alors qu’un navire de guerre turc violait chaque matin les eaux territoriales grecques sous mes fenêtres : « Salut Olivier ! Tu m’expliques pourquoi l’Allemagne soutient la Turquie ? »

J’habite désormais une île-volcan, tout près de la côte turque, et assez peu fréquentée des touristes, que Coralie avait visitée et aimée avant notre rencontre. Lorsqu’elle est tombée malade, je lui ai dit de venir se reposer chez nous après son opération. Et comme d’habitude, elle s’est étonnée qu’on veuille prendre soin d’elle. Puis lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle ne serait pas opérée, on a convenu qu’elle viendrait quand elle serait stabilisée – à Pâques prochain. Elle ne sera pas là.

De sa maladie, je n’ai pas à parler. Si, tout de même, elle s’est plainte à moi de deux choses : ne plus pouvoir travailler autant qu’avant et avoir perdu son humour. Ce qui n’était pas tout à fait vrai. Une fois que je lui demandais de ses nouvelles, elle m’a répondu : « Pas trop bien. Mais comme la fin de l’UE approche, je ne veux pas mourir avant d’avoir vu ça ! Je vais m’accrocher ! » Le dernier signe d’elle est un pouce levé après les photos de chats sur fond de ciel bleu et de mandarines que nous venions de cueillir, que je lui avais envoyées après lui avoir répété qu’on l’attendait.

Á nous, maintenant, de gagner ce combat pour lequel elle nous a donné tant de munitions intellectuelles et dont elle n’a pu voir l’issue ! Nous le lui devons.

« Amie, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. »

(1) La plupart des propos cités entre guillemets sont extraits du fil Messenger de mes échanges avec Coralie entre le 16 février 2015 et le 29 novembre 2020.

(2) Notice Linkedin.

(3) http://l-arene-nue.blogspot.com/

(4) Notice Linkedin.

(5) Michalon, 2018.

(6) Folio Histoire, Gallimard, 2013.

(7) http://www.greekcrisis.fr

(8) https://l-arene-nue.blogspot.com/2016/03/la-turquie-peu-gagner-controler-ses.html?fbclid=IwAR3IzqUDJCIUR7fog2K8Lo0_OkvPa5nB4TGVbkEUV_J9siyvPoHA5WmCSQU

(9) https://tv.marianne.net/rencontres/content-olivier-delorme-pour-une-majorite-de-grecs-l–3

Auteur :
Olivier DELORME
Historien
Publié le 19 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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