Racisme et marasme : désillusion d’un petit soldat

TÉMOIGNAGE. Nous vous proposons un texte fort et courageux. Nous aurions préféré ne pas avoir à publier un tel témoignage, mais il serait honteux de faire l’autruche tant nous sommes attachés, en tant que souverainistes, au devoir d’exemplarité des institutions garantes de l’ordre républicain telles que la police, la justice et l’armée.

Racisme et marasme : désillusion d’un petit soldat

Je vous écris car la fierté de porter l’uniforme a fait place à la honte. L’incohérence générale, la médiocrité, le non-sens et la tolérance du racisme m’ont écœuré.
Je souhaiterais témoigner du mal-être vécut principalement par les militaires du rang et les sous-officiers, par le biais de ma petite expérience personnelle.
Je suis avec humilité un bon mec pour l’armée, bien que je ne sois pas non plus un modèle de vertu. Par choix et par goût, j’ai traversé la France pour porter le treillis en tant que simple soldat.
Cette expérience de vie m’aurait contenté, si je n’étais pas aujourd’hui effaré par le dysfonctionnement quotidien de l’institution au sein de laquelle je me suis engagé. Blessé surtout d’être témoin du racisme visqueux, insidieusement admis et quasi jamais sanctionné.

Avant de vous faire part d’anecdotes symptomatiques, de la vie militaire dans l’armée conventionnelle et de la nécessité qu’elle a de se réformer tant elle périclite, je dois préciser certains faits positifs. En effet, j’ai trouvé à l’armée la rusticité, la débrouillardise, la camaraderie (entre hommes du rang principalement), ainsi qu’une part d’aventure. J’ai pu rencontrer des personnes de tous grades, consciencieuses et respectueuses. Certaines qui risquent leur vie pour servir, d’autres qui transmettent leur savoir, leur passion avec pédagogie et exemplarité.

Au-delà des femmes et des hommes de valeur, il est vrai que pour ceux qui s’en donnent les moyens, l’ascenseur social dans l’armée existe.
En revanche à quel prix se fait cette ascension et vers quoi mène-t-elle?

Partie I. De l’administration

1) Opacité et inertie :

Je serai bref sur l’inertie et la perte considérable de temps engendrées par l’administration. Quand un changement de RIB, soit une vingtaine de chiffres, peut prendre trois mois à être enregistré, on ne se formalise pas des papiers et photos d’identité à fournir, refournir et re-refournir. A croire qu’un trou noir aspire nos informations bureaucratiques et les fait disparaître, sans jamais les prendre en compte.

Je n’insisterai pas, sur l’opacité concernant le décompte des jours de repos, qui dans mon cas, comme pour certains camarades, ont disparu d’un claquement de doigt, ou d’un oubli, ou encore d’une faute de frappe sur un ordinateur.

Je ne m’étendrai pas non plus, sur les difficultés à pouvoir organiser une vie de famille, quand les week-end ou les permissions sont en perpétuelle remise en question, pouvant être déplacés, annulés mais rarement planifiés définitivement.

2) Gestion de l’argent :

J’insisterai sur la gestion de l’argent. La solde de base qui est de 1300 euros environ pour un simple soldat, est agrémentée de primes que l’on contracte lors de missions extérieures, ou de missions sur le territoire français, comme la mission Sentinelle par exemple.

La gestion des soldes et des primes est effectuée de manière très aléatoire par l’inopérant logiciel Louvois. Ce logiciel a déjà fait l’objet de nombreux reportages dans les médias et avait également poussé les conjointes de militaires à manifester en 2012, tant cet outil est défaillant. Nous sommes aujourd’hui en 2020, nos fiches de soldes présentent toujours de grandes incohérences et de grandes disparités.

Par exemple, pour une même mission : les primes engendrées seront pour certains perçues au plus tôt quelques mois après la mission. Pour d’autres elles seront échelonnées sur plusieurs mois au cours de l’année. Enfin certains attendront deux ans pour ne rien percevoir de leur dû. Ceux-là, militaires du rang le plus souvent, devront tirer par la manche leurs chefs pour que leur situation se régularise. D’autres encore moins chanceux, devront rétrocéder de l’argent à l’État après la fin de leur contrat. Plusieurs centaines d’euros, sans justification aucune ; au-revoir monsieur et merci pour le service rendu !

