Humanité et Politique – Georges Clemenceau, partie 6

Miguel Vasquez présente Georges Clémenceau, voici la sixième partie.

Débats avec Jules Ferry sur le colonialisme

Réélu aux législatives de 1881, à la fois dans les deux circonscriptions du 18e arrondissement où il s’est présenté et à Arles, où les républicains locaux lui ont demandé de se présenter, Clemenceau acquiert pour sa férocité le surnom de « Tigre », un animal qu’il disait ne pas aimer (« Tout en mâchoire et peu de cervelle. Cela ne me ressemble pas »), et une réputation de « tombeur de ministères » grâce notamment à ses talents d’orateur redouté pour son ironie et sa férocité verbale. Intransigeant face aux opportunistes, il fait en effet tomber plusieurs ministères successifs, avec l’appoint de voix de droite. « Je n’ai pourtant jamais démoli qu’un seul ministère, dit-il pour sa défense, puisque c’était toujours le même. » Lors du discours de Salerne en 1893, il déclare :

« Ce qu’on ne dit pas c’est que les modérés ont, à travers tout, sous des noms divers, maintenu les mêmes hommes et la même politique d’atermoiement. Ce qu’on ne dit pas, c’est que, rencontrant un cabinet radical, les modérés ne se sont pas fait faute de s’unir à la droite pour le renverser. Ainsi se retourne contre eux un de leurs principaux griefs contre nous. »

Dès novembre 1881, il attaque le cabinet Ferry à propos de l’expédition tunisienne qui a abouti à l’instauration d’un protectorat (traité du Bardo), considérant qu’elle ne résulte que de l’action d’hommes « qui veulent faire des affaires et gagner de l’argent à la Bourse ! » Il dépose une motion proposant une enquête sur les causes de l’expédition, la droite déposant une motion rivale accusant le gouvernement « d’avoir trompé les Chambres et le pays ». Incapable de faire voter l’ordre du jour, Ferry démissionne et laisse la place au gouvernement Gambetta.

Deux mois plus tard, en janvier 1882, l’action de Clemenceau en faveur de la révision intégrale de la Constitution contribue à la démission du ministère Gambetta, remplacé par le cabinet Freycinet. En incitant les députés à refuser le vote d’un budget pour une intervention militaire sur le canal de Suez, ce qui est fait le 29 juillet 1882, il pousse également Freycinet à la démission.

A la Chambre :
-« On blague la maison Ferry, frères,on me traite de misérable et d’insolent, et vous, Brisson, vous laissez dire. J’aime mieux rendre mon tablier. »
-« Un malin, ce garçon. Il casse tout, et voudrait bien filer à la chinoise sans rien payer de la casse. »
Jules Ferry, Georges Clemenceau et Henri Brisson à la Chambre des députés (dessin satirique sur la guerre franco-chinoise, Le Triboulet, 23 décembre 1883).

En février 1883, Jules Ferry forme son deuxième cabinet, appuyé sur une coalition centriste (Union républicaine et Gauche républicaine). Clemenceau et les radicaux se sont déjà opposés à Ferry lorsqu’il était au ministère de l’Instruction publique (1879-80 et 1882), l’accusant de timidité dans la mise en œuvre des réformes républicaines. Le mouvement ouvrier et socialiste commence à s’organiser, contestant le radicalisme « vieille école » de Clemenceau : en 1882, Jules Guesde fonde le Parti ouvrier français, tandis que les anarchistes se manifestent, pas seulement par la « propagande par le fait », dénoncée dès 1887 par Kropotkine, mais surtout avec la mise en place des Bourses du travail.

Jules Ferry « douché » par Clemenceau (caricature de Charles Gilbert-Martin, Le Don Quichotte, 2 février 1884).

Lors des débats sur l’autorisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau votée en mars 1884), Clemenceau rétorque à Ferry, en janvier 1884 :

« C’est l’État qui doit intervenir directement pour résoudre le problème de la misère, sous peine de voir la guerre sociale éclater au premier jour. »

Durant l’été 1884, alors qu’on débat de la révision constitutionnelle, Clemenceau prône l’abolition du Sénat et la suppression de la présidence de la République. Il échoue, la loi du 9 décembre 1884 se limitant à une simple réforme du Sénat. La même année, il se rend avec une délégation radicale à Marseille lors de l’épidémie de choléra, faisant la connaissance de l’équipe du journal Le Petit Var.

