L’Édit de Fontainebleau (1685), partie 1.

Nicole Pras raconte en plusieurs épisodes l’histoire de l’édit de Fontainebleau (1685).

L’édit de Fontainebleau, signé par Louis XIV le 18 octobre 1685, révoque l’édit de Nantes par lequel Henri IV, en 1598, avait octroyé une certaine liberté de culte aux protestants du royaume. L’édit de 1685, qui consiste à interdire le culte protestant en France, est plus connu sous le nom de « révocation de l’édit de Nantes ».Première page de l’édit de Fontainebleau, Archives nationales (Paris).

Dès le début de son règne, Louis XIV, cherchant à unifier son royaume sur les plans religieux, administratif et politique, souhaite faire disparaître le protestantisme français. S’appuyant sur une interprétation étroite de l’édit, il fait accumuler les enquêtes, les dénonciations, les interdictions, voire les destructions d’écoles et de temples et les enlèvements d’enfants. Après des années de persécutions et de conversions forcées, sur la foi des rapports des intendants qui s’attribuent le mérite d’avoir extirpé le protestantisme de leur juridiction, considérant que le protestantisme français a pratiquement disparu, le pouvoir royal décide que l’édit de Nantes est devenu caduc et peut donc être révoqué.

La révocation a pour conséquence une accélération de l’exil de quelque 200 000 protestants, soit environ un pour cent de la population du royaume, appartenant à l’élite intellectuelle, dont Denis Papin, au profit des concurrents économiques de la France : l’Angleterre, les Provinces-Unies , la Suisse et la Prusse, et parfois de leurs colonies comme l’Amérique ou la Colonie du Cap .

Première page de l’édit de Fontainebleau, Archives nationales (Paris).

Les prémisses de la révocation
De la paix d’Alès au règne personnel de Louis XIV (1629-1661)

En 1629, la paix d’Alès accordée par Louis XIII avait déjà annulé la quasi-totalité des clauses politiques et militaires accordées aux protestants par l’édit de Nantes pour garantir leurs libertés.

La « Religion Prétendue Réformée » (R.P.R., telle était la dénomination utilisée par les catholiques et par l’administration de l’époque) perdura pendant plus de cinquante ans, moyennant une bataille juridique permanente. Cependant, le parti catholique pouvait déjà se targuer de nombreuses conversions dans l’aristocratie protestante. Le cardinal de Richelieu, Premier ministre de 1624 à 1642, respecta les clauses religieuses de l’édit de Nantes pour affermir sa politique extérieure : allié avec les princes protestants allemands et la Suède pendant la guerre de Trente Ans, il devait ménager les huguenots de France. La mort du cardinal en 1642, puis celle de Louis XIII en 1643, remettait en cause un hypothétique statu quo.

Élisabeth Labrousse a pu démontrer que la Première Révolution anglaise a compliqué la situation des huguenots français. En effet, les catholiques eurent vite fait de leur imputer la décapitation de Charles Ier en 1649. Par une fallacieuse association d’idées, les coreligionnaires français du Parlement puritain passèrent pour complices implicites. Les huguenots s’empressèrent de condamner leurs frères presbytériens régicides, proclamant leur attachement à la monarchie.

Il était dans l’intérêt de la politique extérieure de Richelieu de faire respecter l’édit de Nantes.

Il n’en demeure pas moins que Mazarin se montra favorable aux huguenots français pour s’assurer de la neutralité de Cromwell dans la guerre franco-espagnole. En mai 1652, le pouvoir royal alla jusqu’à remercier les réformés de leur soutien à la Couronne pendant la Fronde.