Autre sujet d’interrogations concernant l’argent : les EVAT et les VDAT.
Les Engagés volontaires de l’armée de Terre touchent dès le début de leur engagement leur solde complète. En revanche, les Volontaires de l’armée de Terre, parce qu’ils ont eu à faire à la justice pour un délit mineur, ou parce qu’ils ont demandé une mutation de la gendarmerie vers l’armée de Terre par exemple, ne perçoivent que la moitié d’une solde chaque mois pendant un an.
EVAT et VDAT font pourtant le même travail au quotidien.
Quoi de plus motivant pour un jeune qui s’engage à la recherche d’un travail et de repères, que de lui verser une moitié de solde sur une année, soit 500 euros environ, quand son camarade gagne le double?

Quand on prend conscience des sommes astronomiques parfois dépensées dans du matériel inopérant, ceci pose question.

Je pense notamment au système FELIN (Fantassin à équipements et liaisons intégrées), dont le coût était estimé à 1,07 milliard d’euros en 2016. Ce système n’est pourtant pas opérationnel tant il est lourd, inutilement complexe avec ses nombreux fils et connectiques et surtout en perpétuelle maintenance.
Il va de soi que les unités spécialisées, commandos et forces spéciales n’utilisent pas ce matériel. Il est plus surprenant que l’armée régulière ne l’utilise pas non plus.
Hormis deux optiques de nuit qui nous sont utiles, je vous mets au défi de trouver le témoignage d’une section complète (environ 30 personnes) qui travaille avec tout le système FELIN fonctionnel.
Tout cet attirail est pourtant exhibé fièrement, notamment lorsque madame la ministre Florence Parly, nous rend visite.
Ne surtout pas dire que ces outils sont inutiles. Continuons de paraitre dociles, dans l’inefficience.

Donnons donc sa chance au nouveau système SCORPION (Synergie du Ccontact renforcée par la polyvalence et l’infovalorisation) qui commence à équiper nos soldats et faire oublier espérons le, le système FELIN.

3) Gestion des hommes et sanctions :

Tout comme la gestion de l’argent, la gestion des hommes et des sanctions est sujette à incohérences et aberrations.

Arrêtons-nous sur l’inflexibilité administrative parfois abusive ou au contraire parfois laxiste et dangereuse. La rigueur et l’intransigeance, pour un bout de papier : par exemple, après dix ans de permis de conduire sans accident, la conduite d’un véhicule civil dans le contexte militaire me sera fermement refusée à plusieurs reprises. Motif : quelqu’un a oublié depuis trois ans, d’imprimer la validation de permis militaire que pourtant j’ai obtenue. Je serai pourtant désigné comme pilote de véhicule lors d’une mission Sentinelle, malgré cette irrégularité.

Laxisme et danger, pour de l’armement dans la capitale :
Fête de Noël 2019, mission Sentinelle en plein centre de Paris.
Notre commandement, de peur que l’on se batte, que l’on ne rentre pas ou qu’on rentre trop alcoolisés ou drogués, ne nous fait pas confiance pour notre seul soir de repos hebdomadaire. Couvre-feu instauré à 22h30, qu’il est possible de braver si vous faites le mur ou simplement si vous êtes gradé.
En revanche, ce même commandement permet à de jeunes militaires, de patrouiller au milieu de la foule avec des armes qu’ils ne connaissent pas. Nous n’avions jamais tiré avec ces fusils d’assaut (HK-416) et donc personne n’avait le permis de les utiliser.
Quoi de plus ubuesque, que ce manque de confiance et de restriction de liberté. Quand on permet au même moment, que des armes de guerre restent à apprivoiser, potentiellement au cours d’un attentat.

L’obtention et la préparation des stages, sont témoins de la gestion calamiteuse des ressources humaines.

