Pif le chien : l’éternel retour

ARTICLE. C’est un retour surprise que personne n’attendait réellement. Depuis mercredi, les « 6 à 120 ans » peuvent découvrir une énième nouvelle mouture des aventures de Pif le chien. Une nouvelle proposition « écolo », pilotée par l’ancien sarkozyste, Frédéric Lefebvre.

Pif le chien : l’éternel retour

Tel le chien qui revient vers ses maitres après s’être égaré quelques instants dans une forêt profonde, loin de la vue de tous, le voici de retour ! Le chien Pif, réapparu sous les traits de “Pif, le Mag” est disponible dans les kiosques à journaux depuis mercredi. Un retour qui s’est préparé dans une certaine forme de discrétion : le projet n’a été dévoilé que peu de temps avant que les quelque 100 000 tirages ne soient soumis aux élans de nostalgie pour les uns et de curiosité, pour les autres.

L’Humanité, titre qui possède la licence d’exploitation de la marque “Pif”, ne va pas bien. En délicatesse financière, il a été placé en redressement judiciaire en 2019. Les administrateurs judiciaires, chargés d’épauler le journal, lui ont alors conseillé de valoriser le bijoux de famille que représente le chien jaune, lequel comate depuis une tentative avortée de le faire revenir, via financement participatif, en 2018. Les dirigeants de l’Humanité ont alors cédé la licence d’exploitation à la société “Pif & Hercule” fondée pour l’occasion par Bernard Chaussegros et … Frédéric Lefebvre.

L’ancien homme politique, ex-secrétaire d’État sous Nicolas Sarkozy, député des Français de l’étrangers sous François Hollande, adhérent LREM depuis 2019, est donc le nouvel homme fort de “Pif”. Un choix qui en laisse perplexe plus d’un, tant l’évidence d’un mariage entre le sarkozysme et le communisme ne semble pas couler de source. Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité l’assure : pas de mélange des genres ici : “Nous sommes dans une relation professionnelle avec un entrepreneur, pas avec un ancien homme politique avec qui nous avons pu avoir des désaccords par le passé” argumente-t-il auprès du JDD. Avant d’expliquer que c’est avant tout le projet éditorial de l’ancien homme politique qui a séduit le journal.

C’est peut-être ce qui distingue cette tentative de toutes celles effectuées depuis 20 ans. Frédéric Lefebvre clame son amour pour le chien dont son père lui “interdisait la lecture (…) qu’il jugeait trop « rouge ».” Mais l’on ne peut bâtir un projet fait de nostalgie d’une époque aujourd’hui révolue. Pif gadget a été un véritable phénomène. Le chien iconique est né le 26 mars 1948, dans l’Humanité, sous la main du dessinateur Arnal, ancien réfugié républicain espagnol prisonnier au camp de concentration de Mauthausen lors de la Seconde Guerre mondiale. Roger Mas prend progressivement le flambeaux et impose Pif comme la figure de proue de Vaillant, le périodique de bande dessinée détenu par le journal communiste. A tel point qu’il le remplace, lui volant la vedette du journal qui devient “Vaillant, le journal de Pif” en 1965, puis “Pif-Gadget” quatre ans plus tard.

Le magazine connaît alors son heure de gloire. Et quelle gloire ! Deux numéros (le 60 et le 137) dépassent le million d’exemplaires, coup sur coup, en 1970 et 1971. Il s’agit, encore aujourd’hui, du tirage record en Europe pour un journal de bande dessinée. Mais grisé par son succès, et celui de ses gadgets (les fameux Pifitos et Pifises), il perd peu à peu son identité à mesure que ses animaux stars s’humanisent. Alors que le communisme bat de l’aile en Europe, le journal égare son âme pour devenir un objet commercial. Le mur de Berlin s’effondre en 1989. L’Union Soviétique fait de même en 1991. Pif ne survivra guère plus longtemps et disparaîtra en janvier 1994.

Plusieurs tentatives de ranimer le cadavre froid du chien ont vu le jour depuis. De 2004 à 2009, malgré un succès lors du premier numéro (373 000 exemplaires) les ventes s’effondrent, jusqu’au redressement judiciaire de “Pif Éditions”, éditeur du magazine. La tentative de 2015 comme celle de 2018 connaîtront aussi les affres de la défaite éditoriale. Qu’a Pif à proposer, si ce n’est de la nostalgie, dans une époque qui n’a plus grand chose à voir avec celle des années 70 ? Le communisme et son opposition à l’impérialisme américain ne sont plus que la lointaine chimère d’un combat que l’oncle Sam a largement remporté. Le public se cherche désormais d’autres causes à défendre.

Et cela, Frédéric Lefèvre l’a bien compris. C’est ce qu’il a vendu à l’Humanité : son Pif sera militant du “moderne” de l’époque. Il défendra l’écologie et la cause animale. Terminé les gadgets en plastique, place aux graines de sapin, au jeu de l’oie cartonné et à l’application numérique (dont on pourra s’interroger par ailleurs du côté écologique, mais il est vrai que l’on ignore pour le moment l’opinion de Pif sur le nucléaire décarbonné). Pif n’a pas survécu lors des dernières tentatives de réanimation, car on ne fidélise des jeunes génération sur de la pure nostalgie. Le pari de l’écologie risque à l’inverse de décontenancer les anciens aficionados du canin et les premiers retours sont pour l’instant peu enthousiastes. En cas de nouvel échec, il sera sans doute alors temps de se rendre à l’évidence et de se résoudre à euthanasier ce brave Pif. Quand on se prétend vouloir lutter contre la maltraitance animale, on ne fait pas souffrir son chien de 72 ans, ad vitam eternam.

Publié le 20 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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