Après avoir obtenu l’alliance commerciale et militaire des Anglais en 1655 et 1657, le Cardinal se montra plus intransigeant, revenant sur les concessions accordées. Son but était de réduire progressivement la R.P.R. Il décide d’abord que le synode national des Églises réformées de France (E.R.F.), réuni à Loudun en 1659, sera le dernier autorisé. Or, les synodes nationaux sont vitaux pour les réformés puisqu’ils font autorité en matière de droit et de théologie. De plus, Mazarin interdit de faire appel à des pasteurs étrangers, notamment ceux de Genève, la « Rome » réformée. Autre coup grave porté aux religionnaires, les commissions chargées par le Cardinal de faire respecter l’édit de Nantes « à la lettre » : tout ce qui n’est pas contenu expressément dans l’édit devient interdit. Des commissions composées de deux juristes, un catholique, souvent l’intendant de la généralité ou son subdélégué, et un protestant, doivent statuer sur l’utilité du temple local. Les consistoires doivent leur prouver juridiquement et par écrit leurs droits sur le fonctionnement des temples de leur ville. Pour Didier Boisson, il s’agit là d’un tournant de la politique royale. Cette vague de textes législatifs contraignants s’accélère jusqu’à atteindre son paroxysme dans la décennie 1660. Plusieurs autres mesures violent les accords de l’édit de Nantes. Si les réformés ont foi en l’avenir, la Cour et la justice du roi, les plus hautes autorités de l’État jouent un double jeu : ils ménagent les alliés protestants de la France par une politique apparemment favorable aux huguenots français, tout en réduisant leurs privilèges pour mieux les contrôler.

L’oeuvre de démantèlement de l’édit de Nantes par l’Etat (1661-1685)
Première mesures discriminatoires (1661-1679)

Henri IV ambitionnait de se servir du parti protestant comme d’un pendant naturel à la Ligue. Cependant, la disparition du parti huguenot, la transformation de la Ligue en un parti dévot, plus religieux que politique, finit par priver la communauté protestante de son « utilité ». Minoritaires, inoffensifs, bons sujets loyaux, financiers, entrepreneurs et commerçants dynamiques, le sort des religionnaires n’était plus entre les mains des consistoires mais entre celles du pouvoir royal. Jules Mazarin, un légat du pape passé au service de la « Couronne de France ».

Alors que Mazarin tente d’imposer l’application à la lettre de l’édit de Nantes dès 1656, cette décision n’est réellement effective qu’en 1661. Entre 1661 et 1679, on ne compte pas moins de douze édits restrictifs émanant du Conseil du roi. En 1665, un arrêt attribue à un commissaire catholique la maîtrise de l’instruction des dossiers. Certains temples, jugés trop bien placés, sont détruits (tel celui de Metz, remplacé par une église jésuite). Plusieurs déclarations et arrêts royaux entre 1661 et 1669 accentuent l’oppression contre la prédication des pasteurs, auxquels il est interdit de prêcher ailleurs que dans les temples et dans les villes dépourvues de temple. Le chant des psaumes est lui aussi prohibé à l’extérieur des lieux de culte. En matière d’obsèques, en 1663, les funérailles ne sont autorisées qu’au lever du jour ou à la tombée de la nuit ; le nombre de participants est fixé à trente, puis à dix en 1664, avant que ce « numerus clausus » ne soit levé en 1669.

De fait, la déclaration du 1er février 1669 annule ou modère plusieurs textes précédents. Cependant cette « pause » dans la législation anti-protestante n’est qu’un répit pour les réformés. D’autres mesures touchent les institutions elles-mêmes : on interdit de tenir des colloques et les synodes provinciaux doivent délibérer en présence d’un commissaire royal ; en 1663 les Églises de provinces différentes n’ont plus le droit de communiquer par contacts épistolaires. Plusieurs décisions concernent les personnes : les religionnaires ne peuvent plus postuler à de hautes charges et il leur est interdit d’exercer certains métiers. Cette interminable suite de textes juridiques suffit à montrer l’acharnement contre les protestants en cette décennie 1660.

La réaction des protestants est d’abord juridique : les procès se multiplient pour répondre aux attaques portées contre les E.R.F. dont la cause sort rarement victorieuse. Face à une situation qui aurait pu les revigorer, les pasteurs s’engoncèrent dans une orthodoxie et un rigorisme théologique qui enfonça encore plus la communauté dans la passivité et la peur de sanctions plus sévères.