A titre personnel, je figurais parmi les premiers au classement à l’issue des classes. Il suffira pourtant à un jeune moins bien classé, de menacer de quitter l’institution, s’il n’accédait pas au stage que nous convoitions tous les deux, pour prendre ma place.

Il me sera également difficile d’accepter que mon commandement me refuse la préparation à un stage, qui était le moteur de mon engagement. Je ne serai pas le seul au sein de ma compagnie à pâtir de ce refus de préparation. Malheureusement pour nous, ces stages nous mettent en concurrence avec d’autres militaires, qu’ils soient membres de notre régiment ou extérieurs mais ayant obtenus, eux, l’autorisation de leur commandement de s’entraîner. En matière de stage militaire et donc d’épanouissement professionnel, les chances ne sont pas égales lorsque la préparation physique et matérielle est refusée.

Il m’est expliqué que l’absence de temps pour préparer ces tests répond à la volonté du commandement de garder ses bons mecs, au sein de sa compagnie. En retour, les carottes d’OPEX (opération extérieure), ou de stages sont utilisées pour faire signer un nouveau contrat au personnel motivé.

L’armée étant en cruelle peine de recrutement et de fidélisation de son personnel, nos officiers ménagent la chèvre et le choux pour maintenir leur taux d’attrition (lors des incorporations) inférieur au taux fixé par le haut commandement (actuellement 25%).
L’accès aux requêtes des plus plaintifs ou les promesses de stage non tenues répondent souvent à cette logique numérique et contribuent au mal-être ambiant et aux inégalités.

D’autres camarades m’ont fait part de l’absurdité dont ils sont témoin quant à l’obtention des stages. Moins de trois ans de service, « nous sommes trop jeunes pour prétendre à un stage. Plus de trois ans de service, nous devons signer un nouveau contrat pour obtenir un stage.
Finalement personne ne reste car les hommes passent trois ans à attendre et servir à tout et à rien. Personne ou presque n’est formé, personne ou presque ne signe de nouveau contrat », dont acte.

Incohérence et absence de sanctions :

Fatalement les sanctions s’appliquent si les fautes remontent à la hiérarchie. La devise : « pas vu, pas pris ; pris, pendu », est bien connue à l’armée. Tellement ancrée, qu’elle est témoin du fait qu’il n’y a pas que des enfants de cœur à l’armée (quelque part tant mieux) mais que les comportements qui sortent du cadre sont sanctionnés s’ils sont détectés.
En revanche, un problème d’équité se pose quand les yeux des chefs s’ouvrent et se ferment injustement.

Exemples réels :

Repéré par l’œil de Moscou, un sans-grade qui conduit trop vite ou sans ceinture dans le régiment est sanctionné de trou (il dormira en cellule dans la caserne).
En revanche, comme ce fut le cas pour mon capitaine adjoint, tirer une munition de pistolet automatique par erreur, à un mètre d’un homme et manquer donc de blesser ou tuer un de ses sous- officiers, ne fera l’objet d’aucune poursuite. Au contraire, il ira se former pour prendre plus de responsabilités et devenir commandant d’unité. Le sous-officier se tait, les officiers se couvrent.

Récemment et plus grave me semble-t-il. Un sous-officier, responsable de la pédagogie au centre de formation initial des militaires du rang de l’armée de Terre, conservera son poste, alors qu’il est formellement accusé de harcèlement par une jeune engagée.
Je me refuse à la diffamation et me fie à tous les témoignages officieux, qui relatent un comportement clairement déplacé, sans abus physique, surtout sans conséquence pour le concerné et sans compensation pour la plaignante.

Sanctions concernant les stupéfiants :

La première visite médicale des jeunes engagés est systématiquement le moment de détecter les écarts de conduite de la vie civile. Chez quelques-uns des traces de THC le plus souvent, sont décelées.
Il y a encore 3 ans la présence de THC dans les urines, signifiait interdiction de tir, interdiction de conduite de véhicule pendant une certaine période. L’interdiction de tir a été levée car les sections à l’instruction prenaient trop de retard, faute de jeunes aptes au tir.

