Édit de Fontainebleau (1685), partie 3

Nicole Pras dans une série d’article évoque l’Edit de Fontaibleau.

Au xviie siècle, Vauban évalue à 100 000 le nombre d’émigrés, mais des historiens modernes comme Didier Boisson et Hugues Daussy avancent entre 150 000 et 180 000 départs entre 1680 et 1715. « Au total, selon Jean-Paul Pittion, il est probable qu’entre 1680 et 1700, quelque 25 % des protestants français, soit 200 000 huguenots (comme on les appela au Refuge), s’enfuirent du royaume ». L’exode s’étant poursuivi pendant un demi-siècle, ces évaluations demeurent incomplètes.

Monument dédié aux huguenots français venus s’installer à Franschhoek dans la province du Cap (Afrique du Sud) en 1688.

Le roi commença par interdire la sortie du royaume, sans doute pour faciliter les conversions. L’émigration s’organisa ; elle fut favorisée par l’édit de Potsdam, promulgué trois semaines après celui de Fontainebleau (par lequel le Grand Électeur de Brandebourg faisait connaître les avantages attendant les protestants français). Les agents du pouvoir royal commencèrent par laisser faire, puis arrêtèrent quelques fugitifs pour les envoyer aux galères, ou bien les tuèrent.Église Saint-Julien de Southampton, utilisée par les réfugiés huguenots aux xvie siècle et xviie siècle.

Résistance passive des protestants et poursuite des persécutions

« Le dernier article de l’édit [de Fontainebleau] garantissait aux réformés qu’ils ne seraient pas inquiétés pour leur croyance, à condition « de ne pas s’assembler sous prétexte de prières ou de culte ». Beaucoup crurent un temps que cet article les protégerait en cas de refus d’abjurer. Il n’en fut rien. Les dragonnades pour obtenir les conversions continuèrent en Normandie, Anjou, Touraine, Picardie et dans le territoire de Metz. Une série de sanctions fut prise à l’encontre des plus opiniâtres, placement des enfants dans les hôpitaux ou les couvents, emprisonnement des parents. […]. En 1686-1687, le pouvoir royal en fut réduit à se débarrasser des irréductibles, en expulsant les notables vers l’Angleterre et en déportant les humbles aux Antilles ».

Église Saint-Julien de Southampton, utilisée par les réfugiés huguenots aux xvie siècle et xviie siècle.

Dès lors le protestantisme devient une religion clandestine. De nombreux protestants, forcés de se dire convertis au catholicisme et dénommés « nouveaux convertis » par les autorités, s’abstiennent parfois massivement d’aller à la messe ou d’envoyer leurs enfants au catéchisme dès que les dragons s’éloignent. L’assistance à la messe est plus surveillée pour les notables que pour le petit peuple. Par exemple à Anduze, bourg protestant des Cévennes, les curés constatent en 1689 que seulement 10 % des nouveaux convertis ont communié à Pâques. Ceux qui sont forcés d’envoyer leurs enfants au catéchisme défont souvent le soir à la maison l’enseignement catholique et transmettent à leurs enfants leur rejet du catholicisme.

L’édit de Fontainebleau rend le baptême catholique obligatoire. Les nouveaux convertis s’y soumettent, ne serait-ce que pour donner un état civil à leur enfant, puisque c’est l’Église catholique qui tient les registres d’état civil. L’édit a en revanche omis le mariage. Quelques nouveaux convertis acceptent le mariage catholique mais d’autres font seulement un contrat de mariage devant notaire, et éventuellement un mariage religieux clandestin, mais leurs enfants sont alors portés comme illégitimes dans les registres de baptême. Cette marque d’infamie ne pourra être régularisée qu’après l’édit de tolérance de 1787. Les nouveaux convertis trouvent aussi toutes sortes de ruses pour échapper à l’extrême onction (déclaration de mort subite, absence d’appel du médecin qui a obligation de déclarer l’état du malade au pouvoir civil et au curé).

La résistance devient plus active par le maintien d’une pratique religieuse familiale ou des réunions privées avec des voisins. Les pasteurs du Refuge cherchent à favoriser ces réunions privées en imprimant des « liturgies pour les chrétiens privés de pasteur ». Très vite, surtout dans les régions méridionales, les nouveaux convertis se réunissent dans des endroits reculés pour célébrer le culte protestant clandestinement. Ce sont les « assemblées du désert ». Elles sont évidemment activement réprimées.