C’est une fois de plus la situation internationale qui fait obtenir un sursis aux protestants français. Au printemps 1672, les armées du roi envahissent les Provinces-Unies. Le traité de Nimègue, six ans plus tard, marque la fin de la guerre de Hollande, l’apogée de la puissance française en Europe et vaut à Louis XIV le surnom de « Grand ». En 1675, alors que la France est en guerre, les abjurations huguenotes individuelles se font plus nombreuses, avec le soutien de la Cour. Les nouveaux convertis sont essentiellement des notables, mais on compte aussi des marchands, des artisans, soucieux de s’attirer des faveurs. 1675 est aussi l’année de la création de la Caisse des conversions par Paul Pellisson, financée par la caisse des Économats, qui percevait auparavant les revenus des abbayes vacantes. L’idée en est simple mais pas nouvelle : on donne de l’argent en échange d’une conversion. Depuis 1598, l’Assemblée du clergé de France avait attribué une certaine somme d’argent pour les ministres huguenots qui se convertiraient au catholicisme. La Caisse de Pellisson séduisit surtout des gens du peuple aux revenus modestes, mais aussi des escrocs, des gens peu scrupuleux qui se convertissaient plusieurs fois. Les résultats furent peu satisfaisants : à peine dix mille conversions sur trois ans sur l’ensemble du royaume. En outre, la plupart des conversions n’étaient pas véritables. Les polémistes huguenots n’hésitèrent pas à condamner le peu de scrupules de l’Église catholique, qui, disaient-ils, usaient d’un procédé rappelant celui des Indulgences au début du xvie siècle pour racheter les péchés contre de l’argent destiné à la construction de Saint-Pierre de Rome.

Intensifications des persécutions
Les textes anti-protestants

En 1679, débute la seconde vague de textes anti-protestants. La Caisse de conversions a donc obtenu des résultats limités. Soumise au « bon désir du roi », la France, à l’apogée de sa puissance en Europe, n’a toujours pas réglé le sort des religionnaires du royaume. Affaiblies, les E.R.F. affichent toujours leur fidélité à la monarchie, mais leur résistance et les vestiges subsistants de l’édit de Nantes sont anéantis dans les années 1679-1685 par les arrêts du Conseil. On compte plus de quatre-vingts arrêts dans cette période.

Le processus méthodique d’étouffement du protestantisme s’accélère :

  • suppression des assemblées locales protestantes et du synode national ;
  • réexamen des droits des temples amenant la destruction d’un temple sur deux ;
  • à partir de 1683, réservation, dans les temples, d’une place pour des catholiques venus écouter le pasteur pour favoriser la délation ;
  • exclusion des offices dont l’acquisition est essentielle dans le processus d’ascension sociale des familles protestantes, puis des professions libérales (avocats, notaires, médecins, apothicaires, mais aussi imprimeurs et libraires, personnages-clés pour la diffusion de la Bible) ;
  • suppression des chambres mi-parties dites de l’édit (mais antérieures à l’Edit de Nantes) ;
  • suppression de tous les établissements d’enseignement au-delà de l’enseignement primaire, ce qui revient à confier l’éducation des enfants aux catholiques ;
  • création d’une caisse de conversion pour acheter les conversions.

Au contraire des événements qui avaient suivi l’annexion du Béarn par la monarchie en 1620, il n’y eut guère de soulèvements. Les nobles protestants, pour mieux plaire au roi en servant leurs ambitions s’étaient convertis au catholicisme depuis 1630 ; la paix d’Alès avait privé les huguenots de leurs places fortes et de leurs troupes. En 1683, la tentative de s’assembler sur les « masures » (ruines des temples détruits) pour le culte du dimanche fut écrasée dans le sang, et le pasteur Isaac Homel fut roué vif à Tournon.