La fermeté du discours concernant la consommation des stupéfiants est incohérente avec le très grand nombre de consommateurs et du peu de sanctions qu’ils encourent. Il est clair que nos cadres et officiers ferment les yeux sur les consommations de psychotropes : herbe, cocaïne, ecstasy et sur ceux qui les revendent au sein même des régiments.

Je suis sidéré par le fait que trop de personnes n’ont aucun compte à rendre. S’il fait semblant de travailler ou s’il reste assez discret le militaire du rang ou le sous-officier rongé par l’alcool et/ou la drogue ne sera jamais licencié.
A moins de répéter encore et encore les même preuves de son mal-être, de sa fainéantise et de son incompétence, il restera en place sans problème, nocif et nuisible pour ceux qui autour de lui arrivent à rester motivés.

Peut-être trouvera-t-on dans ces quelques exemples, la raison de la multitude d’arrêts de travail réels ou de complaisance, qui fleurissent partout dans l’institution. J’ai pour exemple le volume d’une section complète en arrêt de travail au sein d’une compagnie de combat, soit environ vingt-cinq pour cent des hommes.

Dans ce contexte délétère, où l’on peine à trouver du sens à notre action, si les jeunes recrues ou les personnes encore motivées, s’attendent à rencontrer de l’action au sein d’un système juste, impartial, intransigeant, exigent et sans complaisance, ils seront déçus.
Déçus par l’iniquité des traitements.
Déçus par les petits chefs nocifs usant de leur petite voix et de leur petit pouvoir.
Déçus également par des cadres carriéristes se souciant principalement de leur promotion personnelle avant de veiller sur leurs hommes. Des hommes à qui trop souvent on vend du rêve. Car il faut le dire, la réalité d’un soldat de l’armée régulière sera le balai, la serpillière, la garde de portail, la patrouille et surtout l’attente de l’attente. « Dépêchez-vous d’attendre » étant le leitmotiv du militaire du rang.

Comment nos responsables se posent encore la question du problème de recrutement et de fidélisation !?

Partie II. De la gestion de la COVID

Lors du premier confinement, l’ensemble de ma compagnie s’est vue rappelée pour un départ en urgence pour Mayotte. La réactivité, l’organisation dans l’urgence de notre armée, faisaient plaisir à voir dans la chaotique gestion des débuts de l’épidémie. Quinze jours de confinement pour certains, un mois complet pour d’autres, afin d’éviter de contaminer les mahorais à notre arrivée. Mayotte étant en zone sanitaire rouge à ce moment là.

En revanche quelques heures avant notre départ pour l’océan indien, nous sommes autorisés à embrasser nos familles avant de partir.
Logique militaire implacable comme trop souvent. Se confiner loin de nos familles pour éviter toute contamination et ruiner ces efforts à quelques heures du départ, fort heureusement aucun cas de Covid n’est détecté dans nos rangs.

Retour en métropole, mois d’octobre 2020 : je fais partie des cadres et je suis référent sanitaire de la section de jeunes incorporés.
Nous sommes sur un camp militaire, qui appartient au centre de formation de l’armée de Terre. L’épidémie de Covid a frappé notre pays depuis quasiment un an et s’intensifie de nouveau. Pourtant l’absence de protocole sanitaire clair et la gestion logistique des cas avérés et des cas contacts est affligeante. Absence de test, manque d’organisation globale. Notamment au sujet de la restauration et de la répartition dans les bâtiments du personnel confiné.

Je serai curieux d’assister aux nombreuses réunions de nos chefs, pour comprendre ce qui aboutit à tant de flou artistique.

Partie III. Du racisme

En signant mon contrat, je n’étais pas naïf. Bien sûr que le curseur politique dans l’armée, la gendarmerie ou la police est bien plus à droite qu’à gauche, pour ne pas dire à l’extrême- droite. Chacun a le droit à ses opinions et c’est la richesse de notre république. En revanche chacune doit être gardée pour soi dès lors que l’on porte l’uniforme.

