Illectronisme : les français pas tous égaux face au numérique

ARTICLE. La France ne cesse de dématérialiser ses procédures administratives depuis les années 90. Problème, elle fait naître une inégalité de traitement entre les citoyens. L’illectronisme frappe une partie du pays et une mission du Sénat estime qu’il s’agit d’un enjeu majeur qui nécessiterait un investissement de l’ordre d’un milliard.

Illectronisme : les français pas tous égaux face au numérique

800 000 habitants en détresse numérique dans les Hauts-de-France. Soit un habitant sur six touché par le phénomène. Dans cette analyse publiée le 8 décembre, l’INSEE pointe du doigt l’illectronisme qui frappe la région, ainsi que la France. L’institut révèle que 13 % de la population de la région n’a pas accès à internet à domicile et que 17 % des plus de 15 ans sont en situation délicate face à internet. 90% de ces individus ne l’auraient d’ailleurs même pas utilisé dans l’année.  

L’illectronisme est une notion apparue dans les années 2000. En 2018, elle fait son entrée officielle au dictionnaire. Larousse la définit comme représentant l’état d’une personne qui ne maîtrise pas les compétences informatiques ou numériques et qui peine à utiliser l’outil dans ses démarches quotidiennes. Enterrant le minitel, l’utilisation administrative de l’informatique a explosé, fin des années 90, grâce à l’utilisation massive d’internet via l’ADSL puis plus tard, la fibre. A tel point que dès 1999, Lionel Jospin, alors Premier ministre, évoquait le risque d’une fracture numérique chez les citoyens.  Alors que des pays comme l’Estonie lançaient en 1996 un programme de formation massive aux outils numérique, baptisé “le saut du Tigre” et formaient tous ses écoliers à l’usage d’internet, la France optait pour le choix d’un apprentissage intuitif des fonctionnalités de l’outil. Ils étaient moins de 50% à se connecter quotidiennement à internet en 2009. Dix ans plus tard, ils dépassent les 70%.

En 2020, la mission d’information sénatoriale de lutte contre l’illettrisme et l’illectronisme s’est saisie du sujet. Elle a publié, en juin, les résultats de trois mois d’investigation et de 31 auditions. L’une d’entre elle a concerné l’interrogatoire du Défenseur des droits alors en poste, Jacques Toubon. Ce dernier a rappelé qu’en France, ce sont au total, 13 millions de personnes qui se déclarent en souffrance face au numérique. Alors que 85% de la population se connecte à internet, ils ne sont plus que 57 % pour les personnes de plus de 70 ans. Enfin, 19 % des citoyens ne disposent pas d’un abonnement tandis que 17% ne possèdent pas de smartphone.

Pour ses travaux, le Sénat s’est appuyé sur une enquête nationale de l’INSEE datant d’octobre 2019. Elle y dressait un portrait des populations les plus en prise face à l’illectronisme. Deux populations vulnérables étaient désignées : tout d’abord les personnes âgées : 67,2% de plus de 75 ans ou plus étaient concernés par cette carence face à l’informatique. Et puis les personnes peu diplômées : quand l’illectronisme concernait 3,5 % des personnes ayant effectué des études supérieures, ce chiffre atteignait les 43,9% pour ceux qui ne possédaient pas de diplômes, si ce n’est un CEP ( certificat d’études primaires ) ! Les plus durement touchés étaient les agriculteurs (19%) et les ouvriers (9%). L’illectronisme n’est donc pas qu’un simple phénomène qui matérialiserait l’inappétence de certains face à l’informatique, mais bel et bien un révélateur de la pauvreté en France. 

Pour la mission du Sénat, l’enjeu de la lutte contre ce phénomène est de taille. Dans un contexte où des accords sur le télétravail ainsi que les confinements fleurissent en Europe et en France, il devient urgent de faciliter l’accès au numérique à l’ensemble de la population française. L’État avait déjà été sensibilisé : lors de l’été 2018, il avait mis sur la table 10 millions pour 2019, 30 millions pour 2020 et proposé un « pass numérique » destiné à former 2,5 millions de Français d’ici 2020. Un chiffre nettement revu à la hausse quand, dans son plan de relance 2020, l’État a augmenté son investissement et consacré 250 millions, pour former cette fois 4 millions de personnes d’ici 2022. Toujours insuffisant pour la mission sénatoriale, qui considère qu’il faudrait atteindre un milliard d’euros. Une somme conséquente, mais qui relève d’une obligation de service public tant la dématérialisation des démarches administratives du service public se fait à grande vitesse au détriment du papier.

Le confinement a mis en lumière les inégalités des citoyens face à l’informatique qui devenait non plus une option, mais une obligation. Ce fut notamment flagrant pour les enfants qui ne disposaient ni d’un bon débit, ni d’un bon matériel, pour accéder aux cours à distance. Le syndicat de la presse sociale et de l’institut CSA expliquait en 2018 que 5 % des Français avaient déjà renoncé à faire quelque chose sur internet, du fait de leur méconnaissance ou mauvaise appréhension des outils informatiques. L’État a détricoté l’offre de service public, avec une ténacité de rigueur, années après années, alors qu’en parallèle il a favorisé la dématérialisation de l’administratif. Se souciant guère peu de laisser sur le carreau ces populations rurales, peu diplômées, âgées, poussant le Défenseur des droits, Jacques Toubon à s’inquiéter : “ le retour de l’humain est primordial”, expliquait-il.  

Un retour souhaitable : la dématérialisation est sensée faciliter le quotidien des Français, mais il serait de bon ton de ne pas oublier qu’elle s’est transformée en cauchemar pour certains d’entre eux.

Auteur :
La rédaction
Publié le 23 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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