L’Édit de Fontainebleau (1685), partie 2

Nicole Pras présente en plusieurs épisodes, l’histoire de l’édit de Fontainebleau.

La révocation de l’Edit de Nantes
Le point de vue du pouvoir royal

Après réflexion, le Conseil du roi se prononce en faveur de la révocation. Louvois, secrétaire d’État de la Guerre et principal artisan des dragonnades, le Chancelier Le Tellier, le Contrôleur général des finances Le Peletier sont favorables à la suppression du protestantisme. Le Grand Dauphin, lui, aurait préféré une mort lente et sans heurts de l’hérésie. Quelques intendants influents, Marillac, Bâville, Foucault considèrent le protestantisme comme une menace contre l’absolutisme.

De son côté, Bossuet, grand théoricien de la monarchie de droit divin, ne cesse de présenter l’absolutisme dans son unicité : tous les sujets sont indissolublement liés à le servir comme ministre de Dieu, auquel il doit seulement rendre compte. Intérêt divin, intérêt royal et intérêt public sont confondus. Supprimer le protestantisme apparaît comme une garantie de l’ordre et de la stabilité d’un régime voulu par Dieu lui-même.Innocent XI, le pape des pauvres, béatifié le 7 octobre 1956.

Innocent XI, le pape des pauvres, béatifié le 7 octobre 1956.

Contre l’avis de la marquise de Maintenon, à qui l’on a prêté l’opinion contraire (avant l’étude de son biographe François Bluche), Louis XIV révoque l’édit de Nantes, le 18 octobre 1685, décision enregistrée par le Parlement de Paris le 22 octobre. Plusieurs raisons aident Louis XIV à prendre cette décision. Le roi s’en explique lui-même dans le préambule de l’édit :

« Dieu ayant enfin permis que nos peuples jouissent d’un parfait repos et que nous-mêmes, n’étant pas occupés des soins de les protéger contre nos ennemis […] nous voyons présentement, avec la juste reconnaissance que nous devons à Dieu, que nos soins ont eu la fin que nous nous sommes proposés, puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite R.P.R. (« Religion Prétendument Réformée ») ont embrassé la Catholique. Et d’autant qu’au moyen de l’exécution de l’édit de Nantes et de tout ce qui a été ordonné en faveur de ladite R.P.R. demeure inutile, nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux, pour effacer entièrement la mémoire des troubles, de la confusion et des maux que le progrès de cette fausse religion a causés dans notre royaume et qui ont donné lieu audit édit et à tant d’autres édits et déclarations qui l’ont précédé ou ont été faits en conséquence, que de révoquer entièrement ledit édit de Nantes. […] »

Sur le plan purement politique, la France semble ne plus être menacée. La guerre de Hollande (1672-1679) s’est terminée par la paix de Nimègue, signée le 10 août 1678 avec les Provinces-Unies. Suivront les signatures de l’Espagne le 17 septembre, de l’empereur le 5 février 1679, suivies, la même année, de celles de l’électeur de Brandebourg (20 juin), du roi du Danemark (2 septembre) et de la Suède (26 novembre). Si ce traité sonne comme le triomphe de « Louis le Grand », ce n’est en réalité qu’une victoire en demi-teinte, car la république des Provinces-Unies n’est ni vaincue ni démembrée.

Sur le plan religieux, il devenait urgent pour Louis XIV de prouver sa fidélité à la cause catholique, après son absence à la bataille de Vienne (1683), et aussi d’apaiser les relations avec le pape Innocent XI. Le gallicanisme s’était développé avec l’absolutisme d’un roi qui avait multiplié les causes de conflit avec la papauté au début des années 1680. La « déclaration des quatre articles de 1682 », rendue publique le 19 mars 1682, proclame que le Pape doit respecter les us et coutumes de l’Église de France. Ce manifeste pour l’église gallicane est reçu par Rome comme un outrage.

