Humanité et Politique – Jean Jaurès, partie 6

1914 : assassinat

Reconstitution de l’assassinat de Jaurès
(Le Matin).

Le pacifisme de Jaurès le fait haïr des nationalistes. Pendant la journée du vendredi 31 juillet 1914, il tente, d’abord à la Chambre des députés, puis au ministère des Affaires étrangères, d’empêcher le déclenchement des hostilités de la Première Guerre mondiale. En fin d’après-midi, il se rend à son journal, L’Humanité, pour rédiger un article qu’il conçoit comme un nouveau « J’accuse…! ». Avant la nuit de travail qui s’annonce, il descend avec ses collaborateurs pour dîner au Café du Croissant, situé au no 146 de la rue Montmartre, à l’angle de la rue du Croissant. Vers 21 h 40, un étudiant nationaliste, Raoul Villain, tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte du café et abat Jaurès à bout portant. Amédée Dunois, militant anarcho-syndicaliste, journaliste, avocat et ami du parlementaire socialiste, qui est présent à ses côtés ce soir-ci, cherche alors, en urgence, un médecin pour permettre d’apporter rapidement les premiers soins à Jean Jaurès. Paulo do Rio Branco da Silva Paranhos, alors ami de Dunois, arrive quelques minutes après l’événement à la demande de celui-ci. Ne pouvant prodiguer les premiers soins à Jean Jaurès après un constat alarmant sur l’hématome intracérébral formé, le médecin et fils de l’ex-ministre des Affaires étrangères du Brésil annonce, après plusieurs tentatives de prise de pouls, la mort officielle du député socialiste. Le corps est provisoirement ramené à son domicile dans la maison à briques rouges de la villa de la Tour, sise au 96 bis, rue de la Tour (16e arrondissement de Paris).

Cet assassinat facilite de facto le ralliement de la gauche, y compris de beaucoup de socialistes qui hésitaient, à l’« Union sacrée ». La grève générale n’est pas déclarée.

Le 29 mars 1919, le meurtrier de Jaurès est acquitté, dans un contexte de fort nationalisme. La veuve de Jaurès est condamnée aux dépens (paiement des frais du procès).

Lire aussi L’Union sacrée

Idéologie

Le socialisme de Jean Jaurès mêle le marxisme aux traditions révolutionnaires et républicaines françaises. Le socialisme de Jaurès est souvent qualifié d’« humaniste », avec ses références constantes à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à la Révolution française, dont il fut l’historien.

Jean Jaurès en 1890, photographié par Henri Manuel.

Jean-Pierre Rioux va plus loin et le déclare « religieux à jamais », indiquant : « face aux camarades et aux francs-maçons bouffeurs de curés, il dira toujours à la tribune de la Chambre sa foi en un Dieu de beauté et d’harmonie. […] Jaurès ne serait pas loin de croire que le socialisme va poursuivre l’œuvre divine. »

On retrouve cette idée dans un brouillon d’article non-publié de son vivant, où Jaurès écrit en 1891 : « Comment l’idée sainte de fraternité, de justice, s’éveillerait-elle même au cœur des hommes, si la nature dont les hommes font partie n’était dans son fond que brutalité, violence et matière ? Et cette révélation de l’infini sous la forme de la justice ayant ému les âmes humaines, elles comprendront mieux le rêve d’infini que le christianisme contient. C’est en ce sens que le socialisme pourra renouveler et prolonger dans l’humanité l’esprit du Christ. »

Jaurès retient du marxisme l’idée du danger de la concentration capitaliste, la théorie de la valeur et la nécessité de l’unité du prolétariat. Jaurès est évidemment favorable à des lois de protection sociale. Il souhaite aussi une collectivisation volontaire et partielle. Il veut la démocratisation de la propriété privée, et non sa destruction, et il est attentif aux mouvements coopératifs comme la Verrerie ouvrière d’Albi.

Carte d’adhérent SFIO de Jean Jaurès pour l’année 1913.

Socialiste, Jaurès dénonce le contraste entre l’énorme misère du prolétariat industriel et l’insensibilité sociale de la bourgeoisie. Pendant une longue période du xixe siècle, la défense égoïste de ses privilèges a poussé la bourgeoisie à vouloir imposer le silence au prolétariat en lui interdisant le droit de grève et le droit syndical, qui ne sera reconnu qu’en 1884. Dans son livre intitulé Jean Jaurès, un combat pour L’Humanité, Pascal Melka montre en quels termes Jaurès dénonce cette situation dans sa plaidoirie au procès qui a opposé en 1894 le journaliste Gérault-Richard au président de la République Jean Casimir-Perier :

« Et vous vous étonnez de la véhémence de nos paroles, de la force de nos accusations ! Mais songez donc que nous parlons au nom d’un siècle de silence ! Songez donc qu’il y a cent ans il y avait dans ces ateliers et dans ces mines des hommes qui souffraient, qui mouraient sans avoir le droit d’ouvrir la bouche et de laisser passer, en guise de protestation, même leur souffle de misère : ils se taisaient. Puis un commencement de liberté républicaine est venu. Alors nous parlons pour eux, et tous leurs gémissements étouffés, et toutes les révoltes muettes qui ont crié tout bas dans leur poitrine comprimée vibrent en nous, et éclatent par nous en un cri de colère qui a trop attendu et que vous ne comprimerez pas toujours. »

Jaurès conçoit le passage au socialisme dans le cadre de la République parlementaire. Attaché aux traditions républicaines françaises, il n’est cependant pas centralisateur, comme le montrent ses idées sur l’enseignement des langues régionales.

L’historien Michel Winock écrit : « Ce qui est remarquable, c’est qu’il rend hommage à tous les camps. Ce n’est pas un sectaire. Par exemple, à propos des droits de l’homme et du citoyen, les marxistes disent que ce sont des droits formels, un masque qui rejette dans l’ombre les vraies motivations, c’est-à-dire la défense des intérêts de la bourgeoisie. Ce n’est pas du tout l’avis de Jaurès ». Lors de l’affaire Dreyfus, alors que le socialiste et marxiste Jules Guesde juge que le prolétariat n’a pas à défendre un bourgeois, Jean Jaurès s’engage en sa faveur, écrivant : « Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfermer hors de l’humanité »

Auteur :
Nicole Pras
Publié le 27 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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