Populisme et néolibéralisme

CRITIQUE. David Cayla est docteur en économie et enseignant à l’Université d’Angers. Défenseur d’une économie hétérodoxe, il fait partie du groupe des « Économistes atterrés ». Il est l’auteur de Populisme et néolibéralisme aux éditions De Boeck, une invitation stimulante à repenser notre modèle économique et social.

Populisme et néolibéralisme

Après un rapide tour d’horizon des phénomènes populistes ayant émergé de par le monde ces dernières années, David Cayla concentre son analyse sur l’Europe, « épicentre de la recrudescence actuelle du populisme », selon Bertrand Badie et Dominique Dival, cités dans l’ouvrage. Pour David Cayla, cette recrudescence populiste européenne ne tombe pas du ciel : « Le populisme n’est pas une simple affaire d’inégalités de revenu ou de patrimoine ; il n’est pas non plus la conséquence d’un phénomène inéluctable engendré par la modernité ; c’est avant tout la conséquence de transformations démographiques et sociologiques qui sont elles-mêmes les conséquences de dynamiques économiques sous-jacentes. »Il se lance alors dans une minutieuse description de la faillite du projet économique européen, à travers l’analyse d’une double crise : celle de ses deux principales institutions économiques (le marché unique et l’euro) et la crise des migrants de 2015. Pourquoi une poussée néopopuliste dans les pays européens ? En raison de la crise des dettes publiques. Pourquoi la crise des dettes publiques ? Non pas parce que les pays du Nord seraient culturellement travailleurs et les pays du Sud culturellement fainéants (comme on l’a lu souvent), mais à cause de l’effet de « polarisation » instituée par la mise en place du marché unique européen. Qu’est-ce à dire ?

Reprenant une intuition de l’économiste britannique Alfred Marshall, David Cayla montre que l’activité industrielle a tendance à se concentrer géographiquement. De ce fait, l’Acte unique européen (1986) a engendré progressivement un effet de « polarisation » qui a fait converger le capital et le travail vers l’Allemagne (et globalement les pays « du Nord »). Avant 1986, les effets d’agglomération industrielle (une région attire les ressources mobiles, soit les investissements (le capital) et les emplois (le travail)) étaient limités par les frontières nationales et les droits de douane. C’est l’avènement du marché unique qui engendre la dynamique de polarisation industrielle. A l’échelle continentale, les régions centrales et les pays proches de l’Allemagne se développent tandis que les zones périphériques (Grèce, îles britanniques, péninsule ibérique, Finlande, France…) se désindustrialisent à plus ou moins grande vitesse. Et de fil en aiguille : désindustrialisation…baisse des exportations…creusement des déficits commerciaux… hausse de l’endettement…

Pour David Cayla, cet effet de polarisation économique est fondamental et pas uniquement au niveau européen. « C’est un phénomène récurrent, une constante de l’histoire. Les transformations économiques réorganisent les rapports entre les populations, génèrent de nouvelles hiérarchies sociales et façonnent les identités locales. »Les dynamiques du marché-roi contraignent ainsi des sociétés entières à s’adapter perpétuellement, l’économique surplombant désormais le politique. Ce jeu de polarisation met tantôt en opposition le redneck du Kansas et l’avocat progressiste californien, là-bas, de même que l’agriculteur du bocage normand et l’éditorialiste parisien, ici, façonnant, sur l’ensemble du globe, gagnants et perdants de la mondialisation. « Pensées sous cet angle, les deux crises européennes, celle qui oppose l’Est et l’Ouest sur fond de crise migratoire et celle qui oppose le Nord et le Sud sur fond de crise économique, constituent les deux faces de la même médaille : elles sont toutes les deux les conséquences de la libre circulation des facteurs de production. Dans le premier cas, les populations migrent dans l’espoir de bénéficier de meilleures conditions d’existence ; dans le second, elles suivent les mouvements de capitaux et les dynamiques industrielles. »

Dans ce cadre, la démission de l’Etat est ambivalente. L’Etat n’a pas disparu, il a simplement changé de casquette en glissant d’un rôle surplombant – le politique au-dessus de l’économique – à un rôle de garant – l’économique au-dessus du politique. De producteur et régulateur économique, il est devenu réparateur de l’ordre marchand, facilitateur des échanges et des transactions, organisateur satisfait de sa propre impuissance. C’est l’une des thèses fondamentales développées par David Cayla : « Les racines du populisme se trouvent en premier lieu dans le sentiment de défiance que ressentent les populations envers un personnel politique impuissant. Or, si la politique est devenue impuissante, c’est surtout parce qu’elle s’est ôté la capacité d’agir dans la sphère économique. » D’où vient cette impuissance de l’Etat, dévitalisé par les techniques de management contemporain et l’imaginaire entrepreneurial ? Du système de gouvernance néolibéral.