À l’étranger

L’indignation des protestants étrangers

La persécution et la fuite des huguenots sont préjudiciables à la réputation de Louis XIV à l’étranger.Guirlande de fleurs et de fruits avec le portrait de Guillaume III d’Orange, vers 1661 – 1672, huile sur toile, H. 134 ; L. 114 cm, envoi de l’État, Inv. A 85, musée des Beaux-Arts de Lyon.

La révocation de l’édit de Nantes intervient à contretemps dans une Europe réglée depuis une quarantaine d’années par les traités de Westphalie qui concluent la guerre de Trente Ans et où la plupart des États ont arrêté toute répression confessionnelle. Les princes d’Europe sont désormais libres de choisir leur foi sans crainte d’une intervention extérieure, et leurs sujets peuvent émigrer s’ils ne veulent pas se convertir. Par l’édit de Fontainebleau, Louis XIV transforme quant à lui ses sujets en prisonniers. Il met en place une répression qui n’est plus de mise dans une Europe cosmopolite et se met à dos les princes protestants avec lesquels la France avait coutume de nouer des alliances.

L’édit de Fontainebleau a nui aux relations diplomatiques françaises notamment avec l’Angleterre : alors que les deux royaumes entretenaient des relations relativement paisibles avant 1685, ils deviennent, à partir de 1689, des ennemis acharnés enchaînant une série de guerres que certains historiens ont appelée « la deuxième guerre de Cent Ans ».

Les protestants français éprouvent une gêne compréhensible à l’égard de leurs coreligionnaires étrangers, alliés par la religion mais potentiellement ennemis du royaume dont ils demeurent sujets, au moins dans les premiers temps. Les princes allemands songent de plus en plus sérieusement à engager un conflit contre Louis XIV. Le stathouder des Provinces-Unies, Guillaume III d’Orange-Nassau, futur roi d’Angleterre, n’attend qu’une occasion pour engager les hostilités. Alors que la politique des Réunions (1678-1681), l’affaire des Pays-Bas espagnols (1683-1684) et de Gênes (1684), le soutien de Louis XIV à la Princesse Palatine lors de la succession de l’électeur palatin en 1685 n’ont pas été suffisants pour provoquer l’entrée en guerre, la révocation de l’édit de Nantes finit par faire éclater la guerre de la Ligue d’Augsbourg. La ligue d’Augsbourg se met en place : alliance entre la Hollande et la Suède en 1686 ; entre l’empereur et l’électeur de Brandebourg, le 7 mai 1686 ; Ligue d’Augsbourg contre Louis XIV, le 9 juillet 1686 entre Guillaume III d’Orange-Nassau, l’empereur Léopold Ier, l’Espagne, la Suède, la Bavière, les ducs de Saxe ; puis, en septembre, l’électeur palatin et le duc de Holstein-Gothorp. Si l’on ne peut imputer à la seule révocation cette coalition contre la France — la présence de la très catholique Espagne nous l’interdit — force est de constater qu’elle y a fortement contribué. Traités et alliances ne cesseront de renforcer la Ligue d’Augsbourg jusqu’en 1690, même si la Suède et le Danemark décident, cette année-là, de respecter la neutralité dans un conflit qui durera jusqu’en 1697.

L’accueil mitigé des puissances catholiques

En dehors des frontières, l’accueil des catholiques est mitigé. Innocent XII écrit un bref peu enthousiaste pour féliciter le roi le 16 novembre 1685. Il va même jusqu’à donner un Te Deum le 30 avril 1686. En fait, les tensions persistent entre le Saint-Siège et Versailles. La Cour espérait que le pape laisserait le roi exercer son droit de régale, mais le bref apostolique lui rétorque qu’il doit attendre sa récompense de la miséricorde divine plutôt que du Saint-Siège. Quant aux princes catholiques, s’ils s’acquittent bien des félicitations d’usage, ils ne changent rien à leur politique à l’égard de la France.

La riposte du Refuge

Deux protestants réfugiés à Rotterdam en 1681, soit quatre ans avant l’édit de Fontainebleau, ont développé deux réponses, l’une philosophique, l’autre politique. Pierre Bayle, dont le frère aîné Jacob est mort en prison, a défendu la tolérance dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, contrains-les d’entrer (1686). Plus tard, il incitera les protestants restés en France à rester loyaux envers Louis XIV. À l’inverse, le pasteur Pierre Jurieu écrit plusieurs pamphlets pour dénoncer la tyrannie royale : il esquisse une théorie du contrat entre le roi et le peuple souverain.