Ainsi est écrite la loi française, ainsi est écrit le code du soldat que j’ai appris: neutralité politique, philosophique et religieuse s’imposent à nous… a priori!
Je pensais sincèrement que la loi serait au-dessus de tout comportement particulier, mais l’égalité, la fraternité, (vantées par les affiches de recrutement dans nos abribus, sur nos panneaux publicitaires ou par ce qu’on appelle communément les photos mythos, relayées sur les réseaux sociaux) semblent n’être que de la poudre aux yeux. En tout cas, elles font clairement défaut à certains de mes camarades et supérieurs.

Je tiens à préciser, que je sers au sein d’un régiment particulièrement monochrome et que ma compagne est métisse, d’origine togolaise. Je suis peut-être plus sensible que tout un chacun, aux remarques racistes. Je ne peux m’empêcher également de penser à ce qu’auront à subir mes enfants.

Parce que nombre de mes camarades et supérieurs semblent ignorer que certains comportements sont abjects et déshonorants. Parce que la honte et le silence doivent changer de camp, et enfin parce que la loi impose un cadre qui n’est pas respecté, je me dois au moins de vous livrer quelques anecdotes, qui selon moi mettent en exergue un sérieux problème au sein de l’institution.

Premier cas : un sergent, fervent chrétien, fils de général, donc éduqué. Lors d’une garde au dépôt de munition du CENTAC, devant France O, qualifie des hommes noirs de chimpanzés et de bonobos. Il cessera ses propos après avoir appris que mon beau-père est noir.

Second cas : un lieutenant, qui porte un crucifix de manière ostensible autour du cou. Lors d’un cours magistral en Guyane, il essaiera de m’expliquer, agacé par ma fausse naïveté, que boubou signifie autochtone (boubou étant simplement le raccourci de «bougnoul»).

Troisième cas : un caporal-chef.
Depuis l’intérieur du camp militaire de Kourou, il pousse des cris de singes à travers le grillage, à destination d’enfants guyanais, qui nous entendaient. Je ne saurais pas non plus compter le nombre de «bougnouls» éructés à travers ses lèvres aigries.

Quatrième cas : un sergent à la chrétienté affichée et revendiquée.
Lors de la cérémonie de passation de commandement de notre capitaine.
Parce qu’elle est métisse, il me demandera devant ma compagne, si je suis venu avec ma femme de ménage.

Cinquième cas : un sergent-chef, adjoint au chef de section, lors de classes en octobre 2020. Nous sommes passés à côté d’une jeune engagée d’une autre section, prise en charge par des infirmières et convulsant au sol.
Il a supposé à voix haute mais avec discrétion que le problème premier de cette jeune femme est d’être noire.

Il plaisantera un peu plus tard, au sujet d’une candidate «négresse» de Koh-Lanta.
L’instant d’après il me demandera si ma femme est bien noire.
Heureusement métisse semblerait pour lui acceptable, car elle ne doit pas être trop…trop… «foncée», je termine ici sa phrase laissée en suspens.
Par souci de cohérence il admettra être raciste, mais un raciste sympathique, un raciste soft envers seulement ceux qui ne veulent pas s’intégrer.
Je ne peux pas m’empêcher de me demander, s’il oserait traiter en face d’elle de «négresse», la jeune engagée d’origine africaine qui est dans notre section?

Malgré la présence de sous-officiers et de militaires du rang au moment des faits. Mon intervention à voix haute pour exprimer mon dégoût de ces mots, ne trouve pas d’écho. Il ne reste seulement qu’un silence pesant, consentant et coupable dans notre chambre.
De nouveau je suis seul avec mon ressentiment et ma colère.

Je comprendrai mieux ce silence après ces faits car le surlendemain, un sergent me demandera si j’avais bien nourri mon «singe». Par singe il désignait le jeune confiné, d’origine maghrébine.

Qu’aurait-il dit de plus, si la veille le lieutenant n’avait pas prévenu officieusement les sergents de me ménager au sujet des remarques racistes.
Quelques minutes après il demandera qu’on l’éclaire, car il ignore ce qu’est le mouvement black lives matter.

Saurais-je encore m’étonner de cette ignorance ?