C’est là qu’il faut bien faire la différence entre libéralisme et néolibéralisme. David Cayla conteste ici la vision proposée par Joseph Stiglitz pour qui le néolibéralisme serait un « fondamentalisme de marché ». Le libéralisme est un fondamentalisme de marché, mais pas le néolibéralisme. Là où le libéralisme se présente, dès le 18èmesiècle, comme une doctrine naturelle (la théorie du « laisser-faire » suppose la naturalité du marché), le néolibéralisme, façonné dans les années 1930, est normatif et implique l’intervention constante de l’État en faveur d’un marché économique qui perd son évidence de fait. La méfiance traditionnelle du libéralisme à l’égard du politique s’efface donc au profit d’une doctrine qui confère à l’État la prérogative d’informer la vie sociale dans le sens de la mise en concurrence.

Cela amène notre auteur à une constatation intéressante : « La science économique contemporaine vit sur un mythe qui n’est pas celui de la perfection des marchés mais celui de leur impérative nécessité. Elle a en effet totalement cessé d’interroger la pertinence des marchés. » Ainsi, le néolibéralisme ne dit pas que le marché est parfait et autosuffisant (contrairement au libéralisme classique) mais qu’il est absolument nécessaire. On retrouve ici en substance le célèbre « There is no alternative » de l’ancienne Premier ministre britannique Margaret Thatcher. D’où vient le néolibéralisme ? Est-ce un courant de pensée unifié ? N’est-il qu’un simple libéralisme renforcé ? Comment a-t-il conquis l’imaginaire économico-politique du monde pour devenir une « gouvernementalité » (Foucault) ? Dans le deuxième chapitre de son livre, David Cayla propose une brillante synthèse autour de cette notion économique, malheureusement souvent galvaudée dans le débat public, en montrant la complexité des héritages libéraux.

Tirant sur le fil d’une fructueuse opposition intellectuelle entre deux grands penseurs du 20ème siècle, Friedrich Hayek, l’un des pères du néolibéralisme, et Karl Polanyi, penseur de tendance socialiste, David Cayla livre sa thèse : « On peut, en s’inspirant du projet hayékien, définir le néolibéralisme comme la mise en œuvre d’un cadre institutionnel qui entend limiter l’action politique dans l’économie afin de préserver autant que possible le bon fonctionnement des forces du marché et de les mettre au service d’un ordre économique efficace. On peut également, en s’inspirant de Polanyi, comprendre le populisme comme une réponse sociale visant à protéger des institutions affaiblies par un ordre néolibéral qui a organisé l’impuissance du politique à agir sur l’économie. » Pour Polanyi, le politique doit toujours surplomber l’économie. Pour Hayek, c’est l’inverse. Choisis ton camp, camarade.

Colonisateur d’imaginaires, le marché est devenu une institution hégémonique, l’horizon intellectuel indépassable du monde occidental contemporain, imposant un principe de gouvernance en lieu et place du gouvernement des peuples. En dernière instance, le populisme est la réponse hétérogène et multiforme à ce phénomène de dépossession. Faut-il s’en réjouir ? Non, répond l’auteur, car le populisme, dans son insaisissabilité, charrie à la fois les plus nobles aspirations et les pires calculs démagogiques lorsqu’il s’incarne dans des figures politiques. C’est sur ces « leaders populistes » que David Cayla concentre son analyse. En résumé, sommer l’opinion publique de choisir entre la technocratie néolibérale européenne et la démocratie antilibérale d’un Viktor Orban est une façon de truquer le « jeu ». Les uns créent un système dysfonctionnel et les autres prospèrent sur les ruines en singeant l’autoritarisme. Selon David Cayla, la majorité des leaders populistes (Berlusconi, Trump, Orban…) n’ont jamais manifesté leur intention de rompre avec le système de marché néolibéral. Or c’est cet horizon de pensée qu’il s’agit de démythifier, si l’on prétend vouloir voir refleurir une véritable démocratie qui ne s’attaquerait pas aux libertés individuelles par simple esprit de riposte. C’est finalement l’invitation de ce livre : ne pas jouer l’une des faces de la médaille contre l’autre, mais changer le système, c’est-à-dire changer de médaille.

Auteur :
La rédaction
Publié le 20 décembre 2020


Publié par magrenobloise

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