Repas à l’Élysée, Covid-19 : ressentiment général

OPINION. Qu’il dîne entouré de ses conseillers ou ferme les commerces de proximité, Emmanuel Macron se voit accusé de privilégier les « grands contre les petits ». Cette rhétorique est à interroger.

Repas à l’Élysée, Covid-19 : ressentiment général

Il semble désormais admis que dissocier la question économique du domaine sanitaire au début de l’épidémie fût une erreur. Les restaurateurs et autres commerçants privés d’activité se retrouvent dans une insécurité sanitaire probablement aussi préoccupante que certains malades de la Covid-19. Si certains sont de fait des victimes du confinement, la pertinence de la construction de « figures victimaires » dans le débat public devrait tout de même être questionnée. Dans cette même logique, le ressentiment orchestré par d’aucuns après le repas donné par Emmanuel Macron à l’Élysée mercredi 16 est le signe de ce qui pourrait être qualifié de « justicialisation » de la société. À l’origine de certaines doctrines latino-américaines, la philosophe française Renée Fregosi offre une lecture occidentale du justicialisme dans son livre Les Nouveaux autoritaires : le justicier « venge les victimes et brutalise les élites prétendument corrompues, perverses et licencieuses ». Le débat doit ainsi être clivé entre les dominés et les impunis.

Les heures consacrées au commentaire de la crise sanitaire se multiplient de semaine en semaine dans les médias et, quel que soit l’aspect abordé, cette rhétorique justicialiste est volontiers convoquée. Premièrement, sur la fermeture des commerces de proximité, l’emploi du terme « petit commerce » peut donner l’impression de rater sa cible. Il joue de cette opposition entre puissants et assujettis, oubliant de rappeler que c’est le modèle de consommation qui est concerné. Si les commerces de proximité venaient à faire faillite, les achats devraient nécessairement se faire en ligne, de manière dématérialisée. Mais, dans la dialectique victimaire du petit contre le grand, les supermarchés et autres GAFA sont les coupables tout trouvés, oubliant que leurs employés peuvent être considérés comme « petits », au même titre que les tenanciers des échoppes dans les centres-villes.

Ces derniers jours, c’est l’infection du président de la République à la Covid-19 qui a fait couler beaucoup d’encre. Ce sont particulièrement des repas donnés mardi 15 et mercredi 16 décembre à l’Élysée qui suscitent la polémique. Premièrement, il semble important de rappeler que les mesures sanitaires étaient respectées au point que les convives devaient s’exprimer dans des micros afin d’être entendus de tous au cours de l’échange. Même Jean-Luc Mélenchon, convié au déjeuner le 15 décembre dernier entre le chef de l’État et les présidents de groupe, n’a pas blâmé Emmanuel Macron. Il eût d’ailleurs semblé contradictoire, après avoir tant reproché à l’exécutif de ne pas être suffisamment à l’écoute des parlementaires dans la gestion de la crise, de condamner le repas.

Quoi qu’il en soit, répondant au fantasme d’un égalitarisme sans faille, de nombreuses voix ont fait montre de leur indignation face à ces réunions. Dans un billet publié sur le site de Libération, le journaliste Quentin Girard s’est ainsi demandé : « et si les politiques vivaient (vraiment) nos vies ? » Il a alors proposé à la classe dirigeante d’essayer de remplir des attestations, « pour voir ». De manière plus ironique, invitée de l’émission Punchline sur CNews vendredi 18 décembre, la rédactrice en chef du site Boulevard Voltaire,Gabrielle Cluzel, a comparé la situation à « Marie-Antoinette et les brioches : nous autres, les gueux, n’avons pas forcément la place d’être plus de six » à table.

Deux logiques se rencontrent et ne semblent pas sur la voie de la réconciliation. L’exécutif, craignant la judiciarisation de la politique, réfrène son risque pénal. Certains opposants au gouvernement, eux, croyant en un idéal justicialiste, s’autoproclament avocats des déclassés. Les inquiétudes légitimes des victimes du confinement se retrouvent ainsi piégées au sein d’une rhétorique qui les enferment dans une construction victimaire de leur souffrance, trop manichéenne pour permettre tout consensus.

Auteur :
Eliott MAMANE
Étudiant (Abonné)
Publié le 24 décembre 2020

Publié par magrenobloise

Webmagazine

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