Chacune de ces anecdotes a fait l’objet d’un compte rendu oral à mes supérieurs, jusqu’à mon chef de section. Bavardages vains, officier m’entendant mais ne m’écoutant pas. En apparence compréhensif et solidaire mais semblerait-il impuissant face à ce mal institutionnalisé. Considérant comme moi que l’armée est malade du racisme, mon lieutenant m’explique qu’à notre petite échelle nous ne disposons pas des remèdes. Comme si le silence approbatif en était un!
Les réprimandes et recadrages hiérarchiques, semble-t-il, se font de manière discrète et officieuse. Mon chef me demandera de croire en la réelle contrition de ces racistes n’ayant pas conscience de l’être jusqu’ici.

S’en suivront quelques mots dans un couloir ou devant un bureau en guise d’excuses timides de la part des intéressés, un peu gênés, comme des enfants qu’on aurait pris la main dans le pot de confiture. S’en suivront de la part du lieutenant, des promesses de promotion à moindre frais (car l’avancement est inéluctable dans mon cas comme dans celui de bien d’autres), des flatteries sur ma personne et sur mon importance au sein de la section. Pour me maintenir encore une fois dans le renoncement et l’acceptation de ce fait établi, l’armée comporte son lot de racistes décomplexés ; ainsi soit-il.

J’ai du quémander auprès de mon lieutenant un passage au cahier de rapport hiérarchique. Cahier dans lequel sont consignés tous les faits notables de la section, le plus souvent à charge pour les jeunes soldats. Je suis donc honteux de devoir balancer un comportement répréhensible par la loi pour me couvrir, moi, des suites que pourraient avoir ces propos racistes, si je ne parvenais pas à me maîtriser. Je quitte ce soir là les larmes aux yeux, le bureau d’un chef qui officieusement me soutient mais officiellement se taira.

L’unique solution apportée par ma hiérarchie étant que je réagisse, moi, petit caporal, à chaque mot déplacé, à chaque insulte, à chaque venin xénophobe sortant de chaque médiocre bouche. Réagir à titre personnel et isolé pour ne pas exploser. Me faire en quelque sorte, l’avocat des minorités et le procureur d’une république qu’on ne sait faire respecter.

Je n’oublie absolument pas que si j’en venais à frapper de colère et de haine un de ces ignares, la loi martiale s’appliquerait, sans l’ombre d’un doute sur ma petite personne.

Bien sûr d’autres insultes concernant les immigrés, d’autres mots et raisonnements aussi violents que stupides ont, au cours de ces trois ans et demi de contrat, usé mon respect, élimé mon estime pour notre institution, qui à d’autres égards est une chance et un mal nécessaire pour notre société.
Je suis fatigué de la complaisance envers ces comportements, je suis choqué des propos parfois tenus et très rarement assumés publiquement.

L’armée devrait recadrer et éduquer, elle ne le fait pas.
Réaffirmons nos valeurs, haut et fort.
Égalité, Fraternité, Laïcité ; servons pour la Liberté de chaque Français.
Cessons de paraître et soyons.
Ayons le courage de dénoncer ces maux qui nous rongent de l’intérieur ;
Ayons le courage de défendre nos camarades de toutes origines et de toutes sexualités.

J’aimerais viscéralement que les valeurs de notre République ne soient plus flouées ici, dans l’institution qui justement la protège.
J’aimerais que nos chefs fassent appliquer ce que leurs discours prônent.

La grande muette fonctionne car les gens doivent être disponibles et se taire. J’en appelle pourtant aux témoignages constructifs de mes camarades et supérieurs, qui pourront étayer ce bilan personnel et faire avancer globalement nos armées. Militaires du rang, sous-officiers et officiers français : exprimez vos indignations et le mal-être que trop vivent dans notre institution.

J’ai conscience de m’exprimer sans en avoir le droit et il ne sera pas difficile de remonter jusqu’à ma plume.

J’assumerai entièrement les conséquences de ces lignes, et si cela a une quelconque importance aux yeux de ceux qui liront ces mots, je suis blanc, très blanc et en colère.

Auteur :
Gaspard ALEX
Publié le 21 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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