En octobre 1679, les synodes réformés doivent accepter la présence d’un commissaire nommé par la cour ; à Lyon, c’est Jean-Baptiste Dulieu, lieutenant de la sénéchaussée et présidial de Lyon, qui assiste aux séances du consistoire, à partir du 18 mars 1685. Un autre arrêt accentue les peines à l’encontre des relaps protestants. En 1680, un nouvel édit exclut les protestants de certaines professions et on interdit aux catholiques de se convertir au protestantisme. D’autres mesures sont prises : le 17 juin 1681, l’âge de la conversion au catholicisme passe à 7 ans, en juillet 1681, un arrêt supprime l’académie de Sedan ; suivent celles de Die en septembre 1684, de Saumur en janvier 1685 et de Puylaurens en mars 1685.

Les conversions forcées

Les « dragons missionnaires » : Qui peut me résister est bien fort.

Le but des dragonnades mises en œuvre à partir du mois de mai 1681 dans le Poitou par l’intendant Marillac est de terroriser les populations et d’obtenir leur conversion. Les soldats du roi logent chez l’habitant protestant et tentent par tous les moyens de le faire abjurer car « le roi le veut ». Les moyens employés vont d’une simple démonstration de force jusqu’au pillage, au viol et au meurtre. Une fois qu’un village s’est converti, les soldats passent à un autre.

Les temples encore debout ferment et les conversions de réformés poitevins, obtenues par l’arme de la terreur, sont massives : la première dragonnade organisée en 1681 par l’intendant du Poitou, Marillac, permit à cet agent du pouvoir royal d’annoncer « 30 000 conversions obtenues entre août et novembre ».

Les premiers fugitifs tentent de s’échapper par les ports de l’Atlantique.

En 1682, l’assemblée du clergé rédige un avertissement pastoral adressé aux protestants, qui les menace de « malheurs incomparablement plus épouvantables et plus funestes que tous ceux qui vous ont atteints jusqu’à présent dans votre révolte et votre schisme » s’ils persistent à ne pas réintégrer l’Église romaine. Homologué par Louis XIV, cet avertissement est envoyé aux Intendants et lu dans les temples où il est lu par un membre du clergé catholique. Les protestants répondent poliment mais fermement qu’ils ne reconnaissent à ce clergé aucun pouvoir sur leurs consciences.

En 1682, l’assemblée du clergé rédige un avertissement pastoral adressé aux protestants, qui les menace de « malheurs incomparablement plus épouvantables et plus funestes que tous ceux qui vous ont atteints jusqu’à présent dans votre révolte et votre schisme » s’ils persistent à ne pas réintégrer l’Église romaine. Homologué par Louis XIV, cet avertissement est envoyé aux Intendants et lu dans les temples où il est lu par un membre du clergé catholique. Les protestants répondent poliment mais fermement qu’ils ne reconnaissent à ce clergé aucun pouvoir sur leurs consciences.

Après une pause de trois ans, les dragonnades reprennent dans le Sud-Ouest à partir de mai 1685. Partant du Béarn, elles gagnent le Languedoc et la vallée du Rhône à l’est, puis la Saintonge au nord. « On estime qu’à la fin de l’été [1685, soit avant l’édit de Fontainebleau], le nombre de ceux qui signèrent sous la contrainte une Confession de Foi catholique préparée à cette fin atteignit environ 400 000 ».

Nouvelles mesures vexatoires

La législation renforce l’impact des dragonnades. En août 1684, les biens des consistoires sont transférés aux hôpitaux. En septembre 1684, un arrêt interdit aux réformés d’aider les religionnaires pauvres et malades ; les hôpitaux sont tenus par des ordres religieux. En décembre 1684, l’exercice du culte est prohibé là où il y a moins de 10 familles protestantes. En mai 1685, les réformés fugitifs encourent les galères en cas d’arrestation.

Au mois d’octobre 1685, sous prétexte que la plupart des réformés sont convertis et que l’Église réformée a presque totalement disparu, « l’hérésie » est déclarée extirpée. Il ne reste plus au roi qu’à révoquer l’édit de Nantes, symbole inutile d’un temps révolu.

Auteur :
Nicole Pras
Publié le 21 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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