Les sanctions papales sont immédiates : Innocent XI refuse d’investir les évêques nommés par le roi. Dans la mesure où les évêques constituent des relais du pouvoir central, leur absence provoque une rupture dans la transmission des ordres par voie hiérarchique. Avant même que l’affaire ne soit réglée en 1692 et qu’Innocent XII n’apaise les tensions avec le roi de France, il convient que Louis XIV donne des preuves de sa bonne volonté. Les participants de l’Assemblée du clergé de 1682 regrettent publiquement leur publication et Louis XIV ordonne de ne plus enseigner la Déclaration des Quatre articles de la même année.

Dans ce climat de tension avec la Papauté, le succès des dragonnades passe pour un moyen d’apaisement. Il arrive à point nommé pour prouver l’inéluctabilité de la conversion des réformés au catholicisme. Mais il faut une preuve encore plus grande de la sincérité royale, qui n’entame pas l’autorité de la fonction et redonne du prestige à la monarchie : l’édit de révocation doit y contribuer.

Le contenu de l’édit de Fontainebleau

Le préambule de l’édit de Fontainebleau présente l’édit de Nantes comme une mesure provisoire :

« Le Roi Henry le Grand, notre aïeul de glorieuse mémoire, voulant empêcher que la paix qu’il avait procurée à ses sujets, après les grandes pertes qu’ils avaient souffertes par la durée des guerres civiles et étrangères, ne fut troublée à l’occasion de la Religion Prétendue Réformée, comme il était arrivé sous les règnes des Rois ses prédécesseurs, aurait par son édit donné à Nantes au mois d’avril 1598, réglé la conduite à tenir à l’égard de ceux de ladite religion, les lieux dans lesquels ils en pourraient faire l’exercice, établi des juges extraordinaires pour leur administrer la justice, et enfin pourvu même par des articles particuliers à tout ce qu’il aurait jugé nécessaire pour maintenir la tranquillité dans son royaume, et pour diminuer l’aversion entre ceux qui étaient de l’une et l’autre religion, afin d’être plus en état de travailler comme il avait résolu de faire réunir à l’Église ceux qui s’en étaient si facilement éloignés. »

Le Temple réformé de Caen détruit en 1685.
  • l’article 1 révoque l’édit de Nantes et présente les modifications apportées au texte pour le faire accepter par les parlements ; il ordonne la destruction de tous les temples ;
  • l’article 3 interdit l’exercice du culte réformé et l’enseignement dans les écoles pour enfants protestants ;
  • les articles 4 et 5 donnent le choix aux « ministres » (pasteurs) de la conversion ou de l’exil ;
  • l’article 10 interdit aux protestants non-convertis de quitter le royaume sous peine de galères pour les hommes, de prison avec confiscation de corps et de biens pour les femmes ; les protestants émigrés sont autorisés à revenir dans le Royaume et pourront recouvrer leurs biens ;
  • l’article 12 conclut l’édit royal de façon ambiguë :

« Pourront au surplus lesdits de la RPR, en attendant qu’il plaise à Dieu de les éclairer comme les autres, de demeurer dans les villes et lieux de notre royaume, pays et terres de notre obéissance, y continuer leur commerce et jouir de leurs biens sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite R.P.R. à condition, comme il est dit, de ne point faire d’exercices ni de s’assembler sous prétexte de prières ou de culte de ladite religion de quelque nature qu’il soit, sous les peines (…) de confiscation de corps et de biens. »

Cet article laisse les historiens circonspects. Ainsi, le pouvoir royal, contre toute logique, autoriserait les protestants à rester dans le royaume à condition de ne pas s’assembler pour exercer leur culte, malgré les mesures coercitives qu’il a décrétées depuis plusieurs années. Selon Élisabeth Labrousse, cette clause est une « duperie », un moyen de modérer les réactions indignées des nations protestantes, comme l’électeur palatin ou le prince-électeur de Brandebourg. Selon Bernard Hours, il faut rapprocher cet article 12 des Quatre Articles de 1682 : le Roi y aurait l’intention de marquer la séparation entre le pouvoir temporel, permettant de légiférer sur l’organisation matérielle du culte protestant, et le pouvoir spirituel, seul capable d’imprégner durablement les consciences de la foi catholique.