Conséquences à long terme

Le prophétisme et l’insurrection protestante dans les Cévennes (1702-1711)

L’édit de Fontainebleau est d’abord à l’origine du foisonnement des petits prophètes, témoignage des souffrances du petit peuple protestant pour qui il n’est pas question d’émigrer, puis d’une insurrection protestante dans les Cévennes qui mobilise plusieurs régiments de 1702 à 1704 et se prolonge par intermittences jusqu’en 1711.

Échec des visées prosélytes

Reconstitution du protestantisme institutionnel

La répression n’empêcha pas le protestantisme français de se reconstituer. La restauration clandestine des Églises est l’œuvre d’Antoine Court qui, malgré les risques et la clandestinité, rétablit la discipline des Églises réformées, d’abord dans le Midi, puis dans quelques provinces du Nord. On nomme cette période de l’histoire protestante « le Désert » ou bien « l’Église sous la Croix ».

La Déclaration des droits de l’homme

La rédaction par la Constituante de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en août 1789 est marquée par les suites de la révocation de l’édit de Nantes. Le pasteur Rabaut-Saint-Étienne réclame « non la tolérance, mais la liberté », alors que l’article 10 déclare : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Cet article tolère la liberté religieuse mais n’accorde pas la liberté de culte sans condition. Il est en retrait par rapport au projet proposé par le comte de Castellane : « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans l’exercice de sa religion », et par rapport au souhait de Rabaut-Saint-Étienne : « Tout homme est libre dans ses opinions, tout citoyen a le droit de professer librement son culte, et nul ne doit être inquiété à cause de sa religion ».

La Constitution de 1791 déclarera tout citoyen « libre d’exercer le culte auquel il est attaché ».

Les descendants des huguenots en Europe

On peut dresser la liste de quelques descendants de huguenots, que le grand-électeur Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg avait invités à s’établir dans son royaume pour l’aider à reconstruire son pays ravagé par la guerre et sous-peuplé, élevés à des postes d’importance dans leur pays d’accueil. Plusieurs personnalités allemandes de premier plan, intellectuel, culturel, politique et militaire de l’histoire allemande, dont l’académicien Formey, le romancier August Lafontaine, l’écrivain Friedrich de La Motte-Fouqué, le physiologiste Emil du Bois-Reymond, le poète Theodor Fontane, le général Hermann von François ou les as de l’aviation Hans-Joachim Marseille et Adolf Galland sont d’origine huguenote. Le dernier Premier ministre de la République démocratique allemande, Lothar de Maizière, descend aussi d’une famille huguenote de Maizières-lès-Metz ainsi que le ministre actuel de l’Intérieur Thomas de Maizière. La Suisse accueillit son contingent de familles huguenotes qui s’établirent dans le commerce et la finance. Parmi elles, au xixe siècle, on parlera du célèbre « royaume Pourtalès ». De Hollande, beaucoup sont repartis pour la colonie néerlandaise du Cap, en Afrique du Sud, où les huguenots originaires de la région bordelaise ont contribué à l’implantation de la viticulture locale. Certains sont envoyés vers d’autres colonies hollandaises comme Pierre Minuit à La Nouvelle-Amsterdam. Aux États-Unis même, les huguenots comptent des descendants illustres comme John Jay, Paul Revere, Franklin Delano Roosevelt, Warren Buffett, Robert Duvall.

En Europe, Pierre Gaxotte cite le cas d’un marchand de vin parisien arrivé en Hollande avec 600 000 livres, un libraire de Lyon avec 1 000 000. Si la France du xixe siècle est redevable de personnalités calvinistes du secteur bancaire d’origine française, ayant quitté la France au rythme des persécutions, elle ne retrouvera pas cette multitude d’artisans et de commerçants de valeur que le colbertisme avait contribué à protéger et à faire prospérer.

L’exil n’était pas nécessairement définitif. Ainsi, il arrivait que, pour des affaires familiales ou commerciales, les réfugiés reviennent dans le royaume de France, en abjurant, provisoirement ou non, leur foi. Ces retours étaient envisagés avec circonspection par l’État, y compris quand il s’agissait de descendants de huguenots exilés. Ainsi, comme l’a montré Myriam Yardeni avec le cas de Suzanne Cappe, le roi de France renonçait difficilement à ses droits sur ceux de ses sujets qui s’étaient exilés, même naturalisés ou nés à l’étranger.

Auteur :
Nicole Pras
Publié le 21 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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