Son combat contre Jules Ferry aboutit le 30 mars 1885 à la démission de ce dernier sur l’affaire du Tonkin. La Chambre, en particulier la droite et l’extrême gauche, refuse de voter une rallonge de 200 millions de francs pour les troupes françaises au Tonkin attaquées par l’armée chinoise. Le 9 juin 1885, le second traité de Tien-Tsin confirme cependant l’occupation française. Le succès initial de la colonisation française dans les décennies suivantes pousse nombre d’historiens et membres du « parti colonial » à critiquer Clemenceau pour son « aveuglement ». La décolonisation n’est à l’ordre du jour que 70 ans plus tard.

Le débat avec Ferry rebondit le mois qui suit sous le cabinet Brisson, alors que Ferry défend l’expédition de Madagascar. De nouveau, Clemenceau s’oppose farouchement à la colonisation, refusant tout impérialisme au nom du respect envers les autres peuples et civilisations; il s’oppose par ailleurs à une « politique aventuriste » et du « fait accompli », faite au profit d’une camarilla d’hommes d’affaires, le célèbre « parti colonial » ; il défend enfin la nécessité de préparer la France face à l’Allemagne. Le 28 juillet 1885, Ferry invoque à la Chambre le « devoir » qu’ont les « races supérieures » de « civiliser les races inférieures », s’appuyant sur un type de discours alors à la mode, ainsi que la nécessité de trouver des débouchés commerciaux et de ne pas laisser le champ libre aux autres puissances européennes.

Clemenceau lui répond vigoureusement:

« Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !

Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges ! Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d’abord jusqu’à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius !

Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. L’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette inique prétention. C’est le génie même de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. Vous nous dites : « Voyez, lorsque les Européens se sont trouvés en contact avec des nations que vous appelez barbares – et que je trouve très civilisées -, n’y a-t-il pas eu un grand développement de moralité, de vertu sociale ? » En êtes-vous sûr ? Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! Prenez-la où vous voudrez et quand vous voudrez, et vous verrez combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme ?

[…] Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie »

Le 30 juillet 1885 à la Chambre, il répond une nouvelle fois à la politique défendue par Jules Ferry :

« Pendant que vous êtes perdus dans votre rêve colonial, il y a à vos pieds des hommes, des Français, qui demandent des dépenses utiles, fructueuses au développement du génie français et qui vous aideront en augmentant la production, en la faisant à meilleur compte, à trouver ces fameux débouchés que vous fermez par vos expéditions guerrières ! [Très bien ! très bien ! Applaudissements sur divers bancs]. Il y a la question politique. On n’en a rien dit, on l’a oubliée, elle a disparu des préoccupations de M. Jules Ferry. Mais elle subsiste, vous êtes en face d’un pays où se dressent les problèmes les plus graves pour une nation, à savoir comment vous pouvez organiser un gouvernement régulier fondé sur le principe de la Liberté. Depuis cent ans tous nos gouvernements sont venus échouer contre la Révolution. Réussirons-nous à organiser, à régler l’évolution pacifique au grand bénéfice de tous ?

Quand un homme d’État ose même regarder en face une pareille œuvre, lorsqu’il ne trouve rien à conseiller à une nation, sinon de partir en guerre aux quatre coins du monde, s’il ne comprend pas que la première condition du progrès qu’il veut servir, c’est la paix, s’il formule une doctrine de guerre, c’est peut-être un grand homme dans le sens vulgaire du mot, ce n’est pas un démocrate ! »

Plus tard, s’appuyant sur l’exemple de la Cochinchine, Clemenceau conteste (rejoignant en cela la position de Thiers et de la droite de cette époque) le profit économique qu’apporterait la colonisation (« pour refaire la France vaincue, ne pas gaspiller son sang et son or dans des expéditions sans profit », proclame-t-il lors du discours de Salerne de 1893). Plutôt que de diffuser la « civilisation française » dans le monde, il préconise de lutter contre la misère en France et de faire avancer les droits sociaux.

Auteur :
Miguel Vasquez
Rédacteur
Publié le 29 décembre 2020

Publié par magrenobloise

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