En France
Une décision approuvée par les catholiques français

Selon toute évidence, les catholiques français et pas seulement les dévots approuvent la décision du monarque dans leur grande majorité.Châsse du Bx Innocent XI, pape, pilier de saint André, Saint-Pierre de Rome.

Un concert de louanges glorifie Louis XIV à l’image de la marquise de Sévigné : « Jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable. » Dans son oraison funèbre au chancelier Le Tellier, Bossuet célèbre en Louis XIV le « nouveau Constantin » et le « nouveau Théodose », le restaurateur de l’unité religieuse du Royaume.

Cette décision est la plus populaire auprès des Français de toutes les décisions prises par Louis XIV et soude la nation autour du roi.

Désolidarisation de certains catholiques

Diverses voix finissent cependant par s’élever dans les milieux catholiques : Vauban, Chamlay, le collaborateur de Louvois, Bégon, l’intendant de La Rochelle, d’Aguesseau, en Languedoc, les évêques et archevêques de Paris, Reims, Châlons, Soissons, La Rochelle et Saint-Pons. Le Père Tixier, bénédictin, ami du Grand Condé, lui avouera qu’à son avis les « convertis » étaient plus huguenots après leur conversion qu’ils ne l’étaient auparavant et l’évêque de Grenoble renchérira : « Ils ne veulent entendre parler ni de messe ni de sacrement. »

Vauban envoya un Mémoire pour le rappel des Huguenots par deux fois (1687 et 1689) à Louvois — lequel ne répondit pas, pas plus qu’il ne transmit le texte au roi ou au Conseil d’en haut comme l’espérait Vauban. Il y développe quatre raisons d’annuler l’édit de Fontainebleau de 1685 :

  • raison militaire : la France, en guerre contre une vaste coalition européenne, pourrait faire revenir à elle les nombreux militaires chassés par la révocation : 8 à 9 000 marins, 10 à 12 000 soldats aguerris, 5 à 600 officiers qui servent à présent dans les armées de ses ennemis ; les ingénieurs militaires peu nombreux mais extrêmement recherchés pour la guerre de siège et les artilleurs.
  • raison économique : les quelque 80 à 100 000 huguenots (selon l’estimation de Vauban) sont partis avec des fonds, mais surtout avec leur savoir-faire, avec pour conséquence un appauvrissement des métiers d’art et des manufactures françaises que Colbert avait développées, et un renforcement de la concurrence internationale ;
  • raison politique : lors des négociations de paix qui succéderont à la guerre en cours, les puissances étrangères risquent d’imposer au roi leurs conditions, et parmi elles, de rétablir l’édit de Nantes. Vauban propose que la France prenne les devants pour s’attirer la reconnaissance des huguenots et les détacher des princes protestants ;
  • raison morale : catholique sincère, Vauban a observé les violences exercées sur les populations notamment lors de voyages dans le Sud de la France. Scandalisé, il argumente que les persécutions sont toujours inefficaces et parfois même contre-productives puisque, écrit-il, la Saint-Barthélemy avait fait augmenter le nombre des protestants. Il va même jusqu’à dire que la concurrence entre les religions est saine : « Il n’y a qu’à remonter jusqu’au règne de François Ier et voir ce que c’étaient que les ecclésiastiques de ce temps-là, leurs mœurs et leur doctrine ».

Vauban ne fut pas entendu. Pierre Gaxotte avance l’explication suivante : « L’Église de France avait des docteurs, des saints, des politiques, des prélats intelligents et habiles. Elle pouvait produire de grandes œuvres de controverse : Bossuet publie l’Histoire des variations en 1688 ; elle pouvait envoyer en terre rebelle de prestigieux missionnaires : Fénelon en Saintonge, Bourdaloue en Languedoc. Il lui manquait un clergé populaire, éclairé, patient, capable de gagner les cœurs par un travail insensible ».

Auteur :
Nicole Pras
Publié le 21 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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